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Comment une partie des médias français a tenté de décrédibiliser l’affaire Epstein

8 février 2026

Temps de lecture : 7 minutes
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Comment une partie des médias français a tenté de décrédibiliser l’affaire Epstein

Temps de lecture : 7 minutes

Comment une partie des médias français a tenté de décrédibiliser l’affaire Epstein

Ven­dre­di 30 jan­vi­er 2026, le départe­ment améri­cain de la Jus­tice a pub­lié plus de trois mil­lions de pages sup­plé­men­taires liées à l’affaire Jef­frey Epstein, accom­pa­g­nées de plus de 2000 vidéos et 180 000 images, por­tant le total à près de 3,5 mil­lions de pages. Cette affaire qui éclabousse l’élite poli­tique occi­den­tale dans son ensem­ble a été com­plète­ment décrédi­bil­isée, moquée, voire niée par cer­tains médias main­stream français qui ont bril­lé par leur céc­ité et leur arro­gance. Décryptage.

« Affaire Epstein : milliardaire, juif, pédophile… Un « bingo » pour la sphère complotiste »

Voici ce que titrait le média 20 Min­utes le 4 jan­vi­er 2024. Dès le chapô, le jour­nal­iste, auteur de l’article, évoque « la sphère com­plo­tiste » qui s’excite autour de l’affaire Epstein ; puis il blâme les « fanas du com­plot » et « par­ti­sans de Qanon » pour qui la pub­li­ca­tion de 1000 pages de doc­u­ments sur l’affaire Epstein représente une véri­ta­ble aubaine. L’expression « com­plo­tiste », util­isée treize fois dans l’article, délégitime l’affaire et laisse enten­dre au lecteur que le cas Epstein n’est qu’une banale affaire crim­inelle, arti­fi­cielle­ment mise en avant par de déli­rants par­ti­sans de théories du complot.

Même son de cloche pour le jour­nal Le Monde qui inter­viewe Julien Giry, « maître de con­férences à l’université de Tours et spé­cial­iste du com­plo­tisme améri­cain ». Tout est de la faute de l’extrême droite améri­caine, qui doute de la vérac­ité ou tout du moins des con­di­tions du sui­cide de Jef­frey Epstein en 2019, dans la cel­lule du Met­ro­pol­i­tan Cor­rec­tion­al Cen­ter (MCC) à Manhattan.

Selon l’universitaire, les « sphères con­spir­a­tionnistes de la droite alter­na­tive » se sont emparées de cette affaire, fan­tas­mant un com­plot des « élites, minorités et étrangers » con­tre le peu­ple améri­cain bien sous tous rap­ports. Comble de l’ironie, Julien Giry note que des influ­enceuses MAGA se sont telle­ment enfer­mées dans la logique com­plo­tiste qu’elles ne croient plus l’administration Trump qui, via la pro­cureure générale des États-Unis Pam Bon­di, a con­fir­mé le sui­cide de Jef­frey Epstein. En clair, toute cri­tique, inter­ro­ga­tion ou doute sur l’affaire Epstein sont directe­ment asso­ciés au pire con­spir­a­tionnisme dém­a­gogique et populiste.

Une simple « théorie du complot »

Le sum­mum de l’attaque ad hominem est atteint par Tris­tan Mendès France et Rudy Reich­stadt. Dans un pod­cast de France Info, les deux décon­spir­a­teurs ou « chas­seurs de com­plo­tistes » qual­i­fient l’affaire Epstein de « méga-com­plot qui repose essen­tielle­ment sur un socle de croy­ances extrême­ment fer­tiles dans la com­plosphère » ; ce mil­liar­daire proche des élites qui est accusé de traf­ic sex­uel de mineurs stim­ule une « fan­tas­magorie com­plo­tiste déjà bien instal­lée ». Même si les deux con­tribu­teurs du site Con­spir­a­cy Watch con­cè­dent à demi-mot des « élé­ments trou­bles » dans le sui­cide d’Epstein, ils bal­aient d’un revers de main les ques­tions légitimes que sus­cite cette trou­blante affaire et préfèrent tout amal­gamer dans un « pan­théon mythologique de la com­plosphère avec l’assassinat de JFK et les atten­tats du 11 septembre. »

Les arti­cles sus­men­tion­nés datent tous de 2025 et mal­gré les mil­liers de doc­u­ments com­pro­met­tants sur le gotha poli­tique améri­cain et européen, les jour­nal­istes et fact-check­ers per­sis­tent dans leur asso­ci­a­tion mal­hon­nête entre l’affaire Epstein et le com­plo­tisme. Déjà en 2019, l’hebdomadaire Mar­i­anne titrait : « S’ils avaient voulu inven­ter l’af­faire Epstein, les com­plo­tistes n’au­raient pas fait mieux. » De même, tou­jours en 2019, L’Obs écrivait « Sui­cide d’Epstein : les théories du com­plot les plus folles… et ceux qui y croient », jetant une énième fois le bébé avec l’eau du bain.

Depuis la mort du financier pédocrim­inel le 10 août 2019, les jour­nal­istes des médias tra­di­tion­nels ont passé davan­tage de temps à moquer et ridi­culis­er les obses­sions com­plo­tistes de mil­i­tants d’extrême droite con­spir­a­tionnistes plutôt qu’à enquêter de manière pré­cise, rigoureuse et sys­té­ma­tique sur les cir­con­stances étranges du sui­cide d’Epstein et sur ses com­plices pédocrim­inels français.

Le plus gros scandale politico-sexuel du 21ᵉ siècle

Or, si la mort de Jef­frey Epstein a immé­di­ate­ment sus­cité des doutes et des théories du com­plot, ce n’est pas par goût du sen­sa­tion­nel ou à cause de délires para­noïaques QAnon, mais en rai­son d’une accu­mu­la­tion de dys­fonc­tion­nements objec­tive­ment établis.

L’homme était l’un des détenus les plus sen­si­bles du sys­tème car­céral améri­cain, impliqué dans une affaire met­tant poten­tielle­ment en cause des per­son­nal­ités puis­santes ; et pour­tant, il a été retiré d’un dis­posi­tif de sur­veil­lance ren­for­cée, mal­gré une ten­ta­tive de sui­cide récente. Le soir de sa mort, les ron­des oblig­a­toires n’ont pas été effec­tuées. Deux gar­di­ens du MCC – Tova Noel et Michael Thomas – ont été inculpés en novem­bre 2019 pour avoir fal­si­fié des logs[1] de sur­veil­lance, afin de faire croire qu’ils avaient effec­tué les con­trôles réguliers sur les détenus, y com­pris Epstein, alors qu’ils ne les avaient pas faits. En out­re, les caméras cen­sées filmer la zone étaient inopérantes. À cela s’ajoutent des con­stata­tions médi­co-légales dis­cutées — notam­ment des frac­tures cer­vi­cales jugées atyp­iques par cer­tains experts — qui, sans suf­fire à prou­ver un homi­cide, ren­dent légitime le ques­tion­nement. Ces élé­ments ne con­stituent pas des preuves de com­plot, mais ils dessi­nent un fais­ceau de nég­li­gences graves et d’anomalies insti­tu­tion­nelles qui jus­ti­fient pleine­ment les inter­ro­ga­tions per­sis­tantes autour de ce décès, dans un con­texte où la trans­parence aurait dû être absolue.

Le cas Jack Lang

Ce même besoin de trans­parence et de suivi rigoureux fait cru­elle­ment défaut, en France, lorsqu’il s’agit d’explorer les con­nex­ions locales avec le réseau Epstein. L’exemple emblé­ma­tique le plus récent est celui de Jack Lang, ancien min­istre de la Cul­ture et actuel prési­dent de l’Institut du monde arabe.

Les doc­u­ments déclas­si­fiés par le départe­ment améri­cain de la Jus­tice fin jan­vi­er 2026 men­tion­nent son nom à de très nom­breuses repris­es — plusieurs cen­taines de fois selon cer­taines syn­thès­es — dans des échanges d’emails, des pro­jets com­muns et des liens financiers impli­quant égale­ment sa fille Car­o­line. Celle-ci a cofondé en 2016 une société off­shore aux Îles Vierges avec Epstein, axée sur des investisse­ments dans l’art, et fig­u­rait même sur son tes­ta­ment pour une somme substantielle.

Des dons d’Epstein ont financé une asso­ci­a­tion liée à un pro­jet doc­u­men­taire sur Lang lui-même (qui n’a pas abouti), et des pho­tos mon­trent les deux hommes ensem­ble au Lou­vre. Jack Lang a réa­gi publique­ment le 2 févri­er 2026 en assumant « pleine­ment » ces liens, tout en pré­cisant qu’ils dataient d’une péri­ode où « rien ne lais­sait sup­pos­er » les crimes d’Epstein, ren­con­tré via Woody Allen vers 2012, et perçu alors comme un mécène cul­tivé et généreux.

Pour­tant, mal­gré ces révéla­tions fraîch­es et doc­u­men­tées – qui ne prou­vent à ce stade aucune impli­ca­tion crim­inelle de Jack Lang mais soulig­nent une prox­im­ité finan­cière et per­son­nelle pro­longée –, la cou­ver­ture médi­a­tique française ini­tiale a été glob­ale­ment mesurée, voire parci­monieuse dans les grands médias audio­vi­suels et général­istes. Les faits ont fini par provo­quer une enquête du par­quet financier pour “blanchi­ment de fraude fis­cale aggravée”.

Quelques enquêtes fouil­lées (notam­ment Medi­a­part sur les aspects financiers famil­i­aux) ont abor­dé le sujet, mais sans le traite­ment en boucle ni les unes insis­tantes réservées à d’autres volets inter­na­tionaux. Cette retenue con­traste avec la pres­sion con­tin­ue out­re-Atlan­tique sur les ram­i­fi­ca­tions éli­tistes, et ren­force les soupçons récur­rents d’une forme d’autocensure ou de pru­dence exces­sive face à des fig­ures influ­entes du monde cul­turel et poli­tique français.

Dans un dossier où la mort sus­pecte de Jef­frey Epstein a légitime­ment ali­men­té le doute sur les insti­tu­tions, le silence relatif sur ses con­nex­ions hexag­o­nales ne fait qu’entretenir le sen­ti­ment d’une omer­ta pour empêch­er la quête de vérité.

Gageons que la pres­sion pop­u­laire autour de cette affaire poussera les jour­nal­istes à redou­bler d’efforts afin de faire toute la lumière sur les com­plices français – et autres – de Jef­frey Epstein…

Jean-Charles Souli­er

Notes

  1. Dans une prison, les logs de sur­veil­lance (ou reg­istres de ronde) sont des doc­u­ments offi­ciels, papi­er ou numériques, que les sur­veil­lants péni­ten­ti­aires doivent rem­plir en temps réel pour attester qu’ils ont bien effec­tué les con­trôles oblig­a­toires des détenus.