Cinq jours après la publication du rapport Alloncle, Sibyle Veil a choisi La Tribune Dimanche pour contre-attaquer. La présidente de Radio France dénonce un document « daté » et une possible « mise au pas » de l’audiovisuel public. Une défense qui révèle surtout la nervosité du secteur.
Sibyle Veil n’avait pas réagi à chaud à la publication du rapport Alloncle sur l’audiovisuel public.
Bien après sa consœur de France Télévisions Delphine Ernotte, c’est dans un entretien accordé à La Tribune Dimanche que la présidente de Radio France explique avoir voulu « prendre le temps de lire » et ne pas « faire son service après-vente ». Le choix du média n’est pas anodin : en s’exprimant dans un titre économique et politique, elle ne parle pas seulement aux auditeurs de Radio France, mais aux décideurs, aux futurs candidats à la présidentielle et à ceux qui pourraient être tentés de reprendre les conclusions du rapport comme certains l’ont déjà évoqué.
Une riposte cadrée autour des « vrais sujets »
La ligne de défense de Sibyle Veil est claire : selon elle, le rapport Alloncle « passe à côté des véritables sujets », reprenant à son compte la critique de Sébastien Lecornu le 5 mai dans un long message posté sur le réseau social X. Elle reproche au texte une « vision datée » du secteur, incapable de saisir les bouleversements liés à l’intelligence artificielle, aux ingérences étrangères ou à la concurrence des plateformes mondialisées.
L’argument est semi-habile : il tente de déplacer le débat. Le rapport Alloncle portait d’abord sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public. Sibyle Veil répond en élargissant le cadre, comme si l’enjeu principal n’était plus la gestion de Radio France ou son pluralisme interne, mais la défense générale d’un service public menacé par le numérique, les plateformes et la désinformation.
La « mise au pas », argument de défense du service public
La dirigeante de Radio France s’attaque particulièrement à la proposition de modifier le mode de nomination des dirigeants de l’audiovisuel public. Confier cette nomination au président de la République lui paraît « paradoxal » pour une commission censée interroger l’indépendance des médias publics. Elle y voit les ingrédients d’une « mise au pas » : rattachement au Premier ministre, pression financière accrue, recul de l’indépendance. Pourtant, la proposition du député UDR serait en réalité synonyme de transparence accrue, avec avis conforme de l’Arcom, pour éviter les manigances à huis clos ayant conduit à la nomination (et à la reconduction) de Delphine Ernotte il y a onze ans à la tête de France TV.
Mais ce discours défensif laisse de côté une question centrale : l’organisation actuelle garantit-elle réellement l’impartialité que le service public revendique ? Le rapport Alloncle a précisément eu le mérite d’évoquer un sujet, longtemps évité ou renvoyé à la caricature. À entendre Sibyle Veil, toute réforme profonde deviendrait suspecte, comme si le statu quo était par nature synonyme d’indépendance.
Radio France face au contrôle parlementaire
Sibyle Veil conteste aussi les critiques visant Radio France, notamment sur sa « fragilité financière » ou sur les propositions de rapprochement entre Ici et France 3 Régions. Elle rappelle que la Cour des comptes aurait salué la gestion de Radio France et affirme que la fusion locale aurait des « coûts colossaux ». Un fait qui peut être nuancé par le rapport de la juridiction financière, remis au début de l’année 2025, qui avait notamment une gestion sociale délicate.
Elle défend également Patrick Cohen, Nagui et Sophia Aram, qu’elle estime « particulièrement ciblés » donnant une tonalité victimaire à sa prise de parole.
Reste que cette intervention illustre la difficulté du service public à accepter un contrôle politique substantiel. Que des dirigeants de médias publics rendent des comptes sur leur financement, leurs équilibres éditoriaux et leur gouvernance n’a rien d’anormal. La vigueur de la réaction montre plutôt que le rapport Alloncle a touché un point sensible. En choisissant La Tribune Dimanche, Sibyle Veil tente de reprendre la main auprès des décideurs. Mais sa défense confirme malgré elle l’essentiel : le rapport Alloncle a ouvert une brèche dans un système peu habitué à être sérieusement interrogé.
Rodolphe Chalamel

