Après la télévision et l’édition, le cinéma. Alors que le Festival de Cannes s’est ouvert le 12 mai, le secteur s’est mobilisé (à son tour) face à Vincent Bolloré. 600 signataires ont appelé dans Libération à le « zapper ». Au vu de la dépendance du cinéma français vis-à-vis de l’omniprésence financière du groupe Canal+, les « professionnels de la profession », comme les avait si justement baptisés Jean-Luc Godard, ont de quoi serrer les miches.
« Le cinéma contre-attaque ! » : Libé, c’est du George Lucas sans les effets spéciaux. Une indignation sans surprise.
« En laissant le cinéma français aux mains d’un patron d’extrême droite, nous ne risquons pas seulement une uniformisation des films, mais une prise de contrôle fasciste de l’imaginaire collectif », s’étranglaient ce 11 mai dans le quotidien de gauche les 600 signataires de la dernière pétition anti-Bolloré. Ces derniers insistent, dénonçant un « projet civilisationnel réactionnaire d’extrême droite », porté bien sûr par CNews et plusieurs maisons d’édition du groupe Hachette.
C’est dans l’air du temps. Entre deux pavés visant Pascal Praud et en écho aux grenouillages éditoriaux de l’affaire Grasset en avril dernier, la gauche culturelle s’émeut. C’est donc au tour des personnalités du cinéma hexagonal de vouloir monter sur la barricade. Parmi les signataires figurent notamment Juliette Binoche, Adèle Haenel, Swann Arlaud, Blanche Gardin, Jean-Pascal Zadi, Raymond Depardon, Rémi Bonhomme ou encore Arthur Harari, pour les plus connus.
Remarquons que les starlettes publient dans le quotidien Libération, propriété du groupe Altice France, détenue par Patrick Drahi, et visent donc l’influence grandissante du groupe de Vincent Bolloré sur l’industrie culturelle. Oui, c’est un peu comme les chasseurs, il y a les bons et les mauvais milliardaires.
« Non à l’uniformisation ! »
Dans cette « bataille culturelle », le collectif « Zapper Bolloré » souligne le fait que le milliardaire, par l’intermédiaire de Vivendi, a d’ores et déjà acquis 34 % du capital de UGC en octobre 2025. Une prise en main qui placerait Bolloré « en position de contrôler la totalité de la chaîne de fabrication des films, de leur financement à leur diffusion sur petit et grand écran ». Les pétitionnaires dénoncent une concentration inédite des moyens de financement, de production et de diffusion entre les mains du groupe Canal+, alors que l’homme d’affaires envisage d’acquérir 100 % des parts d’UGC d’ici à 2028.
On l’aura compris, les petites sueurs du monde culturel ne sont pas seulement idéologiques, mais concernent aussi la structure économique du cinéma français. Car ce dernier est très dépendant des investissements de Canal+, qui demeure l’un des principaux financeurs du secteur grâce aux obligations de financement liées à la chronologie des médias et au système du CNC.
Le choix du Festival de Cannes comme caisse de résonance est évidemment stratégique : utiliser la plus grande vitrine mondiale du cinéma d’auteur pour internationaliser le débat et alerter sur ce qu’ils perçoivent comme une menace contre l’indépendance artistique française.
Asymétrie idéologique ?
Interrogé sur cette polémique lors de la conférence de presse cannoise sur son film La Vénus électrique, Pierre Salvadori a toutefois minimisé, cité par Le Figaro : « Je comprends tout à fait l’émotion et l’inquiétude [qui a guidé la rédaction de cette tribune, ndlr] », a‑t-il d’abord avancé. » Avant d’ajouter : « Canal+ a une obligation d’investir dans le cinéma », précisant qu’il existe des « clauses de diversité ». « Il y a des clauses de volume et une garantie d’indépendance. Les gens qui nous garantissent cette liberté sont le directeur des acquisitions cinéma du groupe Canal+ Laurent Hassid, et Maxime Saada. Tant que je ne me sens pas trahi à cet endroit-là et tant qu’ils respectent ces garanties, je suis à l’aise », a‑t-il donc tempéré.
Son producteur Philippe Martin confirmait, estimant que les évolutions du cinéma n’avaient « rien à voir avec ce qui s’est passé dans l’édition avec le départ d’Olivier Nora ». « Mes interlocuteurs sont les mêmes que ceux que j’avais avant que Bolloré n’arrive à Canal+. Je ne sens pas un infléchissement de leurs décisions par rapport à une dimension politique qui pourrait y avoir dans un film », a‑t-il conclu, aussi cité par Le Figaro.
À quand une commission d’enquête parlementaire ?
Une révolte évidemment très entendue d’un microcosme prompt à l’indignation. Défendre son petit pré carré, c’est humain dirait-on. Mais quand le petit milieu en question ne se prive jamais de donner (de surcroît) des leçons, les grincheux pourraient vite s’agacer.
Mais à trop s’indigner, les starlettes finiront-elles par causer une commission d’enquête parlementaire ? Comme l’audiovisuel public, le microcosme cinématographique et bien sûr le CNC apparaissent bien souvent comme les véritables salles obscures.
François-Xavier Consoli

