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Novlangue médiatique : quand les mots occultent la réalité criminelle

12 mai 2026 | Temps de lecture : 7 minutes

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Dans une tri­bune per­cu­tante, le crim­i­no­logue Xavier Raufer dénonce le « mil­i­tan­tisme séman­tique » des médias français. À coups d’euphémismes, de périphrases et de ter­mes asep­tisés, ceux-ci affadis­sent la crim­i­nal­ité, rel­a­tivisant la réal­ité des gangs, de la tox­i­co­manie ou des assas­si­nats au prof­it d’une novlangue coton­neuse qui éloigne le pub­lic de la réal­ité. Un rap­pel philosophique salu­taire sur le pou­voir des mots. 

Xavier Raufer est un crim­i­no­logue et essay­iste français. Directeur d’é­tudes au pôle sécu­rité-défense du CNAM, il est aus­si pro­fesseur asso­cié à l’In­sti­tut de recherche sur le ter­ror­isme, à l’u­ni­ver­sité Fudan de Shang­hai et à l’u­ni­ver­sité George Mason (Wash­ing­ton DC). Il est l’auteur de nom­breux ouvrages, dont récem­ment Jef­frey Epstein – L’âme damnée de la IIIᵉ cul­ture (éd. du Cerf, 2023).

Rap­pel philosophique sur l’aspect cru­cial de la nom­i­na­tion pour la société humaine :

– Nom­mer est décisif : seul se com­prend ce qu’on nomme ; la com­préhen­sion con­sis­tant à saisir des pos­si­bil­ités, toute nom­i­na­tion est for­cé­ment antic­i­pa­tive. D’où, « Le temps est l’hori­zon de toute com­préhen­sion de l’être ». (Être et Temps, Mar­tin Heidegger.)

– La nom­i­na­tion est l’essen­tiel pré­alable à tout acte hu­main : « Le nom fait faire connais­sance… Nom­mer dévoile… Par la ver­tu de l’exhi­bi­tion, les noms attes­tent leur souve­rai­neté magis­trale sur les choses » (Mar­tin Heideg­ger, Intro­duc­tion à la métaphy­sique).

La novlangue ou le retour de la pensée magique

AFP en tête, les médias « d’in­for­ma­tion » n’in­for­ment plus sur ce qu’ils nom­ment « faits di­vers » ; d’usage et tou­jours plus, leur « mil­i­tan­tisme séman­tique » promeut une novlangue ex­sangue-nor­mal­isée. Général­isé désor­mais, ce sournois mil­i­tan­tisme-médi­a­tique affa­dit, es­tompe, édul­core, occulte, étouffe, efface et escamote la réal­ité crimi­nelle ; gom­mant toute pré­ci­sion, il la rem­place par un mielleux-coton­neux dis­cours de ter­mes vagues ; en eux-mêmes sans grande signification.

L’usage de cette novlangue mar­que en fait le retour de la pen­sée mag­ique, pour la­quelle le mot (« dia­ble ») n’évoque pas mais invoque et en fin de compte, invite. Donc, par­ler du crime le sus­cite ; à l’in­verse, occul­ter le mot élim­ine la chose : toute au­truche sait ça fort bien. Ain­si, cette novlangue pro­scrit à tout prix les mots assas­sin­er, bande, gang, poignar­der, tuer, tueur, vol­er, stupé­fi­ants, tox­i­co­manes, tous décrivant crû­ment une réa­lité pro­pre à réveil­ler le con­som­ma­teur-som­nam­bule, ahuri devant sa série télévisée.

– On ne dés­in­tox­ique plus des drogués, on « accom­pa­gne des consommateurs ».

– Plus de tox­i­co­manes, mais de banals « usagers » (comme à la RATP)…

– … ni de stupé­fi­ants, mais des « pro­duits » ou des « sub­stances » (comme la lessive ou le café).

– Toute men­tion néga­tive est précédée du vertueux « per­son­ne », sig­nal fort de bien­séance ; le tox­i­co­mane devient ain­si « per­son­ne con­som­ma­trice » ; de même, le crim­inel, délin­quant, es­croc, fraudeur, voy­ou juvénile, dis­paraît sous l’om­ni-cam­ou­flage de « per­sonne » ou d’ « au­teur » (comme à la Société des auteurs…).

– Autre évic­tion du négatif, par l’hy­per-bien-séant « en sit­u­a­tion de » ; ne pas dire « prison­nier », pire encore « taulard », mais pieuse­ment, « per­son­ne en sit­u­a­tion de détention ».

– Notons aus­si, dans le reg­istre bien­séant-lacry­mogène, l’« enfance cabossée ».

– S’agis­sant des guer­res de gangs – elles-mêmes édul­corées en « rix­es » ou « heurts » –, usage gé­néral des lour­dingues périphrases « épisodes-de-tirs » ou « inci­dents-impli­quant-des-armes-à-feu », pour occul­ter « fusil­lades » et « rafales ».

– De même, toute réelle entité délin­quante-crim­inelle active en France (bande… gang… meute…) est-elle désignée comme « réseau », mot-valise ne voulant rien dire, car si tout est un réseau (la BNP… la SNCF…), rien n’en est un. Ain­si, quand la prose médi­a­tique dit qu’un réseau crim­inel a volé le cuiv­re du réseau de la SNCF ou du réseau des télé­coms ; ou que des réseaux d’ul­tra­droite ont réa­gi à un fait divers, le lecteur n’y com­prend plus rien et décroche – sans doute, le but de la manœuvre.

Le « réseau » est inapproprié en criminologie

Qui plus est, « réseau » est, en crim­i­nolo­gie, fort inap­pro­prié : un réseau, plat, unit des enti­tés à l’hor­i­zon­tale. Or pour l’Of­fice des stupé­fi­ants (rap­port Ofast sur le nar­co­traf­ic, juil­let 2025), « la struc­ture pyra­mi­dale des orga­nisations crim­inelles est dé­sormais bien établie : cloison­nement strict, mis­sions spé­cial­isées, sous-trai­tance, agilité… Adapt­abil­ité ». Une py­ramide (ver­ti­cale) est l’ex­act inverse d’un réseau (hor­i­zon­tal).

– Pour l’homi­cide, la novlangue évite assas­si­nat et par­le d’usage d’exé­cu­tion ; or seul l’É­tat exé­cute (une sen­tence de mort).

– En cas de mort, terme à éviter, la novlangue dit « per­dre la vie » (comme ses clés),

Vol­er est rem­placé par « dérober » ou « subtiliser »,

– L’o­rig­ine est cam­ou­flée par « per­son­ne », ou men­tion ampoulée d’un lieu quel­conque ; l’élé­ment allogène devient alors un « jeune castelsarrasinois ».

– Décodeur : « per­son­ne mena­çante » = émeu­ti­er ; « per­son­ne alcoolisée » = ivrogne ; « quarti­er pop­u­laire à enjeux » = coupe-gorge.

– Code eth­nique des médias d’in­for­ma­tion français : sauf excep­tion, si le mal­fai­teur est al­lo­gène : ni nom, ni pho­to ou orig­ine ; si la vic­time est allogène, jérémi­ades ; patronyme fran­çais d’o­rig­ine : éta­lage entier.

– Usage mas­sif d’é­touf­fants mots-amor­tis­seurs : pas de « Papou » mais pesant « res­sortis­sant de Papouasie », pro­pre à décourager le lecteur le plus attentif.

– Autre étouf­fant tic de lan­gage, dont les sept syl­labes inon­dent désor­mais la prose mé­dia­tique : par­ti­c­ulière­ment, au lieu des allè­gres et dynamiques « très » ou « fort »,

– Mineur issu d’une zone hors-con­trôle = « jeune d’un quarti­er populaire »,

– Tout le dif­fi­cile, l’ar­du, le peu clair ou le pas évi­dent, réduit à « compliqué »,

Euphémismes courants de la Novlangue :

– Aveu­gle­ment ou plan­tage polici­er : « passé sous les radars »,

– Voy­ou irrécupérable : « petite main » à l’« inté­gra­tion com­pliquée au tis­su local »,

– Tribu : « com­mu­nauté ethnique »,

– Crim­inels mal­ha­biles (mais pas moins dan­gereux pour ça) : « Pieds nickelés »,

Pour ces médias « d’in­for­ma­tion » eux-mêmes, cette méga-occul­ta­tion s’ex­plique par un re­grettable « attrait bien réel du lec­torat », une « appé­tence des Français pour cette théma­tique », tous ces pau­vres benêts éprou­vant une bizarre « attrac­tion-répul­sion » pour la « di­men­sion cathar­tique » de ces méfaits. Heureuse­ment ! Nos esprits supérieurs médi­a­tiques ont cons­cience qu’il « n’y a pas plus de faits divers qu’a­vant », que ce n’est « pas un phéno­mène nou­veau » ; et savent donc « garder du recul » et « don­ner un sens à des choses a pri­ori anor­males ». Bref, depuis « l’a­vant-garde du pro­lé­tari­at », rien oublié et rien appris.

Ne pas réveiller la populace

Cette occul­ta­tion ne répond pas à la seule exi­gence poli­tique néolibérale, où le « cer­cle de la Rai­son » gou­verne pour le bien de tous ; la pop­u­lace ne devant surtout pas être réveil­lée-ex­c­itée ; s’y ajoute un con­comi­tant besoin pub­lic­i­taire car bien sûr, une plèbe inquiète ou éner­vée consom­me moins. Mais cette occul­ta­tion aveu­gle ces élites, les empêche d’avouer la moin­dre erreur, leur con­fère la cer­ti­tude d’avoir rai­son con­tre tous ; finale­ment les assigne à un monde par­al­lèle, ce qui leur inter­dit de réa­gir en temps utile.

Pour ces médias asservis eux-mêmes, l’usage de la novlangue exas­père le lec­torat ; aux États-Unis où elle fut inven­tée et sert mas­sive­ment (Gallup, sondage, sep­tem­bre 2025) : la grande con­fi­ance dans les médias (jour­naux, télés, radios) n’atteint que 28 % des ci­toyens (31 % en sep­tembre 2024, 70 % en 1970). 36 % ont peu con­fi­ance et 34 % ZÉRO confiance.

Xavier Raufer

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