Péter Magyar a mis fin à 16 ans de pouvoir de Viktor Orbán. S’il a promis de rétablir l’indépendance des médias publics, il ambitionne aussi de mettre fin à l’« Orbanistan ». Au risque d’ouvrir la voie à des purges dans les rédactions.
Il y a de la revanche et du règlement de comptes dans l’air du côté des médias hongrois. En effet, à peine élu, sous les applaudissements de l’Union européenne et de l’ensemble des gros médias français alors que son programme le ferait cataloguer à « l’extrême droite » sous nos latitudes, Péter Magyar s’est engagé avec une grande fermeté, pour ne pas dire une grande virulence, à « défaire le système médiatique Orbán » et à « rétablir l’indépendance des médias publics ».
Un entretien à couteaux tirés
Les hostilités ont été ouvertes, le 15 avril, sur la chaîne publique M1 où le futur premier ministre s’est montré très offensif et vindicatif vis-à-vis des journalistes « inféodés à Viktor Orbán ». Initialement venu pour présenter son programme et la mise en place de celui-ci, Péter Magyar en a surtout profité pour solder ses comptes et l’émission a rapidement tourné à l’affrontement, les échanges se révélant particulièrement tendus.
« Vous m’avez insulté matin, midi et soir, ainsi que ma famille et mes proches », a déclaré le vainqueur des élections à Beata Csete, la journaliste en charge de l’entrevue. Il a également affirmé qu’on ne l’avait pas invité pendant un an et demi, ce que conteste la journaliste (plusieurs invitations par e‑mail seraient restées sans réponse), et a directement ciblé les dirigeants de la chaîne, Attila Varhegyi et Daniel Papp, qualifiés de « falsificateurs d’informations ».
Très remonté, Péter Magyar a réaffirmé sa volonté de « casser le système de propagande Orbán ». Pour atteindre cet objectif, il annonce, dès sa prise de fonction officielle (attendue entre le 5 et le 9 mai), la suspension des médias publics et leur « refondation sur des bases éthiques et d’indépendance vis-à-vis des décideurs politiques ». De tous les décideurs politiques ou seulement de ceux qui lui sont opposés ? L’avenir le dira.
Un interventionnisme qui inquiète
La « réforme » annoncée des médias publics suscite néanmoins certaines interrogations et diverses inquiétudes jusque dans les milieux les plus favorables à la nouvelle majorité. Ainsi, Pavol Szalai, directeur du bureau de Prague de Reporters sans frontières (RSF), met-il en garde :
« Nous comprenons le besoin du nouveau gouvernement d’agir rapidement pour rétablir l’indépendance des médias publics. Toutefois, pour être durables, les solutions employées doivent s’inscrire dans le droit européen et s’écrire en concertation avec les acteurs médiatiques hongrois ».
La crainte de passer simplement d’une « propagande » à une autre transparaît clairement dans ces propos.
D’ailleurs, même à Bruxelles, dont Magyar est pourtant le champion, on compte bien suivre cette « réforme » avec attention et on appelle le nouveau maître du pays à la « prudence » pour ne pas réitérer « l’exemple polonais ». En effet, arrivée au pouvoir après huit ans de règne du parti conservateur Droit et Justice, la coalition menée par le Premier ministre Donald Tusk (le « modèle » revendiqué de Péter Magyar) avait mis totalement en liquidation l’audiovisuel public polonais, mais sans aboutir à un nouveau système efficient garantissant une quelconque indépendance des médias nationaux. L’opération se réduisant au final à une série de purges et d’épuration des journalistes hostiles au nouveau gouvernement.
Une importante marge de manœuvre
Dans le cadre législatif actuel, l’interruption du service public de l’information n’est pas légale, mais Péter Magyar dispose, avec sa majorité constitutionnelle des deux tiers au Parlement, d’une très grande marge de manœuvre et, grisé par sa large victoire, il n’entend pas perdre de temps et se montre particulièrement offensif.
Ainsi, il compte également s’attaquer aux médias privés qui soutenaient Viktor Orbán et notamment au géant Kesma, contrôlé par des associés du Fidesz, qui rassemble près de 500 médias (des tabloïds aux radios nationales en passant par la presse locale) et que Péter Magyar a promis de démanteler.
Il a également annoncé une réforme de la publicité d’État qui soutenait les rédactions qui étaient, selon lui, « alignées avec le pouvoir ». Revanchard, il s’est même réjoui de la future « disparition pure et simple » de certains médias qui vivaient jusque-là grâce à ces aides étatiques.
Le nouvel homme fort du pays appelle à un retour en force des « médias indépendants » mais on peut légitimement s’interroger sur le sens de ce terme et sur ce qu’il recouvre, d’autant plus que les exemples qu’il cite sont tous des médias qui l’ont soutenu durant la campagne et attaqué Viktor Orban et son bilan. Curieuse conception de « l’indépendance ».
Xavier Eman

