Accueil E Veille médias E La Provence sous Rodolphe Saadé : du rêve à la dure réalité

La Provence sous Rodolphe Saadé : du rêve à la dure réalité

6 juillet 2026 | Temps de lecture : 4 minutes

Faire un don à l'OJIM

Faire un don à l'OJIM
Levé 26 947,97€
Objecif 30 000,00€
Donateurs 270
89,8%

Acquis en 2022 par le patron de CMA CGM au terme d’une bataille acharnée con­tre Xavier Niel, le groupe La Provence devait con­naître une nou­velle ère d’investissements et d’indépendance édi­to­ri­ale. Moins de qua­tre ans plus tard, la réal­ité est tout autre : départs mas­sifs, sup­pres­sions de postes, pertes finan­cières lour­des et un comité d’indépendance réduit à l’impuissance.

20 à 30 sup­pres­sions de postes dans l’ensemble du groupe, rédac­tion incluse. Le 25 juin dernier, le DG de La Provence, Jean-Louis Pelé, a annon­cé un nou­veau tour de vis lors d’un CSE extra­or­di­naire. Une infor­ma­tion rap­portée par La Let­tre.

Nouveau plan d’économies…

Objec­tif affiché : réalis­er jusqu’à 2 mil­lions d’euros d’économies en année pleine. Par­al­lèle­ment, la direc­tion prévoit de revoir les tar­ifs prestataires, d’arrêter cer­tains mag­a­zines défici­taires, de réduire les déplace­ments, de rené­goci­er les loy­ers et d’ajuster pag­i­na­tion et gram­mage du papier.

Les indi­ca­teurs chiffrés con­fir­ment la dif­fi­culté de l’exercice. Les ventes papi­er recu­lent d’environ 7 % en 2024, sans que le numérique ne com­pense le mou­ve­ment. Surtout, les pertes s’accumulent : 63 mil­lions d’euros de 2023 à 2026 selon cer­taines esti­ma­tions déjà évo­quées. En 2024, le déficit atteint 15 mil­lions d’euros, puis 13 mil­lions en 2025.

Face à cette sit­u­a­tion, la direc­tion a déjà activé un pre­mier plan de sauve­g­arde de l’emploi en 2024–2025, touchant prin­ci­pale­ment imprimerie et régie pub­lic­i­taire (env­i­ron 60 départs). La rédac­tion avait jusqu’ici été rel­a­tive­ment préservée, après la sup­pres­sion d’une trentaine de postes de jour­nal­istes fin 2023.

…et fragilisation de l’indépendance ?

Ces mesures inter­vi­en­nent alors que le Comité d’indépendance édi­to­ri­ale et de déon­tolo­gie (CIED), créé en 2024 pour faire tam­pon entre rédac­tion et action­naires, tra­verse une crise. Deux de ses trois « per­son­nal­ités qual­i­fiées indépen­dantes », le soci­o­logue Jean-Marie Charon et le jour­nal­iste Emmanuel de Solère Stintzy, ont démis­sion­né le 29 mai. La Let­tre rap­porte qu’ils ont dénon­cé une instance réduite à la fig­u­ra­tion : le comité ne s’est réu­ni qu’une seule fois depuis sa créa­tion, en novem­bre 2025.

Un rachat triomphal suivi d’une désillusion rapide

Tout com­mence en octo­bre 2022, quand Rodolphe Saadé rem­porte le con­trôle du quo­ti­di­en mar­seil­lais et de Corse-Matin en pro­posant une offre supérieure à celle de l’actionnaire minori­taire Xavier Niel. L’opération, estimée autour de 100 mil­lions d’euros, s’accompagne alors de belles déc­la­ra­tions : investisse­ments ambitieux, développe­ment du titre et surtout respect strict de la ligne éditoriale.

Pour­tant, dès 2023–2024, le ton change. Le directeur de la rédac­tion Aurélien Viers est écarté après un peu plus d’un an, offi­cielle­ment pour un départ volon­taire, mais à l’époque les médias rap­por­tent un con­texte de ten­sions liées à la Une, jugée trop cri­tique envers… Emmanuel Macron.

Cette évic­tion s’inscrit dans un mou­ve­ment plus large : près de 80 salariés quit­tent le groupe via des plans de départs et des claus­es de ces­sion. Respon­s­ables numériques, grands reporters, chefs d’agence… une hémor­ragie qui touche tous les étages du journal.

Voir aus­si : Rodolphe Saadé, roi des mers et des médias français

Un modèle fragile pour un milliardaire du transport

Mal­gré la puis­sance finan­cière de CMA CGM, gér­er un groupe de presse ne s’improvise pas. Les obser­va­teurs notent un virage rapi­de vers la recherche d’équilibre compt­able, au détri­ment des ambi­tions ini­tiales de développe­ment et d’indépendance. Selon La Let­tre, le directeur de la rédac­tion actuel, Olivi­er Bis­caye, a ten­té de préserv­er un espace de lib­erté, notam­ment sur la cou­ver­ture des élec­tions munic­i­pales, mais le con­texte glob­al reste tendu.

À l’approche de la ren­trée, le renou­velle­ment du comité d’indépendance et la mise en œuvre du nou­veau plan d’économies (GEPP) seront scrutés de près. Pour La Provence, l’heure n’est plus aux promess­es de « père Noël » mais à une austérité qui inter­roge sur la via­bil­ité d’un média région­al détenu par un puis­sant groupe industriel.

Jean-Charles Souli­er

SOS

Cet article vous a plu ? Il a pourtant un coût. L’OJIM vous informe sur ceux qui vous informent. Son indépendance repose sur les dons de ses lecteurs. Après déduction fiscale, un don de 100 € revient à 34 €.