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Quand les médias français font de Jeffrey Epstein un « agent du Kremlin » mais taisent ses autres allégeances

14 février 2026

Temps de lecture : 9 minutes
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Quand les médias français font de Jeffrey Epstein un « agent du Kremlin » mais taisent ses autres allégeances

Temps de lecture : 9 minutes

Quand les médias français font de Jeffrey Epstein un « agent du Kremlin » mais taisent ses autres allégeances

Depuis le déclenche­ment de l’affaire Epstein – en 2019, année de sa mort –, les médias ont adop­té des straté­gies divers­es par­mi lesquelles : l’évitement, la décrédi­bil­i­sa­tion ou l’accusation de com­plo­tisme. Aujourd’hui, une par­tie des médias français et européens pré­tend que Jef­frey Epstein était un agent secret russe ; c’est oubli­er un peu vite ses liens avec les gou­verne­ments bri­tan­niques et israéliens.

C’est encore la faute des Russ­es ! Depuis la récente dif­fu­sion des Epstein Files, cer­tains médias occi­den­taux ont accusé Jef­frey Epstein d’être « un agent russe » au ser­vice du FSB et par exten­sion de Vladimir Poutine.

France Info a notam­ment pub­lié le 10 févri­er 2026 un pod­cast cou­plé d’un arti­cle, sobre­ment inti­t­ulé : « La Russ­ian con­nex­ion » de l’affaire Epstein. Le jour­nal­iste Nico­las Teil­lard affirme dans ce pod­cast que der­rière le « dossier ten­tac­u­laire » d’Epstein pour­rait se cacher la plus grande opéra­tion de « kom­pro­mat » de l’histoire.

Le terme « kom­pro­mat » sig­ni­fie une opéra­tion de « chan­tage » car­ac­téris­tique du FSB (ser­vices secrets russ­es), à l’aide d’images authen­tiques ou fab­riquées com­pro­met­tantes qui per­me­t­tent de faire pres­sion sur une per­son­nal­ité. Le jour­nal­iste de France Info ajoute que Jef­frey Epstein aurait aidé « Moscou à con­tourn­er des sanc­tions occi­den­tales et améri­caines », sans toute­fois présen­ter de preuves de ses dires.

L’espion venu du froid

Mais le média pub­lic est loin d’être le seul à accréditer la thèse selon laque­lle Jef­frey Epstein serait un agent russe. Le jour­nal La Croix titre récem­ment l’un de ses arti­cles (6 févri­er 2026) : « Affaire Epstein : les rela­tions opaques de lex-financier avec la Russie sèment le trou­ble ». Selon le quo­ti­di­en, Jef­frey Epstein était en con­tact avec un ex-min­istre du Développe­ment économique de la Russie, Ser­gueï Beli­akov ; ce qui pour­rait sup­pos­er des liens trou­bles avec Moscou. De plus, Epstein avait demandé à son ami l’ex-premier min­istre tra­vail­liste norvégien Thor­b­jorn Jagland, devenu depuis prési­dent du Con­seil de l’Europe, de l’introduire auprès de Ser­gueï Lavrov. Des preuves assez minces qui ne « suff­isent pas à faire de lui un espi­on ». Il est « impos­si­ble » d’affirmer que Jef­frey Epstein était un agent russe mais des faits « nour­ris­sent ce soupçon », con­clut le journal.

De même, pour Elsa Vidal, chroniqueuse sur LCI et BFMTV, Jef­frey Epstein ayant des liens anciens avec la Russie (depuis 1998) et étant en con­tact avec Ser­gueï Beli­akov, cela sem­ble très prob­a­ble qu’il ait aidé le Kremlin.

« Manipulé sans s’en rendre compte »

Le sum­mum du com­plo­tisme autorisé est atteint dans l’émission C dans l’air. La présen­ta­trice Car­o­line Roux demande à un ex-espi­on de la DGSE, Vin­cent Crouzet[1], si Jef­frey Epstein avait les habi­tudes d’un espi­on russe.

Dans une séquence sur­réal­iste, l’ancien agent français lui répond que le parte­naire de Ghis­laine Maxwell a « été util­isé, manip­ulé » sans s’en ren­dre compte et qu’il était « une proie facile pour les ren­seigne­ments russ­es ». En défini­tive, Jef­frey Epstein aurait organ­isé le traf­ic sex­uel de mil­liers de femmes et fait chanter la classe poli­tique européenne à l’insu de son plein gré.

Vin­cent Crouzet va même jusqu’à dire que s’il était à la place de Pou­tine, il ferait tout pour « ampli­fi­er la rumeur que Jef­frey Epstein était un agent de ren­seigne­ment russe pour accréditer la thèse d’une superbe opéra­tion de manip­u­la­tion des ren­seigne­ments russ­es qui a réussi ».

Un récit international

Toute­fois, il n’y a pas que des médias français qui accusent Jef­frey Epstein d’être un agent russe ; des médias bri­tan­niques comme le Dai­ly Mail et The Tele­graph font de même.

Cepen­dant, si l’on se penche sérieuse­ment sur les liens entre la Russie et Jef­frey Epstein, on s’aperçoit d’abord qu’en 2010, le financier pédocrim­inel a certes demandé l’aide de Peter Man­del­son, ambas­sadeur bri­tan­nique aux États-Unis, pour obtenir un visa russe ; mais aucune preuve ne mon­tre qu’il s’est bien ren­du en Russie à ce moment-là.

De sur­croît, en 2012, Boris Nikolic, ancien con­seiller de la Fon­da­tion Bill et Melin­da Gates, écrivait à Epstein qu’Ilya Pono­marev, ex-député de la Douma et mem­bre du Par­ti com­mu­niste, organ­i­sait des soulève­ments con­tre Pou­tine et « pour­rait rem­plac­er Pou­tine et devenir prési­dent ». Nikolic demande même com­ment Jef­frey Epstein pour­rait aider cet opposant à Vladimir Pou­tine, ce qui infirme la pos­si­bil­ité pour Epstein d’être piloté par le « tsar ».

La piste israélienne de Jeffrey Epstein

En revanche, les fichiers ren­dus publics appor­tent de solides preuves quant aux liens de Jef­frey Epstein avec le pou­voir israélien et le Mossad. Même l’hebdomadaire Le Point évoque l’hypothèse de ces liens. Le pédocrim­inel était en effet employé par le Mossad, selon les affir­ma­tions con­tenues dans la dernière série de doc­u­ments pub­liés par le min­istère améri­cain de la Jus­tice, liés au défunt délin­quant sexuel.

Dans un rap­port du bureau local du FBI de Los Ange­les datant de 2020, un infor­ma­teur con­fi­den­tiel affirme qu’« Epstein était un agent coop­té par le Mossad ». Plus pré­cisé­ment, selon ce doc­u­ment, Jef­frey Epstein était guidé par Alan Der­showitz, avo­cat et pro­fesseur de droit à Har­vard, lui aus­si coop­té par le Mossad, qui aurait égale­ment for­mé Jared Kush­n­er, haut con­seiller de Don­ald Trump. En out­re, l’informateur anonyme pré­cise que Jef­frey Epstein était proche de l’ancien pre­mier min­istre israélien Ehud Barak, qui l’aurait for­mé comme espi­on (source ci-dessous).

Une amitié durable entre Ehud Barak et Jeffrey Epstein

Les rela­tions entre l’ancien Pre­mier min­istre israélien et Jef­frey Epstein sont large­ment doc­u­men­tées. C’est en 2003, par l’in­ter­mé­di­aire de Shi­mon Peres, autre ex-Pre­mier min­istre israélien décédé en 2016, qu’Epstein aurait ren­con­tré pour la pre­mière fois Ehud Barak.

Leur rela­tion a mêlé affaires et con­tacts per­son­nels, per­du­rant après la con­damna­tion d’Ep­stein pour dél­its sex­uels en 2008. Ehud Barak a exploré divers pro­jets com­mer­ci­aux avec Epstein, comme la start­up Reporty et des deals pétroliers, en s’ap­puyant sur ses con­seils et son réseau. Epstein offrait son apparte­ment new-yorkais pour des séjours de Barak et sa femme Nili Priel, avec des échanges d’emails pour organ­is­er voy­ages et réunions.

Quant à leurs ren­con­tres, le média de gauche Jacobin.com a compt­abil­isé plus de 60 meet­ings com­muns, de sep­tem­bre 2010 à mars 2019, dont au moins sept pen­dant que Barak était min­istre de la Défense israélienne.

D’autres sources, comme le Wash­ing­ton Post, compt­abilisent env­i­ron 36 vis­ites entre 2013 et 2017, inclu­ant un vol privé en 2014 et une vis­ite sur l’île d’Ep­stein « Lit­tle Saint James » du min­istre avec sa femme. Ehud Barak a ren­con­tré Epstein men­su­elle­ment pen­dant près d’un an, dès décem­bre 2015. En jan­vi­er 2016, Barak a été pho­tographié alors qu’il entrait dans la mai­son d’Ep­stein à Man­hat­tan, le vis­age caché, le même jour où un grand groupe de femmes a été vu entrant dans la maison.

Au cœur des ombres pro­jetées par l’empire ten­tac­u­laire de Jef­frey Epstein se des­sine un réseau d’in­trigues qui effleure égale­ment les arcanes du ren­seigne­ment bri­tan­nique, tel un roman d’es­pi­onnage où les masques tombent avec une lenteur cal­culée, sous le regard com­plaisant – ou aveu­gle – des gar­di­ens médiatiques.

Un scandale libyen

Ghis­laine Maxwell, la fidèle acolyte d’Epstein, héri­tière d’un père, Robert Maxwell, mag­nat des médias dont la mort mys­térieuse en 1991 ali­men­ta les spécu­la­tions sur ses allégeances mul­ti­ples au MI6, au KGB et au Mossad, servit de pont vers ces sphères occultes ; le patri­arche, en ven­dant aux ser­vices secrets des logi­ciels truf­fés de back­doors, légua à sa fille une mul­ti­tude de con­tacts dans les plus hautes sphères bri­tan­niques, qu’Epstein exploita avec une avid­ité de prédateur.

Des cour­riels exhumés révè­lent com­ment un homme du nom de Greg Brown, en juil­let 2011, our­dit des plans pour siphon­ner des mil­liards d’ac­t­ifs libyens gelés, s’al­liant à d’an­ciens agents du MI6 et du Mossad pour s’emparer des act­ifs de ce « riche pays » qu’était la Libye.

Une révéla­tion que les tabloïds bri­tan­niques, prompts à sen­sa­tion­nalis­er les frasques prin­cières d’Andrew, ont sou­vent reléguée au rang de « théorie du com­plot », préférant moquer les « délires con­spir­a­tionnistes » plutôt que de creuser ces liens qui jet­tent un nou­veau regard sur le drame libyen.

Jeffrey Epstein : maître chanteur de la noblesse britannique ?

Et que dire des poli­tiques bri­tan­niques, ces fig­ures patrici­ennes enlisées dans la toile d’Ep­stein ? Peter Man­del­son, ce baron du New Labour, ancien min­istre et ambas­sadeur, fut démasqué pour avoir dis­til­lé à Epstein des con­fi­dences sur des ventes d’ac­t­ifs et des réformes fis­cales durant la tour­mente de 2008. Un échange qui fit éclater un scan­dale reten­tis­sant en 2025, con­traig­nant Keir Starmer à bre­douiller des excus­es aux vic­times tout en limo­geant son allié – un épisode que les médias français ont cette fois large­ment couvert.

Le prince Andrew, quant à lui, incar­ne la chute shake­speari­enne de la noblesse anglaise.

Vir­ginia Giuf­fre, une femme améri­caine, a affir­mé avoir été vic­time d’exploitation sex­uelle par Epstein et son entourage, et for­cée d’avoir des rela­tions sex­uelles avec Andrew Mount­bat­ten-Wind­sor quand elle avait 17 ans. Elle a porté plainte en août 2021 et en 2022, le prince Andrew con­clut un accord à l’amiable avec Giuf­fre : l’affaire est alors classée sans procès — un dédom­mage­ment financier impor­tant est ver­sé à la vic­time, mais Andrew ne recon­naît aucune culpabilité.

Impliqué dans ce scan­dale sex­uel, et for­cé de renon­cer à l’usage de ses titres roy­aux, Andrew se retire de la vie publique en 2019. Ceci démon­tre com­ment Epstein a infil­tré les plus hautes sphères de la couronne anglaise, exploitant faib­less­es humaines et concupiscence.

Jef­frey Epstein était un pédocrim­inel mon­strueux mais aus­si un stratège qui n’hésitait pas à mul­ti­pli­er les alliances avec divers ser­vices de ren­seigne­ments, gou­ver­nants et têtes couron­nées pour s’enrichir et élargir son car­net d’adresses.

Dans cette saga, une par­tie des médias con­tin­ue de dés­in­former ou de ne dévoil­er qu’une part de la vérité sur la pieu­vre Epstein, dont les ten­tac­ules touchent bien au-delà de la seule Russie.

Jean-Charles Souli­er

Notes

  1. Selon sa page Wikipé­dia, un spé­cial­iste des ren­seigne­ments français, Jean-Christophe Not­tin, con­teste l’appartenance de Vin­cent Crouzet à la DGSE et le décrit unique­ment comme un col­lab­o­ra­teur des ser­vices secrets français.

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