Habitué de nombreux médias depuis des années, Nicolas Bouzou fait partie de cette poignée d’économistes invités dès que l’on cherche un « expert ». Mais derrière cette omniprésence médiatique, qui se cache derrière Nicolas Bouzou ? Quels sont ses réseaux ? Ses idées ? Ses ambitions ?
« Nicolas Bouzou, économiste touche-à-tout » : voilà comment Le Figaro présentait il y a une décennie celui qui s’était retrouvé face à Marine Le Pen, lors de l’émission « Vie politique » de TF1, la veille des élections présidentielles de 2017. « C’était passion contre raison ; et la raison, c’est beaucoup plus difficile à défendre. J’ai été le plus rigoureux possible pour démontrer que son programme économique ne tient pas la route », confiait-il au lendemain de ce débat.
Dix ans plus tard, Bouzou est toujours aussi présent. Éditorialiste pour L’Express, à un an des élections présidentielles de 2027, il compte bien peser dans l’élection à coups d’articles. Récemment, il s’en est encore pris à différentes figures du « populisme » dans un papier amalgamant Didier Raoult, le Brexit, le « régime des mollahs », Trump, Poutine, Mélenchon, et, pour bien finir, Marine Le Pen. Bien sûr, ce n’est pas la première fois que l’« économiste » sort de son champ d’expertise pour donner son avis sur la politique française. Et sans doute pas la dernière.
Un « chien de garde » ?
On se souvient que c’est le journaliste du Monde diplomatique, Serge Halimi, citant le philosophe Paul Nizan, qui avait réactualisé l’expression de « chiens de garde ». Utilisée à l’époque pour désigner les intellectuels à la botte de l’ordre établi, cette expression n’a rien perdu de son actualité – même si les thèmes ont logiquement évolué.
Le but de ce livre sorti en 1997, et réactualisé en 2005, était simple : démontrer la collusion entre pouvoirs médiatique, politique et économique, à l’aide d’une étude minutieuse de la télévision et des grands journaux français. Évidemment, ce travail consistait aussi à démonter le traitement parfois partial et complaisant de certains médias français, et donc aussi de personnes, vis-à-vis des sociétés qui en sont les actionnaires. Sur cette liste des « chiens de garde » de l’époque, aux côtés d’Alain Minc, Alain Duhamel, Laurent Joffrin et Edwy Plenel, on retrouvait déjà Nicolas Bouzou, même pas âgé de 30 ans. Rien de bien surprenant pour celui qui, depuis des années, est un habitué des médias. Comme le disait lui-même l’intéressé au Nouvel économiste en octobre 2008, il veut « durer ». « J’aimerais être le Baschung ou le Daho de l’économie », avouait-il.
Il est vrai que le CV médiatique de l’économiste est imposant : en plus d’avoir présenté pendant 4 ans des chroniques économiques pour le groupe Canal+ (de 2011 à 2015), il a été intervenant régulier dans les émissions C dans l’air sur France 5, 28 minutes sur Arte, / 24H Pujadas sur LCI, 19H Ruth Elkrief sur BFMTV, Les décodeurs de l’éco sur BFM Business, sur Radio Classique dans Accords/Désaccords avec Guillaume Durand. Mais ce n’est pas tout, puisqu’il est aussi contributeur régulier pour Le Figaro, Les Échos, Le Temps (Genève), et éditorialiste à L’Express, comme nous l’avons dit, pour lequel il publie une chronique hebdomadaire. Pendant trois ans à partir de 2021, il a aussi tenu l’« édito éco » tous les lundis, mercredis et vendredis dans la matinale de Dimitri Pavlenko sur Europe 1 Matin.
Mais quel est donc le parcours de cet « économiste » si prisé des médias centraux ? D’ailleurs, est-il vraiment économiste ? Né en 1976 à Boulogne‑Billancourt, diplômé de l’université Paris-Dauphine et de Sciences Po Paris (DEA d’économie appliquée, promotion 1999), Bouzou a fondé le cabinet de conseil Asterès en 2006 et il est directeur d’études au sein du MBA Law & Management de l’université de Paris-II-Assas.
À la gauche de la gauche, les compétences de Nicolas Bouzou ne séduisent guère. En juillet 2025, dans une vidéo intitulée « Pourquoi on ne voit jamais des vrais économistes à la TV ? », les journalistes du média Blast estimaient qu’être « professeur de management et le fondateur d’un cabinet de conseil » ne faisait pas de lui un « économiste ». Pour appuyer leur propos, ils pointent du doigt l’absence de production universitaire de l’intéressé et, surtout, reviennent sur les différents scandales qui l’ont affecté – dont l’affaire « Uber files », sur laquelle nous reviendrons. Malgré cela, à chaque fois qu’il passe sur un plateau, la mention « économiste » accompagne son bandeau de présentation.
Un homme du « bloc central »
En 2007, il publie chez Eyrolles un Petit précis d’économie appliquée à l’usage du citoyen pragmatique. Le livre est récompensé du prix spécial du jury Turgot 2008 – Christine Lagarde va même jusqu’à saluer une « jeune valeur montante ». D’ailleurs, Nicolas Bouzou est lui-même vice-président et, accessoirement, « représentant des lauréats » du Cercle Turgot qui remet ce prix. Ce cercle regroupe des dirigeants de grandes entreprises et des responsables politiques. On retrouve parmi ses membres : l’ancien directeur général des Aéroports de Paris Augustin de Romanet, l’ancien président de la Banque centrale européenne Jean-Claude Trichet, le président d’honneur de la FNCDS (Fédération nationale des cadres dirigeants et salariés) Jean-Louis Chambon, ou encore l’économiste habitué des plateaux Philippe Dessertine.
En 2014, il participe au groupe Keyser Söze – dont on sait peu de choses – et depuis enterré par Jacques Attali. Mais ce n’est pas tout. Il est aussi le cofondateur du Cercle de Belém, un think tank libéral, européiste et progressiste dont l’objectif est d’aboutir à des « préconisations opérationnelles pour les pouvoirs politiques ». Ce cercle propose de répondre aux enjeux de la mondialisation car ils « font ressortir avec toujours plus d’acuité l’existence d’une identité européenne, alors les débats de société restent encore circonscrits aux frontières nationales ». Le libéralisme et l’européisme sont le cœur de cible de ce groupe d’intellectuels européens. À leur actif, une tribune pour défendre Schengen et une autre qui prône pour régler la question migratoire la destruction des frontières.
Mais l’homme en veut toujours plus. En 2018, Nicolas Bouzou crée les Rencontres de l’avenir, qui ont lieu depuis à Saint-Raphaël. Sur le site de Rencontres de l’avenir, on apprend que le maire de Saint-Raphaël, Frédéric Masquelier, auteur du livre La dictature bureaucratique (Hermann, 2022), et dont David Lisnard a fait la préface, fait partie des soutiens du lancement du projet. En plus des médias La Tribune et de Radio Classique, l’évènement a comme partenaires GRDF, Sanofi, le cabinet de conseil Eurogroup Consulting, ou encore Asterès (le propre cabinet de conseil de Bouzou). La liste des participants est prestigieuse : du côté business, on retrouve Laurence Poitier-Ditez (directrice générale GRDF), Aurélien Hamelle (TotalEnergies) ou Charles Wolf (directeur France de Sanofi) ; du côté politique, beaucoup de têtes connues de la Macronie, comme Stéphane Séjourné, Gérald Darmanin, Clément Beaune, Bruno Le Maire ou encore Benjamin Haddad. Le monde de la presse n’est pas en reste avec Jean-François Achili (journaliste France Télévisions), Éric Chol (L’Express), François Vial (Les Échos), ou Marie Visot (Le Figaro) ; et cela, sans compter sur la ribambelle de personnalités diverses comme Laurent Alexandre (entrepreneur), Xavier Gorce (dessinateur), Olivier Babeau (président de l’Institut Sapiens), ou les philosophes Luc Ferry et Pierre-Henri Tavoillot.
Si on prend pour définition du « Bloc central » qu’il est l’idée d’un pouvoir politique, culturel et médiatique au centre – avec des éléments de droite et de gauche –, fondé sur l’européisme, l’universalisme et le libéralisme, alors on peut dire, objectivement, que Bouzou appartient à ce bloc.
Concernant le pouvoir politique, par exemple, rappelons que Bouzou fut membre (en 2011) du Conseil d’analyse de la société. Créé par un décret du 8 juillet 2004, par le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, et supprimé par un décret du 22 avril 2013, ce conseil devait « éclairer les choix politiques du gouvernement, par l’analyse et la confrontation des points de vue, lorsque les décisions à prendre présentent des enjeux liés à des faits de société ». Il était aussi composé « de personnalités choisies en raison de leur compétence, qui sont nommées par arrêté du Premier ministre pour un mandat de cinq ans renouvelable ».
En tout cas, le tropisme postnational et proeuropéen se retrouve constamment dans les engagements de Bouzou (il suffit de voir son tweet lors de la Journée de l’Europe, le 9 mai 2026). Mais déjà en 2016, lors de la primaire de la droite en prévision des élections présidentielles de 2017, il se déclare en faveur du candidat le plus européiste qu’est Alain Juppé. Après la défaite de son poulain, il confie à Franceinfo :
« Dans le débat politique assez tendu du moment, je trouve ça bien de garder une certaine liberté. J’aime bien Macron et Fillon, je vois les deux, mais le fait de ne pas en soutenir un me permet de les critiquer si nécessaire. »
Plus tard, en 2022, il signe la tribune des « Vingt-et-un libéraux » – avec Raphaël Enthoven et deux personnes que nous venons de citer plus haut, Olivier Babeau et Pierre-Henri – dans laquelle ils appellent à voter Emmanuel Macron contre Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. La tribune commence ainsi : « Le choix en politique n’est pas entre le bien et le mal mais entre le préférable et le détestable », écrivait Raymond Aron. Le préférable aujourd’hui, c’est un candidat qui ne veuille pas porter atteinte aux valeurs de notre pays. Le détestable, c’est le projet de Marine Le Pen, dont les valeurs sont aux antipodes de l’ADN de l’attachement à l’état de droit et aux libertés fondamentales que représente la famille de pensée libérale. »
Nicolas Bouzou fait donc partie de la petite famille des « économistes stars » qui défendent tous l’orthodoxie libérale, à la fois politique et économique. Une chose qu’on ne peut lui enlever : c’est un libéral cohérent. Ainsi, dans un entretien avec le site Umanz, il expliquait que « la grandeur de l’homme consiste non pas à s’enraciner mais à se déraciner ». Et à la question de la chose qui l’inquiète le plus, il répondait très honnêtement « la montée des fake news et des populismes ».
Un toutologue assumé
« Il n’y a que celui qui ne fait rien qui ne se trompe jamais. »
En donnant son avis depuis plus de vingt ans sur la politique, Nicolas Bouzou n’a pu échapper à ce proverbe français bien connu. Loin de le discréditer, certaines de ses erreurs ne l’ont pas écarté des médias ou des colonnes des journaux.
Il faut admettre que Bouzou est un auteur prolifique – plus d’une vingtaine de titres ! –, et qui se risque sur des sentiers s’éloignant de son domaine de compétence initiale. Si ses sujets sont très largement économiques (Krach financier (Eyrolles, 2008), Le Capitalisme idéal (Eyrolles, 2010), Le Chagrin des classes moyennes (J.-C. Lattès, 2011), Pour un libéralisme populaire (L’Observatoire, 2022)), cela ne l’empêche pas de parler d’autres sujets (Le Grand Refoulement, Stop à la démission démocratique (Plon, 2015), L’Amour augmenté (L’Observatoire, 2020), L’Éternel Sursaut, Une histoire confiante de France (XO, 2026).
Aussi, certaines de ses prises de position ont pour le moins été contestées. Déjà en 2009, le site Arrêts sur Images le présentait comme « l’expert omni-chaînes ». « Mais en 2008, avec la crise économique, sa cote explose : pas moins de 20 apparitions différentes, avec une nette prédominance dans le 19/20 de France 3, sans oublier l’émission « Ripostes » sur France 5. Pour 2009, on en est à 12 apparitions. » À l’époque, il avait été appelé massivement pour commenter le fait que les « traders de la BNP allaient toucher un milliard d’euros de primes ». Revenant sur ces montants, Bouzou les décrivait « comme une bonne nouvelle pour l’économie réelle ».
Mais l’article d’Arrêt sur Images revient aussi sur une de ses prévisions, en avril 2008. Dans un entretien avec 20 Minutes, après le sauvetage de la banque Bear Stearns par la Réserve fédérale américaine et de banques anglaises par le gouvernement, il déclarait qu’il fallait acheter en Bourse. « Le gros de la crise bancaire est passé », assurait-il. « Maintenant, les pouvoirs publics américains se concentrent sur les autres acteurs financiers qui pourraient être touchés à leur tour : les fonds de pension, les hedge funds et certaines compagnies d’assurance. C’est en tout cas le moment d’acheter en Bourse pour ceux qui ont les reins solides, on est au creux de la vague, les valeurs boursières ne peuvent pas tomber beaucoup plus bas. » On pourrait nous rétorquer que Bouzou n’est pas le seul économiste à s’être trompé sur la crise de 2007–2008. Ceci est vrai. Toutefois, quasiment à la même époque, en 2009, celui-ci signait une note pour la fondation de l’innovation politique, le think tank de l’UMP, qui s’intitulait « Quatre propositions pour que l’Europe ne tombe pas dans le protectionnisme ». À l’heure où les mots « protectionnisme » et « souveraineté » sont sur toutes les lèvres, cela prête à sourire… Dix ans plus tard, il annonce aussi un krach boursier à venir :
« On va subir en 2019 un krach boursier violent. C’est quasi acquis, la probabilité est proche des 100 ».
Covid, Ukraine, Trump : les crises pour faire avancer l’agenda européiste et libéral
Bouzou fut aussi beaucoup actif au moment du Covid-19. Au début de la crise sanitaire, il fait partie des économistes triés sur le volet qui, chaque semaine, et lors d’une conférence téléphonique, conseillent l’ancien ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire. « Dès le début, on s’est dit qu’il fallait associer un maximum d’acteurs, y compris les économistes, expliquait l’entourage du ministre, dans l’Opinion. […] On a regardé les économistes qui s’expriment régulièrement et qui ont des choses à dire. » « Il ne faut pas être naïf, c’est aussi le moyen de traiter les économistes pour qu’ils n’aillent pas baver ailleurs », souriait un participant de l’époque.
Invité de la matinale de Bernard Poirette sur Europe 1, le 14 mars 2020, l’économiste assurait qu’il était « tout à fait légitime de mettre le monde en récession pendant quelque temps ». Pour l’essayiste, les dépenses colossales qu’impliquait la lutte contre cette épidémie étaient « des investissements justifiés ». « Moi, vous savez, en matière de finances publiques, je suis quelqu’un de très rigoureux. Donc, si je vous dis ça, pardonnez-moi, je fais un peu d’autopromotion, vous pouvez me croire. » Aussi pendant la Covid, certains rappelèrent qu’il avait souvent appelé à une réduction des dépenses publiques dans le domaine de la santé. Dans un tweet en 2014, il disait :
« On se dit la vérité maintenant ? Dans dix ans, nous aurons deux fois trop de lits d’hôpitaux. »
Bien que libéral, il fut aussi un défenseur du passe sanitaire, prétextant que ce n’était pas « le passe sanitaire qui était liberticide, mais bien la Covid-19 ». Toujours aussi proche des politiques centre-droit, le 22 avril 2021, il signe une tribune « zéro Covid » dans Le Monde avec le maire de Cannes, David Lisnard, qui avait désinfecté les plages de sa ville.
Enfin dernier sujet d’analyse pour Nicolas Bouzou : la guerre. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Bouzou a pris, sans surprise, fait et cause pour Kiev. « Sous couvert d’une “économie de guerre”, lit-on dans Marianne en mars 2025, nécessaire pour réarmer le pays face à la menace russe, représentants patronaux et éditorialistes libéraux appellent à nous faire travailler plus, réduire les dépenses sociales ou partir à la retraite plus tard, plutôt que de miser sur l’emprunt ou la réquisition des avoirs russes. » La guerre à l’est se présente alors comme une formidable opportunité pour faire avancer l’agenda européiste et libéral.
Sans surprise, au lendemain de l’altercation entre Donald Trump, J. D. Vance et Volodymyr Zelensky en février 2025, Bouzou en appelle à réagir et à « augmenter le temps de travail, partir en retraite plus tard, simplifier radicalement la vie des entreprises, libérer l’innovation ». Toutes les réformes qu’il propose doivent se faire au nom des « impératifs sécuritaires » face « au risque de guerre ». Quelques jours plus tard, au micro d’Yves Calvi sur RTL, il récidive :
« Il faut qu’on passe doucement de l’État-providence à l’État protecteur. Concrètement : geler les dépenses sociales, pour trouver 6 à 10 milliards d’euros très rapidement, qu’on va réinjecter dans le budget de la défense. […] Les prestations sociales sont indexées sur l’inflation. Je pense qu’on peut, pendant deux ou trois ans, les désindexer. »
Bouzou a donc rejoint cette grande famille du centre euro-fédéral, désormais militarisé, qui s’oppose, de manière indistincte, à ceux présentés comme les « ennemis de l’Occident ». « Être libéral, écrivait-il sur X, c’est défendre le droit, la raison, la liberté. C’est pourquoi nous serons toujours du côté des Ukrainiens qui luttent pour leur démocratie, comme nous sommes du côté de la résistance afghane ou des femmes iraniennes qui retirent leur voile. »
Lobbyiste ou économiste ?
Le programme économique de Bouzou est simple : baisse des dépenses publiques, refus de toute hausse d’impôts, et pari sur l’innovation. En clair, le cocktail parfait pour plaire aux patrons du pays et aux différents gouvernements se succédant. Comme indiqué sur son site, Bouzou vise à « marier le meilleur du monde intellectuel et entrepreneurial » (Asterès.fr, 2025).
En tout cas, son activité médiatique lui a permis de se constituer un solide carnet d’adresses politiques, médiatiques et aussi professionnelles. Sur le site de L’Essentiel de l’Eco, on peut lire : « Le cabinet Asterès, bras armé de Bouzou, fonctionne à la croisée du conseil, de la communication et de la production d’expertise. […] Avec une quarantaine d’études par an, pour des clients comme LVMH, Uber, ADP ou des mutuelles, Asterès a trouvé son marché. Les tarifs sont accessibles pour un cabinet de ce type – autour de 25 000 euros l’étude – ce qui favorise leur reprise dans les médias et les institutions. »
Toutefois, au fil des années, ses activités liées à son cabinet et ses nombreuses apparitions médiatiques ont fait naître des soupçons. Certains se sont alors demandé si l’« économiste ne jouait pas au lobbyiste » ? D’autant plus que Bouzou a pris position publiquement sur des sujets qui concernaient directement ses clients. Ainsi, en juillet 2019, Marianne mentionnait que Bouzou avait pris position en faveur de la privatisation d’Aéroports de Paris (ADP), notamment avec une tribune parue dans Le Figaro, où il se prononçait en faveur d’une sortie totale de l’État du capital de l’entreprise, à condition de le vendre « très cher ». Parfois, ces clients peuvent aussi se montrer « gênants ». Dans Challenges, on apprend par exemple que Nicolas Bouzou avait travaillé pour le géant chinois des télécoms Huawei. Pour celui qui « affirme défendre systématiquement les intérêts de la France », cela passa mal de travailler pour ce groupe soupçonné par les services de renseignements de faciliter l’espionnage. « Le débat s’est posé et nous avons accepté, répond Bouzou, d’habitude plus prompt à critiquer les “ennemis de l’Occident”. Si la question se posait à nouveau, nous la réexaminerions. »
En règle générale, celui-ci se range sagement du côté de ses clients. « Quelle chance pour notre pays ! », s’exclame-t-il à propos du groupe LVMH (X, janvier 2025), qui fait partie des groupes ayant fait appel à son cabinet. « Le problème de la France, c’est qu’il nous faudrait dix fois plus de LVMH » (X, janvier 2025), surenchérit-il. Toujours dans Challenges, David Bensoussan et Laurent Fargues nous apprennent que « le succès du cabinet repose largement sur l’image de Bouzou et sa ligne macroniste pro-business ». Un consultant cité dans l’enquête du magazine souligne sa capacité à « placer des idées dans le débat public » et à « fréquenter les dîners influents ». De tels liens avec ces entreprises ont multiplié les accusations de lobbying. De son côté, Nicolas Bouzou assure « maintenir une frontière étanche avec le lobbying », même s’il ne s’interdit pas d’aller présenter ses travaux aux décideurs politiques « en toute indépendance » (Marianne, mars 2025).
Il n’est pas nouveau que les grandes entreprises en quête de légitimité recherchent des cautions académiques ou des économistes médiatiques. Toutefois, certains liens posent question. Lors de la révélation des « Uber Files », le 10 juillet 2022, Nicolas Bouzou est mis en cause. En 2015, une étude facturée du cabinet facturait une étude « 10 000 euros hors taxes » afin de mettre en valeur « la contribution économique » d’Uber en France. Un travail accompagné d’un « service après-vente auprès de la presse et des parlementaires ». En 2023, Nicolas Bouzou a défendu son travail pour l’entreprise face à la commission d’enquête parlementaire sur les « Uber Files ». « Mon équipe travaille en totale indépendance […] garantie dans nos contrats. […] Nous ne nous engageons jamais sur un résultat au préalable », a‑t-il déclaré lors de son audition du 6 avril. Pourtant, dans une enquête du Monde, Adrien Sénécat révèle un courriel envoyé par Bouzou le 1ᵉʳ avril à Uber. Après avoir « réfléchi au mode d’accompagnement qui pourrait être le plus efficace pour Uber France », Bouzou écrit à la multinationale que « le plus utile serait de publier une note synthétique qui démontrerait la contribution d’Uber à l’économie française ».
En tout cas, cela n’empêchera pas Bouzou de continuer à rester un conférencier. Présent sur de nombreux sites (A‑Speakers, Premium Communication, Orators, etc.), Bouzou fait partie de la longue liste des personnalités que les entreprises sélectionnent pour animer leurs colloques et conférences. « Ces rencontres improbables se multiplient à l’initiative des entreprises et des fédérations professionnelles, lit-on dans Les Échos. Alors qu’elles évoluaient repliées sur elles-mêmes jusqu’au milieu des années 90, elles recourent volontiers à des conférenciers très éloignés de leur univers pour « prendre de la hauteur » et mieux décrypter les vicissitudes de la période actuelle. » Tandis que Bouzou est cité dans cet article pour l’évènement Pulse organisé par EDF, on apprend que « ce type de prestation coûte entre 6 000 et 7 000 euros en moyenne, pour quarante-cinq minutes d’intervention suivies par vingt minutes de questions-réponses. » Bref, nous n’avons pas fini d’entendre parler de Nicolas Bouzou, et encore plus pour les élections 2027.
Rodolphe Cart

