Dernièrement, les collaborations entrepreneuriales et les déclarations souverainistes d’Arnaud Montebourg ont fait dire à plusieurs voix de gauche que sa « bascule à l’extrême droite » était pour bientôt. Pour l’instant, l’intéressé dément. Cela n’empêche pas la police médiatique d’être sur le qui-vive.
En juin 2024, Montebourg est attaqué par Edwy Plenel pour un débat avec Robert Ménard, chez lui, à Béziers. L’ancien trotskiste tweete : « À Béziers, le maire Robert Ménard affiche sa complicité avec Arnaud Montebourg. Jusqu’où ira l’ex-socialiste dans sa dérive extrême droite, marquée par une tribune souverainiste dans Le Figaro et son soutien au milliardaire Stérin dans Marianne ? » Mais de quoi traitait cette tribune du Figaro (en réalité un entretien accordé au journaliste Alexandre Devecchio) effrayant tant l’ancien directeur de Mediapart ? De la responsabilité du Conseil d’État dans la « mutilation juridique » de la souveraineté de la France. Pas bien méchant, certes, mais cela annonçait la vague d’avertissements toujours plus nombreux que l’ex-ministre allait se prendre.
Des amis « sulfureux » de droite
Tout s’accélère le 25 avril 2026, lorsque deux portraits sortent le même jour dans Le Monde, signés par Clément Guillou et Olivier Pérou, et dans Libération sous les claviers de Charlotte Belaïch et Nicolas Massol. Derniers coups de semonce de la part du sérail centro-gauche ? Peut-être. Dans Libération, on peut lire :
« Depuis plusieurs années, Montebourg collabore avec le milliardaire exilé fiscal, Pierre-Édouard Stérin, qui se donne pour objectif d’inonder la France de “bébés de souche européenne” et ne cache pas son intention de rechristianiser l’Hexagone. Et pour cause : entrepreneur laborieux, souvent en difficulté pour réunir les fonds nécessaires à ses projets industriels, Montebourg doit beaucoup à Stérin. Et plus encore à son ancien bras droit, François Durvye, ex-directeur général d’Otium, le family office du milliardaire, devenu conseiller spécial de Jordan Bardella. »
Voilà, la meute est lâchée. Libération dénonce alors la collusion entre Durvye et Montebourg via Otium, qui participe au lancement d’Alfeor (détenu aux deux tiers par Otium), un « Valeo du nucléaire » dont Montebourg préside toujours le conseil de surveillance. Quand on connaît l’importance du nucléaire aujourd’hui, Libération devrait rendre hommage à cette initiative salutaire pour le pays. Il n’en est rien. Surtout quand Montebourg lâche concernant Stérin :
« Il est souverainiste, moi patriote, on peut faire du business. »
Il n’en fallait pas moins pour les inquisiteurs de gauche se penchent plus sérieusement sur ce Savonarole de la social-démocratie.
Nos fins limiers journalistes vont alors chercher des informations chez ses proches. Tout d’abord dans le business. Fin 2023, alors que Montebourg peine à finaliser sa levée de nouveaux fonds pour sa Compagnie des amandes, Otium l’aide après sa demande. Directeur général de la Compagnie des amandes, une initiative visant à relocaliser la production d’amandes en France, François Moulias indique qu’Otium n’est entré que « de façon très minoritaire [environ 20 %, NDLR] […] il y a plus de deux ans, avant qu’il ne médiatise ses activités et que ses projets politiques soient connus de nous. Sa présence pose aujourd’hui un problème compte tenu de ses prises de position sur des valeurs qui ne sont pas les nôtres. »
Cette déclaration peu amène n’a rien de surprenant pour ce patron se « revendiquant de gauche », et qui a d’ailleurs occupé un temps le poste de président du directoire à Libération. Ensuite, c’est au tour de ses collaborateurs de venir à confesse auprès du journal de gauche. « Jamais il ne fera ça », assure un ancien montebourgeois. « Je ne serai pas Laval », rapporte un ex-collaborateur « inquiet » à qui Montebourg aurait fait cette promesse. Toujours dans Libération, on apprend même qu’en mai 2023, Montebourg aurait évité l’anniversaire de François Durvye pour ne pas s’afficher aux côtés de Marine Le Pen.
Franchir le Rubicon ?
Pour continuer la pression, Libération affirme que le camp national « rêve » de faire de Montebourg une « prise de guerre ». « Bien sûr, parfois je me demande pourquoi ces gens ne nous rallient pas, analyse un cadre du RN, mais je me dis que c’est bien aussi. Marine a bien conscience de l’histoire politique de Montebourg. Et son combat, c’est d’abord de faire revenir nos idées dans le camp politique de la normalité. Des gens comme lui participent à ça en parlant de souverainisme, de patriotisme économique… »
Il est vrai que les appels du pied du parti à la flamme ne datent pas d’hier. En 2022, Marine Le Pen évoquait à plusieurs reprises la possibilité de l’inclure dans son gouvernement, en cas de victoire à l’élection présidentielle. « Dans le domaine de la Défense, de l’Industrie et de la souveraineté française, (Arnaud Montebourg) partage la même ligne que la mienne. Je ne veux pas d’exclusive, je me moque des appartenances politiques. Mon gouvernement sera entièrement au service des Français », argumentait-elle.
À l’époque, dans un communiqué daté du 12 avril 2022, Montebourg avait clairement refusé la main tendue en jouant son rôle de castor républicain : « Ce scrutin montre une poussée sans précédent de l’extrême droite dans notre pays, le président Macron en porte la responsabilité. Pour autant, et en cohérence avec nos valeurs humanistes, nous ferons barrage à Marine Le Pen, ses alliés et leur projet ». Pourtant, en 2022, rappelons aussi que le candidat de « Remontada » avait choqué la gauche en reprenant une position de Marine Le Pen : celle de taxer les virements d’argent (notamment les Western Union) faits depuis des travailleurs en France vers des pays qui ne voudraient pas coopérer avec la politique migratoire de la France. Autre candidat à l’élection de 2022, Éric Zemmour s’était alors moqué : « En panne d’idées, Montebourg a regardé en replay les vidéos de ma chaîne YouTube. Bravo Arnaud ! »
Depuis peu, Arnaud Montebourg est présentateur d’une émission sur BFM-TV. Dans Le Monde, Clément Guillou et Olivier Pérou s’inquiètent : « Ses prises de position soulèvent des questions à gauche autant qu’elles réjouissent ses “nouveaux amis de la droite” – l’expression est de lui. » Les deux journalistes en profitent alors pour rappeler que Montebourg avait signé une tribune en avril 2024, appelant à un référendum sur l’Europe, aux côtés de Nicolas Dupont-Aignan et du conseiller du Rassemblement national (RN) Jérôme Sainte-Marie. Certains de ses proches affirment même qu’il aurait pu voter pour la loi immigration en 2024, à contre-courant de toute la gauche. « Toute personne qui émet un jugement dissident est traitée de facho, s’emporte le député Emmanuel Maurel, ex-socialiste membre du groupe communiste à l’Assemblée. Arnaud enrage contre la gauche d’aujourd’hui, dans laquelle il ne se reconnaît pas. Il est sur la ligne de Sahra Wagenknecht en Allemagne : protectionniste et relativement ferme sur l’immigration. »
En tout cas pour une certaine gauche, les signaux faibles démontrent un danger. « Il papillonne, raconte son ami l’eurodéputé socialiste François Kalfon. Il aimerait qu’on le rappelle. » « Au Parti socialiste, beaucoup trop le méprisent, sur le fond et sur la forme, quand certains à droite le prennent pour un génie. On ne devrait pas se couper de lui », déplore le député PS Philippe Brun, cité par Le Monde.
Lorsqu’il apprend que le quotidien du soir sonde ses amis et anciens collaborateurs, Montebourg prend le taureau par les cornes. « Politiquement, intellectuellement, j’ai rompu avec la social-démocratie. Elle est passée à côté de tous les sujets de souveraineté. C’est son tombeau. La droite républicaine s’intéresse beaucoup plus à mes sujets aujourd’hui », se défend l’ex-ministre
Montrer patte blanche aux médias
Le 1ᵉʳ mai 2026, sur BFMTV, Montebourg revient sur ces accusations de « bascule vers l’extrême droite ». Comme il l’a fait à de nombreuses reprises, il explique être un « orphelin politique qui a rompu avec la social-démocratie », car « ils ont accompagné la mondialisation financière qui nous a fait tant de mal, qu’ils ont participé à la construction européenne qui nous fait tant de mal ». Mais ce n’est pas tout, car ils reprochent à cette gauche d’avoir « abandonné beaucoup de gens, la nation, les frontières, et l’ensemble des questions de souveraineté ». Il se disculpe alors en affirmant que cela ne fait pas de lui « quelqu’un de droite », mais qu’il est bien davantage un « chevènementiste de droite et un séguiniste de gauche, c’est-à-dire un post-gaulliste, républicain et social, cherchant une voie pour notre pays ». Ensuite, il renvoie dos à dos le RN et LFI, car le premier lui pose un « problème car il charrie tout le problème du racisme » et le second avec « l’antisémitisme ».
“Je suis un orphelin politique”: soupçonné de basculer vers l’extrême droite, Arnaud Montebourg, ancien ministre de l’Économie, s’explique sur BFMTV pic.twitter.com/JZt1X52COH
— BFM (@BFMTV) May 1, 2026
Enfin, la journaliste de BFMTV en vient à la question de ses liens avec Stérin. Après une question sur les fameux « bébés blancs » – que Montebourg évite en évoquant la seule responsabilité du catholique –, l’ex-ministre fait une ode à l’entreprise qui peut « unir des gens idéologiquement opposés ». Il se lance même dans une démonstration – quelque peu hasardeuse – en opposant la force d’unité de l’« œuvre entrepreneuriale » et le conflit permanent de la politique, reprenant les exemples des sectes Moon et du Temple solaire.
Pour l’instant, les « anciennes chaînes » de la gauche semblent tenir, pression médiatique aidant. Mais pour combien de temps ? « Je pense qu’il rejoindra un gouvernement en faveur de la souveraineté, pas un parti », assurait au Monde le vice-président du parti Les Républicains Julien Aubert, soutien de Bruno Retailleau. L’élection de 2027 et son résultat permettront peut-être à Arnaud Montebourg de larguer les amarres, une bonne fois pour toutes.

