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George Floyd, Henry Nowak : quand l’idéologie décide de l’émotion médiatique

4 juin 2026 | Temps de lecture : 8 minutes

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Deux hommes ago­nisent menot­tés, en répé­tant qu’ils ne peu­vent plus respir­er. L’un est devenu le sym­bole mon­di­al du racisme sys­témique ; l’autre un fait divers traité avec gêne ou méfi­ance. Pourquoi cer­taines vic­times devi­en­nent-elles uni­verselles quand d’autres demeurent invis­i­bles ? Seule la pre­mière affaire cor­re­spondait par­faite­ment au réc­it médi­a­tique dom­i­nant. Analyse d’un traite­ment à deux vitesses.

George Floyd, le symbole parfait

Lors de son arresta­tion le 25 mai 2020 à Min­neapo­lis, aux États-Unis, George Floyd décède, après avoir été menot­té et plaqué au sol par le polici­er Derek Chau­vin. La vidéo de huit min­utes durant lesquelles l’a­gent main­tient son genou bru­tale­ment sur la nuque de Floyd, un tox­i­co­mane et délin­quant afro-améri­cain, explose alors sur les réseaux soci­aux, faisant le tour des médias occi­den­taux en 24 heures. La scène, acca­blante, est dev­enue immé­di­ate­ment un sym­bole mon­di­al, en plein pre­mier man­dat de Don­ald Trump.

S’en est suiv­ie une vague de sou­tien mas­sive. Des man­i­fes­ta­tions – qui ont tourné à l’émeute aux États-Unis (32 morts) – organ­isées jusqu’en Europe, des chan­sons et des œuvres d’art pro­duites, le prix Pulitzer décerné à la vidéaste qui a filmé l’agonie de Floyd, une péti­tion en ligne « Jus­tice pour George Floyd » relayée par tous les grands médias, et des genoux à terre à chaque occa­sion (notam­ment pour des ren­con­tres sportives : pen­dant plus de deux ans les joueurs du cham­pi­onnat anglais de foot­ball ont com­mencé tous les matchs par met­tre un genou à terre).

En France, l’affaire a provo­qué une défla­gra­tion médi­a­tique. Débats en con­tinu, unes de jour­naux, tri­bunes, impor­ta­tion du vocab­u­laire de Black Lives Mat­ter : le nom de George Floyd s’est imposé partout. L’intoxication médi­a­tique fut mas­sive : sur le site de Libéra­tion, 111 arti­cles men­tion­nent George Floyd entre le 26 mai et le 10 juin 2020 ; sur l’AFP, 11 571 dépêch­es évo­quent George Floyd depuis 2020.

Henry Nowak, l’antiracisme tue

Le 3 décem­bre 2025, Hen­ry Nowak, un étu­di­ant bri­tan­nique blanc de 18 ans, a été assas­s­iné par Vick­rum Dig­wa, un sikh de 23 ans, à Southamp­ton, en Angleterre. Ce dernier s’est présen­té aux policiers comme la vic­time d’une agres­sion raciste. Lors de l’appel à la police passé par le frère du meur­tri­er, ce dernier affirme avoir été « attaqué raciale­ment par une per­son­ne blanche ». Dans la vidéo, Dig­wa affirme que la vic­time lui a arraché son tur­ban. Une accu­sa­tion fausse visant à ren­vers­er la cul­pa­bil­ité, la famille Dig­wa ayant aidé à dis­simuler le crime (sa mère ayant notam­ment caché le couteau utilisé).

Les policiers ont priv­ilégié cette accu­sa­tion de racisme avant même de com­pren­dre la sit­u­a­tion, menot­tant le jeune Nowak alors qu’il était déjà au sol, en train d’agoniser. Les images de la body­cam d’un polici­er mon­trent Nowak répé­tant à neuf repris­es qu’il ne pou­vait pas respir­er, affir­mant avoir été poignardé et implo­rant de l’aide. Un agent lui répond alors : « Je ne crois pas que vous ayez été poignardé, mon pote ». Hen­ry mour­ra peu après avoir été menot­té. L’agresseur a davan­tage été cru que la victime.

L’affaire n’a com­mencé à faire du bruit qu’au mois de mai 2025, quand des élé­ments du procès ont été dif­fusés ; et plus encore à par­tir du 1ᵉʳ juin, avec la con­damna­tion du meur­tri­er à 21 ans de réclu­sion et la dif­fu­sion de la vidéo de l’arrestation de Hen­ry. Relayée par Elon Musk sur X, fustigeant au pas­sage le silence de mort des médias dom­i­nants, puis par une bonne par­tie des influ­enceurs de droite européenne, une vive émo­tion s’est propagée en Grande-Bre­tagne où l’affaire est dev­enue poli­tique. Reprise par les médias bri­tan­niques et plusieurs par­tis poli­tiques, elle a émergé dans la foulée, mais lente­ment, dans la grande presse française.

Un traitement médiatique radicalement opposé

La com­para­i­son des deux séquences médi­a­tiques est éclairante. Car si les con­textes dif­fèrent, les deux affaires présen­tent des images d’une puis­sance com­pa­ra­ble : un homme menot­té, ago­nisant, implo­rant les forces de l’ordre. Pour­tant, les grands médias français n’ont pas traité ces deux morts de la même manière, ni selon les mêmes caté­gories morales et politiques.

L’écart de vis­i­bil­ité est spec­tac­u­laire. Depuis 2020, les médias, surtout ceux qui penchent à gauche (Radio France, France Télé, Le Monde, Libéra­tion ou L’Humanité), regor­gent d’articles men­tion­nant George Floyd : reportages, analy­ses, édi­to­ri­aux, chroniques cul­turelles, entre­tiens, pod­casts, cri­tiques de films ou de livres. Dans Le Monde, le nom de Floyd appa­raît même jusque dans des arti­cles sur la pho­togra­phie, la lit­téra­ture ou les Oscars.

Pour l’heure, entre le 1ᵉʳ et le 3 juin, l’affaire Nowak n’a été traitée que par une trentaine d’articles dans les prin­ci­paux médias, la majorité reprenant la dépêche AFP sur le ver­dict du procès. Les pre­miers arti­cles sub­stantiels provi­en­nent de médias alter­nat­ifs, con­ser­va­teurs ou iden­ti­taires, avant des repris­es tar­dives via l’AFP ou des médias comme le JDD et CNews.

Pour les médias dominants, l’affaire est « alimentée par l’extrême droite »

Les médias cen­traux évo­quent cette affaire tar­di­ve­ment, prin­ci­pale­ment pour cri­ti­quer les pris­es de posi­tions poli­tiques de Nigel Farage de Reform UK et de Rupert Lowe de Restore Britain.

Lorsqu’il a fal­lu cou­vrir les man­i­fes­ta­tions (qui tenaient davan­tage de l’émeute) pour George Floyd, le ton de France Info était bien sûr rad­i­cale­ment différent :

La cou­ver­ture médi­a­tique de l’affaire Nowak se lim­ite donc, au mieux, à évo­quer les retombées du drame, et non le drame en lui-même, au pire à fustiger l’instrumentalisation politique.

Le Monde a ain­si repris la dépêche AFP rap­por­tant la con­damna­tion du meur­tri­er du jeune Nowak le 1ᵉʳ juin, avant de pub­li­er 48 heures plus tard un arti­cle de sa cor­re­spon­dante à Lon­dres Cécile Ducourtieux sur « l’instrumentalisation » de l’affaire par « l’extrême droite ». Le quo­ti­di­en du soir n’avait pas accusé les mou­vances antiracistes d’avoir instru­men­tal­isé la mort de Georges Floyd :

George Floyd : le racisme systémique imaginaire

La dif­férence essen­tielle tient au cadre idéologique des deux affaires. Dans le cas George Floyd, le réc­it médi­a­tique s’est immé­di­ate­ment struc­turé autour du racisme. Le nar­ratif s’est imposé sans peine : un homme noir vic­time d’un polici­er blanc con­fir­mait le racisme insti­tu­tion­nel améri­cain. Floyd deve­nait un sym­bole mon­di­al des vio­lences poli­cières, de l’histoire raciale améri­caine et, par exten­sion, des dis­crim­i­na­tions occidentales.

Cette inten­tion raciste n’a pour­tant pas été retenue comme chef d’accusation ni comme cir­con­stance aggra­vante lors du procès du polici­er Derek Chau­vin. Aucun élé­ment factuel (pro­pos racistes, appar­te­nance à un groupe supré­maciste) n’a été pro­duit pour l’établir. Pour­tant, dans les médias français, cette lec­ture des évène­ments s’est imposée. Tout comme ont été dif­fusées les notions de « racisme sys­témique » ou de « priv­ilège blanc ».

Dès le 26 mai 2020, les jour­naux français titraient en soulig­nant la couleur de peau de la victime.

Henry Nowak, une victime avec la mauvaise couleur de peau

Le traite­ment de l’affaire Hen­ry Nowak est inverse, alors que l’accusation raciale est cen­trale. L’accusation men­songère de racisme, le fait que les policiers aient immé­di­ate­ment con­sid­éré la vic­time comme un sus­pect poten­tiel, ou encore la crainte d’être accusé de dis­crim­i­na­tion raciale seront-ils traités hon­nête­ment par la presse de gauche, pour­tant si prompte à dégain­er l’accusation de racisme quand la sit­u­a­tion est inverse ? Rap­pelons-nous l’édito sur France 5 de Patrick Cohen rel­a­tivisant la cul­pa­bil­ité des meur­tri­ers de Thomas Per­rot­to à Crépol en 2023, qui en est un cas d’école.

Cette dif­férence de traite­ment révèle une hiérar­chie explicite des vic­times médi­a­tiques, mais surtout le poids des nar­rat­ifs. George Floyd s’inscrivait par­faite­ment dans les grilles nar­ra­tives dom­i­nantes des médias occi­den­taux : minorité opprimée, vio­lence poli­cière, héritage racial, mobil­i­sa­tion pro­gres­siste mon­di­ale. L’affaire offrait un réc­it cohérent, immé­di­ate­ment inté­grable dans le cadre idéologique des médias cen­traux. Le cas Nowak per­turbe les caté­gories habituelles de ces derniers.

Hen­ry Nowak n’aura droit à aucune recon­nais­sance, aucun genou à terre, rien d’autre que quelques arti­cles venant cri­ti­quer la récupéra­tion de son cal­vaire par l’extrême droite. La vie des Blancs n’a man­i­feste­ment guère d’importance pour les médias dominants.

Antho­ny Marinier

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