Le grand remplacement, c’est ce qu’il ne faut évoquer que pour dire qu’il n’existe pas. Renaud Camus, c’est celui qu’il il ne faut jamais inviter, et rarement évoquer. Quand L’Homme par qui la peste arriva, qui se veut être sa biographie, sort en librairie, c’est toutefois l’occasion de parler des deux, et c’est presque une catharsis.
Qui serait Renaud Camus ?
Pour qualifier un penseur qui ne leur convient pas, les médias rivalisent toujours d’imagination. Pour Renaud Camus, ils ont choisi leur mot : « idéologue ». Le Monde décrit un « écrivain devenu idéologue », bien qu’on ne voie pas bien pourquoi les deux s’excluraient, Télérama évoque un « triste idéologue » dont les écrits sont des « brûlots haineux ». Paris Match parle d’un « intellectuel sulfureux » ce qui est peut-être l’expression la plus louangeuse. Au moins Renaud Camus est-il un intellectuel
De l’homosexualité à l’extrême droite : ce que les médias ne comprennent pas
Pour Télérama, Renaud Camus est passé « d’enfant gâté des salons parisiens à théoricien de l’extrême droite », ce qui constituerait une « dérive ». Il est permis de se demander combien de personnalités politiques et médiatiques sont les enfants gâtés des salons parisiens sans que personne ne s’en émeuve. Peut-être la différence est-elle que lesdites personnalités n’ont pas renié lesdits salons, alors que Renaud Camus vit maintenant « retranché dans son château médiéval de Plieux ». Le regret d’avoir perdu un frère se lit aussi chez Sud Ouest, qui le décrit comme « un enfant perdu et dévoyé des années libertaires ». Dans le monde médiatique, mieux vaut fréquenter les « lieux gay de New York et Paris » que parler de grand remplacement. Des lieux où un certain nombre d’écrivains sont réunis « sous la férule et la maïeutique bienveillante » de plusieurs personnalités, notamment Roland Barthes et Renaud Camus.
Comment promouvoir la biographie du diable ?
Renaud Camus a beau être un concentré de ce qu’il ne faut pas toucher, il faut tout de même promouvoir L’Homme par qui la peste arriva, de Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye, un mauvais biopic écrit a Ce livre est une « biographie » (L’Express) qui s’emploie à « retracer la trajectoire intellectuelle de l’octogénaire » (Télérama). Étrangement, quand il s’agit de présenter ce livre, Renaud Camus semble bénéficier d’un traitement moins rude. Comme si on pensait que personne ne voudrait lire un ouvrage sur un démon. Paris Match va jusqu’à expliquer que « les journalistes Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye reconstituent le parcours du penseur. » Pour le Nouvel Obs, ils « racontent le parcours à la fois dérangeant et fascinant de l’écrivain ». D’autres médias comme Sud Ouest ou France 3 Régions parlent d’un « livre enquête » et Les Inrocks d’une « histoire édifiante à plus d’un titre ». Une histoire que les auteurs réussissent à écrire sans analyser ses livres, un tour de force libéral libertaire, digne du Monde où les deux auteurs écrivent…
La vérité sur le grand remplacement
Quant au concept de « grand remplacement », c’est l’occasion d’en brosser un portrait aussi noir que possible. Pour Le Nouvel Observateur, c’est un « refrain complotiste », le « hashtag préféré des suprémacistes », « chanté sur tous les tons par Jordan Bardella, Sarah Knafo et la plupart des propagandistes de la bollosphère ». On notera donc, entre bien d’autres choses, que les journalistes et membres de la « bollosphère » sont ravalés au rang de « propagandistes », terme dont il n’a pas été question pour qualifier le soutien dithyrambique des médias à Emmanuel Macron en 2017. Pour Le Monde, c’est une « formule haineuse et conspirationniste » qui « reformule un mythe développé par Hitler ». Rien que cela. De nombreux articles précisent que le terroriste de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, croyait en cette « théorie ». Une précision que l’on rencontre peu quand il s’agit de chercher les motivations des transterroristes.
Le grand remplacement, pour le grand public, se manifeste dans le bus, dans le bulletin des naissances municipales, dans les rayons du supermarché, dans les écoles des enfants et dans les publicités. Un changement de population évident, que l’on pourrait croire inexorable, et que beaucoup regrettent. Mais le concept désigne aussi, selon Le Monde, un complot fomenté par des forces obscures, et dès lors l’expression ne devrait pas être utilisée. La gauche ne semble pas toujours si attachée au sens des mots, que ce soit pour parler de véganisme, d’hommes enceints ou de réformes orthographiques. Seulement, comme le grand remplacement sert, selon les médias, de « carburant idéologique à des politiques autoritaires et brutales, voire carrément inhumaines, comme celles de Donald Trump à Washington, de Viktor Orbán à Budapest ou de Kaïs Saied à Tunis », il devient interdit de mentionner son existence.
Adélaïde Motte
Pour aller plus loin
- Le Grand Remplacement, Introduction au remplacisme global, La Nouvelle Librairie éd., 26,50 €
- Le Profond murmure, précédé de Le Mot « race », La Nouvelle librairie éd., 9 €.

