TRIBUNE – Le règlement européen sur les services numériques (DSA) est présenté comme un outil de mise en ordre d’Internet, mais, selon Jerzy Kwaśniewski, le président de l’Institut polonais Ordo Iuris, il crée en pratique un système de censure diffuse susceptible de restreindre de manière systémique la liberté d’expression en Europe. Il appelle à participer à la consultation en ligne de l’UE sur les « signaleurs de confiance » pour défendre nos droits.
Avocat spécialisé dans les libertés publiques, Jerzy Kwaśniewski est le président de l’Institut Ordo Iuris, le plus important think tank juridique polonais. Cette tribune a été initialement publiée le 17 juin sur le site de cette organisation, elle a été traduite par Olivier Bault.
Points principaux
- Le règlement sur les services numériques (DSA) mêle des contenus réellement illicites à des notions floues, telles que la désinformation ou le discours de haine. Il déplace la modération vers une gestion globale du débat public.
- Le mécanisme des « signaleurs de confiance » risque de privilégier les organisations représentant l’orientation idéologique dominante au sein des institutions de l’UE, conduisant à une inégalité au sein du débat public et au musellement de certains au profit d’autres.
- La lutte contre la désinformation devient dangereuse lorsque cette notion s’étend à des opinions erronées, controversées ou simplement contraires au discours dominant — protégeant ainsi le récit officiel plutôt que la vérité.
- Le règlement prévoit des sanctions sans précédent pouvant atteindre 6 % du chiffre d’affaires mondial annuel d’une plateforme et son but est clair : produire un effet dissuasif et inciter les plateformes à un excès de zèle dans la censure.
- La plus grande menace est une censure diffuse et invisible : réduction de la portée, démonétisation, avertissements et dissimulation de contenus, mis en œuvre par les plateformes privées sous la surveillance publique du régulateur.
« La politique migratoire de l’Union européenne est une catastrophe et entraîne une hausse de la criminalité » : un tel propos peut être tranchant. Il peut être partial. Il peut exiger des précisions, susciter la polémique. Mais, dans un État de droit démocratique, il devrait être traité avant tout comme une opinion dans le débat public. Le citoyen a le droit de critiquer la politique migratoire. Il a le droit d’en pointer les conséquences sociales. Il a le droit de formuler des thèses avec lesquelles d’autres ne sont pas d’accord.
Dans le modèle classique de la liberté d’expression, la question est la suivante : ce propos viole-t-il une disposition précise de la loi ? Contient-il une menace ? Incite-t-il à la violence ? Diffame-t-il une personne déterminée ? Réunit-il les éléments constitutifs, prévus par la loi, d’un discours de haine illégal ?
Si la réponse est « non », le propos devrait demeurer dans la sphère du débat public.
Dans le nouveau modèle de modération des contenus, développé dans le cadre du règlement européen sur les services numériques (le DSA, voté en juillet 2022 et appliqué aux plateformes en juillet 2024), les questions peuvent toutefois être différentes : ce message est-il susceptible d’accroître les tensions sociales ? Peut-il être qualifié de désinformation ? En période électorale, peut-il influencer les attitudes des citoyens ? L’organisation qui signale les contenus le jugera-t-elle haineux ? L’algorithme le classera-t-il comme un élément d’un « récit anti-migratoire » ? La plateforme, en le laissant sans réaction, s’exposera-t-elle au reproche de ne pas suffisamment limiter les risques systémiques ?
Il y a encore un demi-siècle, en 1976, la Cour de Strasbourg tonnait dans son arrêt Handyside contre Royaume-Uni :
« [La liberté d’expression] vaut non seulement pour les “informations” ou “idées” accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’État ou une fraction quelconque de la population. Ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l’esprit d’ouverture sans lesquels il n’est pas de “société démocratique”. »
Comment se fait-il qu’au bout d’un demi-siècle ces mots sonnent comme une critique radicale et conservatrice de la politique de l’Union européenne ?
La Commission veut un « espace sûr et modéré »
Le règlement européen sur les services numériques est présenté comme un outil de mise en ordre d’Internet, de lutte contre les contenus illicites et de responsabilisation des grandes plateformes numériques. Dans son principe, il est censé protéger les utilisateurs. Pourtant, le catalogue des phénomènes contre lesquels il protège les citoyens de l’Union mêle des contenus réellement illicites à des messages définis par des notions floues, telles que le discours de haine, la désinformation, la manipulation électorale ou les contenus préjudiciables au débat public.
Qui s’opposerait à une lutte efficace contre l’incitation à la violence, l’exploitation des enfants, le terrorisme, les menaces susceptibles de sanction pénale ou la cybercriminalité ? Le problème est que le DSA crée un système de surveillance de la circulation de l’information bien plus large. Un système dans lequel les plateformes, les régulateurs, les organisations extérieures, les algorithmes et les soi-disant signaleurs de confiance se mettent à décider ensemble quels contenus sont admissibles, lesquels devraient être restreints et lesquels jugés trop risqués pour le débat public.
C’est là que s’achève la liberté d’expression et que commence l’« espace sûr et modéré » dont parle la Commission européenne dans ses communications.
De la responsabilité des plateformes à la gestion du débat public
Le DSA impose aux plateformes en ligne une série d’obligations liées à la modération des contenus. Les réseaux sociaux, les moteurs de recherche, les plateformes vidéo, les boutiques ou les services d’hébergement doivent décrire clairement leurs conditions générales, informer sur les règles de suppression ou de restriction des contenus, expliquer aux utilisateurs les décisions de modération et mettre à leur disposition des mécanismes de recours.
À première vue, ce sont des solutions positives. L’utilisateur devrait savoir pourquoi son message a été supprimé, son compte suspendu et sa portée restreinte. La plateforme devrait agir de manière transparente, et non arbitraire.
Dans la pratique, toutefois, le DSA va plus loin. Il impose des obligations particulières aux plus grandes plateformes et moteurs de recherche, c’est-à-dire aux entités qui ont une influence considérable sur le débat public. Ceux-ci doivent identifier et atténuer ce qu’on appelle les « risques systémiques ». Il s’agit notamment de l’influence des plateformes sur les processus électoraux, la sécurité publique, la protection des mineurs, la violence, la désinformation, les droits fondamentaux ou la qualité du débat public.
Ainsi, la modération cesse d’être uniquement une réaction à un contenu illicite précis. Elle devient un outil de gestion de l’ensemble de l’environnement informationnel.
« Dans le modèle issu du DSA, l’évaluation du risque joue un rôle de plus en plus considérable »
La plateforme ne se demande plus seulement : « Ce message viole-t-il une disposition précise de la loi ? » De plus en plus souvent, elle se demande : « Ce message est-il susceptible d’accroître les tensions sociales ? », « Peut-il être qualifié de désinformation ? », « En période électorale, peut-il influencer les attitudes des citoyens ? », « Le régulateur estimera-t-il que nous en avons fait assez pour limiter le risque ? »
C’est un changement fondamental. Dans le modèle classique de la liberté d’expression, le point de départ est le principe selon lequel le citoyen peut s’exprimer, et la restriction d’un propos exige un fondement juridique clair. Dans le modèle issu du DSA, l’évaluation du risque, la réputation de la plateforme, la pression du régulateur et les procédures internes des entreprises jouent un rôle de plus en plus considérable.
Les « signaleurs de confiance » : une menace pour le débat public
L’un des éléments importants du DSA est le mécanisme des trusted flaggers, c’est-à-dire des signaleurs de confiance. Il s’agit d’entités qui obtiennent un statut particulier pour signaler les contenus jugés illégaux. Les plateformes doivent traiter leurs signalements en priorité et les examiner dans les meilleurs délais.
Dans le cas de violations manifestes de la loi, un tel mécanisme peut se justifier. Si une organisation spécialisée signale des contenus liés à des infractions sexuelles contre des enfants, à des fraudes financières ou à des activités terroristes, la réaction rapide de la plateforme est compréhensible.
La difficulté apparaît toutefois lorsqu’un mécanisme analogue se met à fonctionner dans le domaine des propos politiques, philosophiques, religieux ou sociaux. Des questions surgissent alors : qui sera reconnu comme signaleur « de confiance » ? Selon quels critères ? S’agira-t-il d’entités pluralistes ou plutôt d’organisations représentant l’orientation idéologique dominante au sein des institutions de l’Union ? Qui contrôlera leur activité ? Leurs signalements ne conduiront-ils pas à museler systématiquement certains milieux et à en privilégier d’autres ?
Dans le débat public, il n’existe pas d’arbitres neutres de la vérité. Il y a des institutions, des organisations, des experts et des militants qui, eux aussi, ont leurs objectifs, leur vision du monde et des intérêts variés. Conférer à des entités choisies une position particulière dans le mécanisme de modération peut donc conduire à une inégalité entre les parties au débat public.
La désinformation : une notion dangereusement extensible
La lutte contre la désinformation suscite des controverses particulières. Il existe bien sûr des agissements qui devraient réellement inquiéter : opérations d’influence organisées menées par des États étrangers, faux comptes, manipulations électorales, bots ou diffusion délibérée de documents falsifiés.
Le problème commence lorsque la notion de désinformation s’étend à des opinions erronées, controversées, exagérées, gênantes ou contraires au discours politique dominant. Et même à des opinions vraies, mais jugées préjudiciables au débat ou considérées comme un fragment d’une campagne d’influence illégitime.
« De nombreux points de vue initialement considérés comme extrêmes se sont révélés être des questions légitimes. »
L’histoire du débat public montre que de nombreux points de vue initialement considérés comme extrêmes, suspects ou irresponsables se sont révélés être par la suite des questions légitimes. Cela vaut pour la médecine, la politique migratoire, le climat, la sécurité, l’économie, l’éducation. La liberté d’expression, du moins celle qui découle de la dignité humaine et qui est garantie par le système des droits de l’homme, protège avant tout le droit de poser des questions, de critiquer le pouvoir, de remettre en cause les opinions dominantes et de commettre des erreurs dans le débat.
Or le DSA prévoit des sanctions sans précédent, pouvant atteindre 6 % du chiffre d’affaires mondial annuel de la plateforme. Le but de ces amendes draconiennes est clair : produire un effet dissuasif, intimider et inciter à un excès de zèle dans la censure.
Le risque considérable de l’excès de zèle des plateformes
Ainsi, la lutte contre la désinformation devient un instrument pour étouffer le débat.
Si les plateformes sont soumises à une pression pour limiter les « risques de désinformation », elles auront une propension naturelle à agir de manière préventive. Elles supprimeront davantage, restreindront plus largement, étiquetteront avec plus de prudence et réduiront la portée des contenus susceptibles d’attirer l’attention du régulateur.
Si la plateforme a le choix entre laisser un contenu controversé et le restreindre, elle peut estimer que la suppression ou la réduction de la portée est moins risquée, encore une fois au vu de la menace financière. Si elle doute qu’un message ne soit qu’une opinion tranchée ou bien déjà un « discours de haine » ou de la « désinformation », elle sera encline à trancher ce doute au détriment de l’utilisateur. Si des organisations extérieures, des médias ou des régulateurs lui reprochent sa passivité, les conséquences pourront être pour cette plateforme plus graves qu’en cas de modération excessive.
C’est ainsi que naît l’effet dissuasif. Les utilisateurs commencent à s’autocensurer. Les plateformes modèrent à l’excès. Les opinions controversées sont repoussées hors du circuit principal. Le débat public deviendra plus homogène, mais pas nécessairement plus vrai.
« Shadow banning » : les messages peuvent voir leur portée réduite
La liberté d’expression sur Internet n’est pas restreinte uniquement par la suppression d’un message. En pratique, des décisions moins visibles ont aussi des conséquences importantes : réduction de la portée, démonétisation, avertissement accompagnant un contenu, commentaires masqués, suspension de la fonction de partage, limitation de la visibilité d’un profil, retrait des recommandations ou signalement d’un message comme douteux. Le DSA et ses actes d’exécution prévoient expressément l’action des algorithmes et la démonétisation comme instruments de réalisation des objectifs de désescalade et de lutte contre la désinformation.
Pour l’utilisateur, cela peut être presque invisible. Formellement, son propos existe toujours. En réalité, il cesse d’atteindre ses destinataires.
C’est particulièrement dangereux, car cela déplace la charge du contrôle du débat du niveau des interdictions explicites vers celui de la gestion technique de la visibilité. Le citoyen ne sait pas toujours s’il a été sanctionné. Il ne comprend pas toujours pourquoi son message a cessé d’être visible. Il n’a pas toujours de moyen efficace de recours. Et même lorsqu’un mécanisme de recours existe, face à une grande plateforme et à des systèmes de modération automatiques, l’utilisateur reste la partie la plus faible.
Une censure privée sous surveillance publique
Les partisans du DSA peuvent rétorquer que les décisions de modération sont prises par des plateformes privées, et non par un office d’État de la censure.
Or, si une entreprise privée agit sous la pression du droit public, d’amendes élevées, d’audits, des orientations de la Commission européenne, de codes de conduite et des attentes du régulateur, ses décisions ne sont plus entièrement privées.
« Les institutions créent un environnement juridique qui pousse les plateformes à agir dans un sens donné »
Nous avons affaire à un modèle de corégulation : les institutions publiques n’ordonnent pas toujours expressément la suppression d’un contenu déterminé, mais elles créent un environnement juridique qui pousse les plateformes à agir dans un sens donné.
C’est un mécanisme commode pour le pouvoir. Formellement, il n’y a pas d’office de la censure. Il n’y a pas de décision administrative concernant un message précis. En revanche, il y a un système d’incitations, d’obligations, d’indicateurs, de rapports, de recommandations et de sanctions, qui fait que les plateformes accomplissent elles-mêmes le travail réglementaire. En pratique, le citoyen peut être réduit au silence non par une décision de justice, mais par la décision d’un algorithme, d’un modérateur ou d’un service de conformité agissant dans l’ombre des dispositions de l’Union.
La censure devient quotidienne. Instaurée par le pouvoir en gants blancs, par l’intermédiaire d’incitations adressées à des acteurs privés qui contrôlent les forums du débat dans le monde numérique. Leur sécurité réglementaire se trouve désormais couplée à la modération des contenus.
Pourquoi est-ce important pour la Pologne ?
Pour des États comme la Pologne, le problème revêt une importance particulière. Le débat public dans notre pays est vivant, conflictuel et souvent tranchant. Il porte sur des questions fondamentales : la souveraineté, le droit de la famille, la protection de la vie, la migration, l’éducation, la religion, la liberté de conscience, les relations entre l’État et l’Église, la politique climatique ou les compétences de l’Union européenne.
De nombreuses opinions conservatrices sont aujourd’hui traitées, dans les institutions européennes, non comme une voix normale au sein du pluralisme démocratique, mais comme une voix « menaçante », « radicale », « excluant » ou « désinformant ». Cela vaut en particulier pour les sujets liés à la famille, au « genre », à l’immigration, à la religion et à la souveraineté nationale.
Si les mécanismes du DSA sont appliqués sans respect d’un pluralisme réel, ils peuvent devenir un outil de restriction de ces voix qui ne s’inscrivent pas dans la vision du monde dominante des élites de l’Union et des entreprises de la Big Tech.
Ce qu’il faut, c’est protéger la liberté d’expression
Cela ne signifie pas qu’Internet doive être un espace de non-droit. Les contenus réellement illégaux devraient être combattus efficacement. Les victimes de la cybercriminalité devraient bénéficier d’une protection réelle. Les plateformes ne peuvent pas se soustraire à la responsabilité de leurs propres procédures et algorithmes.
Mais la frontière entre l’application du droit et le contrôle du débat public doit être particulièrement nette.
Nous avons besoin de mécanismes qui protègent les utilisateurs non seulement contre l’illégalité sur Internet, mais aussi contre l’arbitraire des plateformes et la pression politique. La restriction d’un propos devrait reposer sur un fondement juridique clair, être proportionnée, justifiée et réellement contestable. Le propos politique, philosophique, religieux, scientifique et journalistique devrait bénéficier d’une protection particulière − même lorsqu’il est tranchant, gênant ou contraire au discours dominant.
L’enjeu : l’avenir du débat public
Le DSA conduira à l’enracinement d’un système dans lequel le débat public sera filtré par la combinaison des intérêts des institutions de l’Union, des grandes entreprises numériques, des organisations non gouvernementales, des « fact-checkeurs » et des algorithmes.
« La plus grande menace est une censure diffuse, procédurale et invisible »
La plus grande menace n’est pas la censure spectaculaire, que l’on peut aisément remarquer et contester. La plus grande menace est une censure diffuse, procédurale et invisible : portée réduite, recommandation supprimée, avertissement accompagnant un message, compte suspendu, recours rejeté, classification automatique d’un contenu comme risqué.
C’est précisément pourquoi le DSA n’est pas seulement une réglementation technologique, mais l’un des actes juridiques les plus importants sur la liberté du débat public en Europe.
La question la plus importante est la suivante : qui décidera quelles opinions peuvent être visibles dans l’espace public numérique − le citoyen, le tribunal et la loi, ou bien la plateforme agissant sous la pression du régulateur, des algorithmes et de mécanismes de signalement idéologiquement façonnés ?
De la réponse à cette question dépend l’avenir de la liberté d’expression en Europe.
Voir aussi : Hongrie : comment le DSA est devenu un outil d’ingérence électorale
Ce que nous pouvons faire : participer à la consultation en ligne de l’UE
Si j’en parle maintenant, ce n’est pas sans raison. Les décisions les plus importantes dans ce domaine ne se prennent plus lors de votes retentissants, mais dans des documents techniques que presque personne ne lit. C’est précisément un tel document qui est aujourd’hui sur la table. Jusqu’au 10 juillet 2026 (l’échéance initiale, le 26 juin, a été prolongée), la Commission européenne mène une consultation sur le projet de lignes directrices relatives aux « signaleurs de confiance » au titre de l’article 22 du DSA. C’est la dernière pièce du puzzle. Ce document déterminera qui obtiendra une position privilégiée pour signaler les contenus, comment seront entendues son « indépendance », son « objectivité » et son « expertise », qui le contrôlera et combien il sera difficile de lui retirer ce statut.
Des lignes directrices qui ressemblent à une annexe technique deviendront bientôt une pratique appliquée à des millions d’utilisateurs − et ce, quel que soit le stade de la mise en œuvre du DSA au niveau national.
Parallèlement, au cours des années 2026–2027, se formera la pratique de vérification du « statut médiatique » sur les plus grandes plateformes − et c’est elle, et non le texte des dispositions lui-même, qui décidera quelle voix sera protégée et laquelle ne le sera pas.
La consultation publique n’est pas une formalité. C’est l’un des rares moments où les citoyens, les médias indépendants, les organisations de la société civile, les chercheurs et les experts peuvent réellement influer sur le contenu des dispositions avant qu’elles ne se figent dans la pratique pour des années. Plus nombreuses seront les voix à pointer les risques pour la liberté d’expression et la nécessité d’un pluralisme réel (y compris la protection des propos conservateurs, religieux et relatifs à la souveraineté, à la famille ou à la protection de la vie), plus il sera difficile de bâtir un système dans lequel la visibilité d’une opinion dépend de sa conformité au discours dominant.
C’est pourquoi j’appelle à trois choses :
- Participez à la consultation − ou soutenez ceux qui y prennent part. Chaque voix concrète et argumentée compte, et la Commission doit entendre que les Européens tiennent à la liberté d’expression, et pas seulement à un Internet « sûr » : ici.
- Faites connaître l’affaire − partagez, interrogez les responsables politiques et les journalistes, ne laissez pas une décision aussi importante se prendre dans le silence. La censure diffuse se nourrit du désintérêt.
- Veillez sur la pratique − les premières décisions des plateformes et des régulateurs des années 2026–2027 fixeront le standard pour toute la décennie. Cela vaut la peine de les observer et de dénoncer chaque cas d’abus.
À l’Institut Ordo Iuris pour la culture juridique, nous préparons notre propre prise de position détaillée dans le cadre de cette consultation. Nous défendrons le standard que l’Europe a inscrit il y a un demi-siècle dans la jurisprudence strasbourgeoise : la liberté vaut aussi pour les idées qui « heurtent, choquent ou inquiètent ». Une Union qui cesse d’y croire ne défend plus la démocratie − elle commence à se défendre contre ses propres citoyens.
Internet ne doit pas être un espace de non-droit. Mais il ne peut pas non plus devenir un espace où l’on n’a le droit de répéter que ce qui a été préalablement approuvé. La question de savoir de quel côté de cette frontière se trouvera l’Europe fait aujourd’hui l’objet d’un véritable bras de fer − et rien n’est encore joué. Que nos enfants héritent ou non d’un Internet libre dépend aussi de ce que nous prenions la parole, tant que c’est encore possible.

