Accueil E Veille médias E Affaire Ferrand à Marianne : quand l’ancien hebdo indocile flatte les puissants

Affaire Ferrand à Marianne : quand l’ancien hebdo indocile flatte les puissants

22 mai 2026 | Temps de lecture : 4 minutes

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À Mar­i­anne, un por­trait trop vif du prési­dent du Con­seil con­sti­tu­tion­nel Richard Fer­rand aurait été adouci avant pub­li­ca­tion. Quelques jours plus tard, ce dernier déco­rait Denis Olivennes, fig­ure cen­trale de CMI France, le groupe auquel appar­tient l’hebdo. Une coïn­ci­dence qui peut ques­tion­ner sur l’indépendance édi­to­ri­ale de l’hebdomadaire.

Chez Mar­i­anne, les sus­cep­ti­bil­ités sem­blent par­fois mieux pro­tégées que les enquêtes. L’affaire com­mence avec un papi­er de Mar­i­anne pub­lié le 7 mai, con­sacré à Richard Fer­rand, ancien prési­dent de l’Assemblée nationale, ex-social­iste devenu macro­niste de la pre­mière heure jusqu’à attein­dre la prési­dence du Con­seil con­sti­tu­tion­nel en févri­er 2025 après une nom­i­na­tion en son sein déjà con­tro­ver­sée. L’article de l’hebdo devait dress­er un bilan de sa pre­mière année à la tête de l’institution.

Or, Le Monde rap­por­tait le 13 mai, citant plusieurs mem­bres de la rédac­tion, que le jour­nal­iste auteur du papi­er aurait retiré sa sig­na­ture après avoir appris une pos­si­ble inter­ven­tion dans le con­tenu édi­to­r­i­al de Denis Olivenne, prési­dent du con­seil de sur­veil­lance de CMI France, le groupe de presse de l’industriel tchèque Daniel Kretinsky auquel appar­tient le mag­a­zine. La direc­tion de Mar­i­anne nie toute pres­sion de CMI France sur le fond de l’article. La direc­trice de la rédac­tion, Eve Szef­tel, con­teste cette ver­sion, évo­quant des « man­que­ments pro­fes­sion­nels ». Olivennes, lui, par­le d’un « tis­su de conneries ».

Un portrait de Ferrand qui tombe mal

Le détail qui gêne est ailleurs : d’après le réc­it rap­porté par Le Monde, il aurait été expliqué en interne qu’à Mar­i­anne, « on n’écrit pas sur Fer­rand », présen­té comme proche de Denis Olivennes, selon les ter­mes qui auraient été employés par Eve Szef­tel, direc­trice de la rédac­tion. Même démen­tie, la for­mule donne une impres­sion désas­treuse : celle d’un jour­nal où cer­taines per­son­nal­ités poli­tiques béné­ficieraient d’une déli­catesse particulière.

D’ailleurs, depuis l’arrivée de la nou­velle direc­tion il y a un an, les ten­sions internes se sont mul­ti­pliées. Une motion de défi­ance con­tre Eve Szef­tel avait déjà été votée en sep­tem­bre 2025.

Olivennes décoré par Ferrand : l’entre-soi en majesté

Quelques jours après cette séquence, le 19 mai, Le Canard enchaîné a révélé que Richard Fer­rand devait remet­tre les insignes d’officier de la Légion d’honneur à Denis Olivennes. La scène, en elle-même, n’a rien d’illégal. Elle dit pour­tant beau­coup de la soci­olo­gie du pou­voir : un ancien pili­er de la Macronie, un dirigeant de groupe de presse et un mil­liar­daire pro­prié­taire de titres d’opinion se croisant dans les mêmes salons et pesant sur une ligne éditoriale.

Or Mar­i­anne n’est pas n’importe quel heb­do­madaire. Il a longtemps revendiqué une lib­erté de ton, une méfi­ance envers les puis­sances d’argent et un goût pour l’irrévérence poli­tique. Ses jour­nal­istes, qui s’étaient hier opposés à un rachat par l’entrepreneur catholique Pierre-Édouard Stérin… cirent aujourd’hui les bottes des proches de Macron.

Marianne, ou l’indépendance sous surveillance

Le prob­lème n’est donc pas seule­ment Richard Fer­rand. Il est dans ce que révèle l’épisode : la dif­fi­culté pour une rédac­tion de tenir une ligne cri­tique quand ses pro­prié­taires ou leurs représen­tants entre­ti­en­nent des rela­tions directes avec les per­son­nal­ités qu’elle est cen­sée observer.

Les anciens balancent

Pour les anciens de Mar­i­anne, toute cette his­toire ne sur­prend guère. Sur X, le jour­nal­iste d’investigation Marc Endeweld a fustigé le 14 mai le « débar­que­ment » de Nat­acha Polony comme direc­trice de l’hebdo en 2024, le démem­bre­ment du ser­vice inter­na­tion­al et la sup­pres­sion de la cel­lule enquête « comme le souhaitaient l’ac­tion­naire et Denis Olivennes ». Et de pré­cis­er avoir invo­qué sa clause de con­science en févri­er 2025.

« Marc a été l’un des pre­miers visés par le grand ménage car ses enquêtes sur Richard Fer­rand dérangeaient », rap­porte de son côté Quentin M., lui aus­si ancien de la rédac­tion. « J’ai sou­venir d’une des pre­mières con­férences de rédac de la nou­velle direc­trice para­chutée par Olivennes », ajoute-t-il, avant de pour­suiv­re : « la con­signe était que Mar­i­anne ferait moins de cou­ver­tures sur Macron et son gou­verne­ment, sous pré­texte que ça ne mar­chait pas en kiosque. On s’é­tait regardés avec Marc et on savait. »

L’ironie est cru­elle pour Mar­i­anne. Un jour­nal né pour bous­culer les puis­sants se retrou­ve soupçon­né de ménag­er (au moins) l’un d’eux. Mais pour les lecteurs, la ques­tion est plus sim­ple : un heb­do­madaire peut-il encore pré­ten­dre par­ler libre­ment du pou­voir quand le pou­voir sem­ble si bien con­naître ses action­naires ? 107 000 exem­plaires du mag­a­zine sont ven­dus chaque semaine en 2025, selon l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias. Soit près de 17 % de moins par rap­port à l’année précédente.

Rodolphe Cha­la­mel

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