À Marianne, un portrait trop vif du président du Conseil constitutionnel Richard Ferrand aurait été adouci avant publication. Quelques jours plus tard, ce dernier décorait Denis Olivennes, figure centrale de CMI France, le groupe auquel appartient l’hebdo. Une coïncidence qui peut questionner sur l’indépendance éditoriale de l’hebdomadaire.
Chez Marianne, les susceptibilités semblent parfois mieux protégées que les enquêtes. L’affaire commence avec un papier de Marianne publié le 7 mai, consacré à Richard Ferrand, ancien président de l’Assemblée nationale, ex-socialiste devenu macroniste de la première heure jusqu’à atteindre la présidence du Conseil constitutionnel en février 2025 après une nomination en son sein déjà controversée. L’article de l’hebdo devait dresser un bilan de sa première année à la tête de l’institution.
Or, Le Monde rapportait le 13 mai, citant plusieurs membres de la rédaction, que le journaliste auteur du papier aurait retiré sa signature après avoir appris une possible intervention dans le contenu éditorial de Denis Olivenne, président du conseil de surveillance de CMI France, le groupe de presse de l’industriel tchèque Daniel Kretinsky auquel appartient le magazine. La direction de Marianne nie toute pression de CMI France sur le fond de l’article. La directrice de la rédaction, Eve Szeftel, conteste cette version, évoquant des « manquements professionnels ». Olivennes, lui, parle d’un « tissu de conneries ».
Un portrait de Ferrand qui tombe mal
Le détail qui gêne est ailleurs : d’après le récit rapporté par Le Monde, il aurait été expliqué en interne qu’à Marianne, « on n’écrit pas sur Ferrand », présenté comme proche de Denis Olivennes, selon les termes qui auraient été employés par Eve Szeftel, directrice de la rédaction. Même démentie, la formule donne une impression désastreuse : celle d’un journal où certaines personnalités politiques bénéficieraient d’une délicatesse particulière.
D’ailleurs, depuis l’arrivée de la nouvelle direction il y a un an, les tensions internes se sont multipliées. Une motion de défiance contre Eve Szeftel avait déjà été votée en septembre 2025.
Olivennes décoré par Ferrand : l’entre-soi en majesté
Quelques jours après cette séquence, le 19 mai, Le Canard enchaîné a révélé que Richard Ferrand devait remettre les insignes d’officier de la Légion d’honneur à Denis Olivennes. La scène, en elle-même, n’a rien d’illégal. Elle dit pourtant beaucoup de la sociologie du pouvoir : un ancien pilier de la Macronie, un dirigeant de groupe de presse et un milliardaire propriétaire de titres d’opinion se croisant dans les mêmes salons et pesant sur une ligne éditoriale.
Or Marianne n’est pas n’importe quel hebdomadaire. Il a longtemps revendiqué une liberté de ton, une méfiance envers les puissances d’argent et un goût pour l’irrévérence politique. Ses journalistes, qui s’étaient hier opposés à un rachat par l’entrepreneur catholique Pierre-Édouard Stérin… cirent aujourd’hui les bottes des proches de Macron.
Marianne, ou l’indépendance sous surveillance
Le problème n’est donc pas seulement Richard Ferrand. Il est dans ce que révèle l’épisode : la difficulté pour une rédaction de tenir une ligne critique quand ses propriétaires ou leurs représentants entretiennent des relations directes avec les personnalités qu’elle est censée observer.
Les anciens balancent
J’ai souvenir d’une des premières conf de rédac de la nouvelle dir parachutée par Olivennes. La consigne était que Marianne ferait moins de couvs sur Macron et son gouvernement, sous prétexte que ça ne marchait pas en kiosque. On s’était regardé avec Marc et on savait. https://t.co/ldhYTVW4gY
— Quentin M. (@MllerQuentin) May 14, 2026
Pour les anciens de Marianne, toute cette histoire ne surprend guère. Sur X, le journaliste d’investigation Marc Endeweld a fustigé le 14 mai le « débarquement » de Natacha Polony comme directrice de l’hebdo en 2024, le démembrement du service international et la suppression de la cellule enquête « comme le souhaitaient l’actionnaire et Denis Olivennes ». Et de préciser avoir invoqué sa clause de conscience en février 2025.
J’ai souvenir d’une des premières conf de rédac de la nouvelle dir parachutée par Olivennes. La consigne était que Marianne ferait moins de couvs sur Macron et son gouvernement, sous prétexte que ça ne marchait pas en kiosque. On s’était regardé avec Marc et on savait. https://t.co/ldhYTVW4gY
— Quentin M. (@MllerQuentin) May 14, 2026
« Marc a été l’un des premiers visés par le grand ménage car ses enquêtes sur Richard Ferrand dérangeaient », rapporte de son côté Quentin M., lui aussi ancien de la rédaction. « J’ai souvenir d’une des premières conférences de rédac de la nouvelle directrice parachutée par Olivennes », ajoute-t-il, avant de poursuivre : « la consigne était que Marianne ferait moins de couvertures sur Macron et son gouvernement, sous prétexte que ça ne marchait pas en kiosque. On s’était regardés avec Marc et on savait. »
L’ironie est cruelle pour Marianne. Un journal né pour bousculer les puissants se retrouve soupçonné de ménager (au moins) l’un d’eux. Mais pour les lecteurs, la question est plus simple : un hebdomadaire peut-il encore prétendre parler librement du pouvoir quand le pouvoir semble si bien connaître ses actionnaires ? 107 000 exemplaires du magazine sont vendus chaque semaine en 2025, selon l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias. Soit près de 17 % de moins par rapport à l’année précédente.
Rodolphe Chalamel

