Acquis en 2022 par le patron de CMA CGM au terme d’une bataille acharnée contre Xavier Niel, le groupe La Provence devait connaître une nouvelle ère d’investissements et d’indépendance éditoriale. Moins de quatre ans plus tard, la réalité est tout autre : départs massifs, suppressions de postes, pertes financières lourdes et un comité d’indépendance réduit à l’impuissance.
20 à 30 suppressions de postes dans l’ensemble du groupe, rédaction incluse. Le 25 juin dernier, le DG de La Provence, Jean-Louis Pelé, a annoncé un nouveau tour de vis lors d’un CSE extraordinaire. Une information rapportée par La Lettre.
Nouveau plan d’économies…
Objectif affiché : réaliser jusqu’à 2 millions d’euros d’économies en année pleine. Parallèlement, la direction prévoit de revoir les tarifs prestataires, d’arrêter certains magazines déficitaires, de réduire les déplacements, de renégocier les loyers et d’ajuster pagination et grammage du papier.
Les indicateurs chiffrés confirment la difficulté de l’exercice. Les ventes papier reculent d’environ 7 % en 2024, sans que le numérique ne compense le mouvement. Surtout, les pertes s’accumulent : 63 millions d’euros de 2023 à 2026 selon certaines estimations déjà évoquées. En 2024, le déficit atteint 15 millions d’euros, puis 13 millions en 2025.
Face à cette situation, la direction a déjà activé un premier plan de sauvegarde de l’emploi en 2024–2025, touchant principalement imprimerie et régie publicitaire (environ 60 départs). La rédaction avait jusqu’ici été relativement préservée, après la suppression d’une trentaine de postes de journalistes fin 2023.
…et fragilisation de l’indépendance ?
Ces mesures interviennent alors que le Comité d’indépendance éditoriale et de déontologie (CIED), créé en 2024 pour faire tampon entre rédaction et actionnaires, traverse une crise. Deux de ses trois « personnalités qualifiées indépendantes », le sociologue Jean-Marie Charon et le journaliste Emmanuel de Solère Stintzy, ont démissionné le 29 mai. La Lettre rapporte qu’ils ont dénoncé une instance réduite à la figuration : le comité ne s’est réuni qu’une seule fois depuis sa création, en novembre 2025.
Un rachat triomphal suivi d’une désillusion rapide
Tout commence en octobre 2022, quand Rodolphe Saadé remporte le contrôle du quotidien marseillais et de Corse-Matin en proposant une offre supérieure à celle de l’actionnaire minoritaire Xavier Niel. L’opération, estimée autour de 100 millions d’euros, s’accompagne alors de belles déclarations : investissements ambitieux, développement du titre et surtout respect strict de la ligne éditoriale.
Pourtant, dès 2023–2024, le ton change. Le directeur de la rédaction Aurélien Viers est écarté après un peu plus d’un an, officiellement pour un départ volontaire, mais à l’époque les médias rapportent un contexte de tensions liées à la Une, jugée trop critique envers… Emmanuel Macron.
Cette éviction s’inscrit dans un mouvement plus large : près de 80 salariés quittent le groupe via des plans de départs et des clauses de cession. Responsables numériques, grands reporters, chefs d’agence… une hémorragie qui touche tous les étages du journal.
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Un modèle fragile pour un milliardaire du transport
Malgré la puissance financière de CMA CGM, gérer un groupe de presse ne s’improvise pas. Les observateurs notent un virage rapide vers la recherche d’équilibre comptable, au détriment des ambitions initiales de développement et d’indépendance. Selon La Lettre, le directeur de la rédaction actuel, Olivier Biscaye, a tenté de préserver un espace de liberté, notamment sur la couverture des élections municipales, mais le contexte global reste tendu.
À l’approche de la rentrée, le renouvellement du comité d’indépendance et la mise en œuvre du nouveau plan d’économies (GEPP) seront scrutés de près. Pour La Provence, l’heure n’est plus aux promesses de « père Noël » mais à une austérité qui interroge sur la viabilité d’un média régional détenu par un puissant groupe industriel.
Jean-Charles Soulier

