Vendredi 30 janvier 2026, le département américain de la Justice a publié plus de trois millions de pages supplémentaires liées à l’affaire Jeffrey Epstein, accompagnées de plus de 2000 vidéos et 180 000 images, portant le total à près de 3,5 millions de pages. Cette affaire qui éclabousse l’élite politique occidentale dans son ensemble a été complètement décrédibilisée, moquée, voire niée par certains médias mainstream français qui ont brillé par leur cécité et leur arrogance. Décryptage.
« Affaire Epstein : milliardaire, juif, pédophile… Un « bingo » pour la sphère complotiste »
Voici ce que titrait le média 20 Minutes le 4 janvier 2024. Dès le chapô, le journaliste, auteur de l’article, évoque « la sphère complotiste » qui s’excite autour de l’affaire Epstein ; puis il blâme les « fanas du complot » et « partisans de Qanon » pour qui la publication de 1000 pages de documents sur l’affaire Epstein représente une véritable aubaine. L’expression « complotiste », utilisée treize fois dans l’article, délégitime l’affaire et laisse entendre au lecteur que le cas Epstein n’est qu’une banale affaire criminelle, artificiellement mise en avant par de délirants partisans de théories du complot.
Même son de cloche pour le journal Le Monde qui interviewe Julien Giry, « maître de conférences à l’université de Tours et spécialiste du complotisme américain ». Tout est de la faute de l’extrême droite américaine, qui doute de la véracité ou tout du moins des conditions du suicide de Jeffrey Epstein en 2019, dans la cellule du Metropolitan Correctional Center (MCC) à Manhattan.
Selon l’universitaire, les « sphères conspirationnistes de la droite alternative » se sont emparées de cette affaire, fantasmant un complot des « élites, minorités et étrangers » contre le peuple américain bien sous tous rapports. Comble de l’ironie, Julien Giry note que des influenceuses MAGA se sont tellement enfermées dans la logique complotiste qu’elles ne croient plus l’administration Trump qui, via la procureure générale des États-Unis Pam Bondi, a confirmé le suicide de Jeffrey Epstein. En clair, toute critique, interrogation ou doute sur l’affaire Epstein sont directement associés au pire conspirationnisme démagogique et populiste.
Une simple « théorie du complot »
Le summum de l’attaque ad hominem est atteint par Tristan Mendès France et Rudy Reichstadt. Dans un podcast de France Info, les deux déconspirateurs ou « chasseurs de complotistes » qualifient l’affaire Epstein de « méga-complot qui repose essentiellement sur un socle de croyances extrêmement fertiles dans la complosphère » ; ce milliardaire proche des élites qui est accusé de trafic sexuel de mineurs stimule une « fantasmagorie complotiste déjà bien installée ». Même si les deux contributeurs du site Conspiracy Watch concèdent à demi-mot des « éléments troubles » dans le suicide d’Epstein, ils balaient d’un revers de main les questions légitimes que suscite cette troublante affaire et préfèrent tout amalgamer dans un « panthéon mythologique de la complosphère avec l’assassinat de JFK et les attentats du 11 septembre. »
Les articles susmentionnés datent tous de 2025 et malgré les milliers de documents compromettants sur le gotha politique américain et européen, les journalistes et fact-checkers persistent dans leur association malhonnête entre l’affaire Epstein et le complotisme. Déjà en 2019, l’hebdomadaire Marianne titrait : « S’ils avaient voulu inventer l’affaire Epstein, les complotistes n’auraient pas fait mieux. » De même, toujours en 2019, L’Obs écrivait « Suicide d’Epstein : les théories du complot les plus folles… et ceux qui y croient », jetant une énième fois le bébé avec l’eau du bain.
Depuis la mort du financier pédocriminel le 10 août 2019, les journalistes des médias traditionnels ont passé davantage de temps à moquer et ridiculiser les obsessions complotistes de militants d’extrême droite conspirationnistes plutôt qu’à enquêter de manière précise, rigoureuse et systématique sur les circonstances étranges du suicide d’Epstein et sur ses complices pédocriminels français.
Le plus gros scandale politico-sexuel du 21ᵉ siècle
Or, si la mort de Jeffrey Epstein a immédiatement suscité des doutes et des théories du complot, ce n’est pas par goût du sensationnel ou à cause de délires paranoïaques QAnon, mais en raison d’une accumulation de dysfonctionnements objectivement établis.
L’homme était l’un des détenus les plus sensibles du système carcéral américain, impliqué dans une affaire mettant potentiellement en cause des personnalités puissantes ; et pourtant, il a été retiré d’un dispositif de surveillance renforcée, malgré une tentative de suicide récente. Le soir de sa mort, les rondes obligatoires n’ont pas été effectuées. Deux gardiens du MCC – Tova Noel et Michael Thomas – ont été inculpés en novembre 2019 pour avoir falsifié des logs[1] de surveillance, afin de faire croire qu’ils avaient effectué les contrôles réguliers sur les détenus, y compris Epstein, alors qu’ils ne les avaient pas faits. En outre, les caméras censées filmer la zone étaient inopérantes. À cela s’ajoutent des constatations médico-légales discutées — notamment des fractures cervicales jugées atypiques par certains experts — qui, sans suffire à prouver un homicide, rendent légitime le questionnement. Ces éléments ne constituent pas des preuves de complot, mais ils dessinent un faisceau de négligences graves et d’anomalies institutionnelles qui justifient pleinement les interrogations persistantes autour de ce décès, dans un contexte où la transparence aurait dû être absolue.
Le cas Jack Lang
Ce même besoin de transparence et de suivi rigoureux fait cruellement défaut, en France, lorsqu’il s’agit d’explorer les connexions locales avec le réseau Epstein. L’exemple emblématique le plus récent est celui de Jack Lang, ancien ministre de la Culture et actuel président de l’Institut du monde arabe.
Les documents déclassifiés par le département américain de la Justice fin janvier 2026 mentionnent son nom à de très nombreuses reprises — plusieurs centaines de fois selon certaines synthèses — dans des échanges d’emails, des projets communs et des liens financiers impliquant également sa fille Caroline. Celle-ci a cofondé en 2016 une société offshore aux Îles Vierges avec Epstein, axée sur des investissements dans l’art, et figurait même sur son testament pour une somme substantielle.
Des dons d’Epstein ont financé une association liée à un projet documentaire sur Lang lui-même (qui n’a pas abouti), et des photos montrent les deux hommes ensemble au Louvre. Jack Lang a réagi publiquement le 2 février 2026 en assumant « pleinement » ces liens, tout en précisant qu’ils dataient d’une période où « rien ne laissait supposer » les crimes d’Epstein, rencontré via Woody Allen vers 2012, et perçu alors comme un mécène cultivé et généreux.
Pourtant, malgré ces révélations fraîches et documentées – qui ne prouvent à ce stade aucune implication criminelle de Jack Lang mais soulignent une proximité financière et personnelle prolongée –, la couverture médiatique française initiale a été globalement mesurée, voire parcimonieuse dans les grands médias audiovisuels et généralistes. Les faits ont fini par provoquer une enquête du parquet financier pour “blanchiment de fraude fiscale aggravée”.
Quelques enquêtes fouillées (notamment Mediapart sur les aspects financiers familiaux) ont abordé le sujet, mais sans le traitement en boucle ni les unes insistantes réservées à d’autres volets internationaux. Cette retenue contraste avec la pression continue outre-Atlantique sur les ramifications élitistes, et renforce les soupçons récurrents d’une forme d’autocensure ou de prudence excessive face à des figures influentes du monde culturel et politique français.
Dans un dossier où la mort suspecte de Jeffrey Epstein a légitimement alimenté le doute sur les institutions, le silence relatif sur ses connexions hexagonales ne fait qu’entretenir le sentiment d’une omerta pour empêcher la quête de vérité.
Gageons que la pression populaire autour de cette affaire poussera les journalistes à redoubler d’efforts afin de faire toute la lumière sur les complices français – et autres – de Jeffrey Epstein…
Jean-Charles Soulier
Notes
- Dans une prison, les logs de surveillance (ou registres de ronde) sont des documents officiels, papier ou numériques, que les surveillants pénitentiaires doivent remplir en temps réel pour attester qu’ils ont bien effectué les contrôles obligatoires des détenus.


