Pendant quatre mois, la commission d’enquête sur l’audiovisuel public a mis France Télévisions sous pression. Derrière les éclats de voix et les procès en méthode, elle a surtout révélé un malaise plus profond : opacité des rémunérations, gouvernance contestée et défiance croissante envers la direction de Delphine Ernotte.
La dernière audition de Delphine Ernotte, le 8 avril, a clos 67 auditions et 234 personnes entendues. Le rapporteur Charles Alloncle dispose désormais de quinze jours pour rédiger ses conclusions, avant un vote décisif le 27 avril sur la publication du rapport. En cas de rejet, le document ne pourra pas être rendu public au nom de la commission. Au-delà du tumulte, cette séquence a durablement fragilisé l’image d’une maison qui se présente volontiers comme irréprochable. Retour sur quelques moments clefs de cette séquence médiatique… et très politique.
Dans l’ultime audition, Delphine Ernotte a tenté de reprendre la main en affirmant que « l’audiovisuel public est debout ». Mais les semaines passées ont surtout dévoilé une fébrilité ambiante. « C’est panique à bord », résume un journaliste de France Télévisions dans une enquête du Figaro publiée le 10 avril. À France TV, les salariés préfèrent désormais échanger sur le mail personnel. Bien sûr, certains dénoncent une chasse aux sorcières menée par « l’extrême droite ». Mais ils sont aussi nombreux à y voir « un mal pour un bien pour le groupe ».
« Charles Alloncle a bénéficié de sources au sein du groupe », assure une source interne. Et d’ajouter : « Il est trop bien informé pour que ce soit le fruit de son seul travail. Ses questions partent de loin et tombent au bon moment et au bon endroit, comme les bombes qu’ont envoyées les Américains sur le QG de Khamenei ». Les indics ? Peut-être des têtes coupées par Delphine Ernotte en dix ans. Car elle en a fait tomber « des dizaines ».
Une direction affaiblie
La commission a bien sûr été traversée par des accusations graves, notamment sur des protocoles confidentiels, des départs indemnisés ou un ancien dossier évoqué par Charles Alloncle concernant le licenciement d’une salariée enceinte ; à ce stade, certains de ces éléments relèvent encore d’allégations ou de documents non publiquement établis par des sources indépendantes, ce qui impose de les manier avec prudence. Il n’en reste pas moins que l’accumulation de ces affaires a accentué l’impression d’une institution clanique, défensive, retranchée derrière la communication et peu désireuse d’œuvrer en transparence.
C’est peut-être là l’apport principal de la commission. Ses méthodes ont été contestées, parfois peut-être à juste titre, mais elle a aussi forcé France Télévisions à répondre, publiquement, à des questions qu’elle traitait jusque-là comme marginales ou malveillantes. Sur RMC le 8 avril, le chroniqueur Antoine Diers félicitait le député UDR : « J’ai le sentiment que vous gênez une sorte d’État profond, la gauche culturelle, des gens qui se sont arrogé beaucoup de contrats, qui tiennent beaucoup de choses dans l’audiovisuel public, beaucoup d’argent public pompé. » Et d’ajouter : « Je suis heureux que la Commission ait pu mettre en lumière des chiffres ! » Une opinion qui résume celle des critiques des médias publics.
Pour Charles Alloncle et les détracteurs du service public, c’est déjà une première victoire politique, pour Delphine Ernotte, c’est peut-être le début des gros ennuis.
Rémunérations, producteurs, privilèges
Charles Alloncle a concentré ses attaques sur les rémunérations élevées de certaines figures du groupe, sur les indemnités de départ, mais aussi sur la dépendance à l’égard des producteurs privés. Les auditions de Nagui, de responsables de France Télévisions ou d’actionnaires de Mediawan ont nourri cette ligne offensive : l’argent public alimente-t-il un écosystème devenu opaque, où quelques sociétés et visages captent une part excessive de la valeur ? Même ceux qui dénoncent le ton du rapporteur ne contestent pas toujours la légitimité de ces questions.
Bolloré, calme au milieu du tir croisé
Face à une commission où beaucoup attendaient surtout un symbole à abattre, Vincent Bolloré a, fin mars, surtout déroulé une gestion cohérente : réduction des coûts, vigilance sur l’usage des fonds publics, et critique implicite des dérives d’un audiovisuel subventionné. Ce qui a frappé n’est pas tant sa défense très détendue que la nervosité médiatique qu’elle a suscitée. Qu’une partie de la presse ait dénoncé sa simple présence comme une « tribune » en dit long : certaines vérités leur paraissent plus insupportables que certains monopoles.
Salamé, profession de foi et angles morts
Léa Salamé a défendu avec assurance son « attachement au pluralisme, à la déontologie et au service public ». Mais l’audition du 5 février dernier a aussi révélé plusieurs zones d’inconfort : refus persistant d’aborder la question des rémunérations, prudence appuyée sur l’affaire Legrand-Cohen, et nécessité de se justifier longuement sur le cas Glucksmann, son compagnon, eurodéputé et compagnon de route du PS. À force de proclamer son indépendance, la journaliste a parfois semblé vouloir conjurer un soupçon plus que l’éteindre. L’impression dominante reste celle d’une parole très rodée, mais pas toujours pleinement dissipatrice.
Des critiques internes, venant de la gauche, longtemps étouffées
L’un des faits marquants de la commission est d’avoir fait remonter des critiques venues de l’intérieur même de France Télévisions. Renaud Bernard, coordinateur syndical FO à France Télévisions, a formulé le 22 janvier dernier plusieurs critiques sévères contre le fonctionnement du groupe. Sa principale réserve porte sur l’externalisation massive de certains programmes, en particulier sur France 5, où il estime que France Télévisions ne maîtrise plus réellement la ligne éditoriale, ni la modération de certains débats.
Commission d’enquête : Audition des représentants du syndicat FO de France Télévisions
Renaud Bernard délégué syndical FO à France TV :
Nous ne pouvons pas garantir pleinement la neutralité du service public.. pic.twitter.com/yBRprlb2GE— Gabriel BOYER (@BoyerGabriel042) January 22, 2026
Selon lui, cette délégation à des sociétés de production privées affaiblit la capacité du service public à garantir pleinement la neutralité et le pluralisme qu’il revendique.
Il dénonce également une gestion financière contestable. Sans remettre en cause par principe certaines hautes rémunérations, il juge anachroniques certains avantages accordés aux cadres dirigeants, comme les voitures de fonction, alors même que les salariés ordinaires subissent depuis des années des restrictions budgétaires et des procédures de remboursement de frais de plus en plus contraignantes. Il critique aussi certains choix symboliquement malvenus, comme les séjours au Majestic à Cannes, lors de l’édition 2023 du festival. Pour une facture de 112 123€
L’ARCOM, l’impartialité sous bénéfice d’inventaire
Les auditions de l’ARCOM (en novembre et avril derniers) ont, elles, mis en lumière un régulateur très prompt à invoquer ses missions, mais beaucoup moins convaincant lorsqu’il s’agit de dissiper les soupçons sur sa propre neutralité. Entre liens passés avec des cabinets ministériels, proximité avec des acteurs du secteur et prudence extrême sur les affaires sensibles, l’autorité a donné le sentiment d’une institution plus soucieuse de se justifier que de trancher. En creux, les questions de Charles Alloncle ont souligné une faiblesse centrale : qui contrôle vraiment le contrôleur ?
Le contrôle : c’est bien son retour qui a été à l’ordre du jour, n’en déplaise aux dirigeants et journalistes de l’audiovisuel public, jusque-là peu habitués à rendre des comptes.
Rodolphe Chalamel

