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Al-Akhbar : un journal en guerre (contre tout le monde)

12 mai 2026 | Temps de lecture : 7 minutes

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Le jour­nal libanais Al-Akhbar, réputé proche du Hezbol­lah, a déposé plainte à Paris con­tre un con­sul­tant mil­i­taire français, le général Philippe Sidos, pour « apolo­gie de crime de guerre ». En cause ? Ses déc­la­ra­tions sur la mort de leur jour­nal­iste Amal Khalil, tuée dans une frappe israéli­enne au Sud-Liban.

C’est un fait inédit et presque sur­réal­iste. Un jour­nal libanais, incon­nu en France, Al-Akhbar, a déposé une plainte le 6 mai dernier à Paris con­tre un con­sul­tant mil­i­taire français, pour « apolo­gie de crime de guerre ». Il s’agit du général Philippe Sidos, ancien chef du bureau de liai­son de la FINUL (donc con­nais­sant bien le Liban), et habitué des plateaux de BFMTV.

Le média libanais accuse le con­sul­tant d’avoir « légitimé » la mort de la jour­nal­iste Amal Khalil, envoyée spé­ciale d’Al-Akhbar dans le Sud-Liban, tuée dans des frappes israéli­ennes le 22 avril dernier. Le con­sul­tant avait déclaré ceci :

« Al-Akhbar, c’est un jour­nal proche du Hezbol­lah. Les Israéliens ont l’habi­tude de dire que les jour­nal­istes qui tra­vail­lent avec le Hezbol­lah sont des espi­ons qui tra­vail­lent pour le Hezbol­lah. Donc là, c’é­tait ciblé. »

BFMTV s’en lave les mains

L’avocat d’Al-Akhbar, Me Vin­cent Bren­garth, a dénon­cé des pro­pos qui « ne font preuve d’aucune tem­pérance » et présente comme une évi­dence la pos­si­bil­ité de tuer une jour­nal­iste en rai­son de la ligne édi­to­ri­ale du média pour lequel elle tra­vaille, dans un con­texte de con­flit armé.

Antic­i­pant le coup, la direc­tion de BFMTV n’a pas atten­du le dépôt de plainte par le jour­nal libanais pour se démar­quer de son con­sul­tant, présen­té désor­mais comme « extérieur ». Dans un com­mu­niqué ren­du pub­lic le 25 avril, la chaîne avait tenu à pré­cis­er que les pro­pos mis en cause « ne reflè­tent en aucun cas la posi­tion de la chaîne », tout en con­damnant « fer­me­ment toute atteinte à la lib­erté d’in­former ».

Cette mise au point de BFMTV voulait couper court à la polémique qui com­mençait à enfler au Liban, où la chaîne française est sou­vent décrite comme « anti-résis­tance ». C’est pourquoi seuls deux grands médias, Al-Man­ar et Al Mayadeen, ont com­men­té l’événement, en présen­tant la plainte déposée par leurs con­frères comme « un acte de rejet d’un dis­cours jus­ti­fi­ant la mise à mort d’une jour­nal­iste », dans des cir­con­stances qual­i­fiées de « crime de guerre » par les autorités libanais­es et des ONG comme RSF.

Curieuse­ment, les prin­ci­paux médias arabes, Al Jazeera et Al Ara­biya en tête – absorbés par l’actualité brûlante du Moyen-Ori­ent –, ont passé out­re cette his­toire. Seules quelques plate­formes plus général­istes ou inter­na­tionales – comme Euronews Ara­bic, Arab News, TRTetFrance 24 Ara­bic ont relayé l’information, soulig­nant la néces­saire pro­tec­tion des jour­nal­istes, la respon­s­abil­ité pénale indi­vidu­elle du général français et le respect du droit inter­na­tion­al humanitaire.

Al-Akhbar : « Nous ne sommes pas un journal affilié au Hezbollah ! »

Con­tac­té par l’O­jim, Omar Nashabe, jour­nal­iste à Al-Akhbar, récuse en bloc les pro­pos tenus par le con­sul­tant de BFMTV, et dément que son jour­nal soit « affil­ié » au Hezbol­lah, comme cela a été dit sur le plateau de BFMTV. « Le terme util­isé sug­gère qu’Al-Akhbar est lié organique­ment au Hezbol­lah, alors qu’Al-Akhbar est un jour­nal de gauche qui sou­tient la lutte armée, et qui exis­tait avant même la créa­tion du Hezbol­lah en 1982. » « Nous somme un jour­nal résis­tant, et non pas un jour­nal de la résis­tance », résume-t-il. «Il est tout à fait de notre droit de soutenir les peu­ples dans leur lutte pour la libéra­tion, et rien ne saurait jus­ti­fi­er le meurtre de jour­nal­istes qui tra­vail­lent en toute honnêteté. »

Revenant sur la mort de la jour­nal­iste Amal Khalil, notre inter­locu­teur insiste qu’elle était là pour cou­vrir les événe­ments dans des « lieux civils » et qu’elle n’était accom­pa­g­née par aucune force armée. « Ceux qui l’aidaient dans son tra­vail n’étaient affil­iés à aucune fac­tion », souligne-t-il. Et d’enchainer : «Donc dire qu’Al-Akhbar est un organe du Hezbol­lah est non seule­ment faux, mais surtout, dans ce cas, un crime, dès lors que cela jus­ti­fie l’assassinat de jour­nal­istes ou de civils. Nous savons que cela est puni par la loi française. »Au sujet de la plainte, le jour­nal­iste libanais se con­tentera de dire : «L’av­o­cat que  nous avons désigné à Paris a déposé plainte, et nous atten­dons la déci­sion du par­quet français. »

Que sait-on d’Al-Akhbar ?

Fondé en 1953, Al-Akhbar a con­nu plusieurs inter­rup­tions. Il réap­pa­raît en 2006 dans sa nou­velle ver­sion, sous la direc­tion de Joseph Sama­ha. Réputé au départ pour sa ligne proche de la gauche rad­i­cale, ce jour­nal est vite devenu l’un des prin­ci­paux porte-voix du mou­ve­ment chi­ite incar­né aujourd’hui par le Hezbollah.

Après la mort de Joseph Sama­ha, Al-Akhbar est dirigé par Ibrahim Al-Amine. Celui-ci a imprimé au jour­nal une ligne encore plus rad­i­cale. Ses édi­to­ri­aux au vit­ri­ol con­tre l’actuel gou­verne­ment lui ont valu, à plusieurs repris­es, des mis­es en garde publiques du pre­mier min­istre en per­son­ne, Nawaf Sallam.

Mal­gré ces écrits visant le pou­voir et sa lib­erté de ton, le jour­nal n’a jamais été inquiété. Signe que la lib­erté de la presse au Liban demeure rel­a­tive­ment épargnée en dépit du chaos poli­tique qui y règne.

Al-Akhbar partage son lec­torat avec qua­tre ou cinq grands quo­ti­di­ens : Anna­har, Addi­yar, L’Orient-Le Jour et Al-Joumhouria. En matière de tirage, Al-Akhbar revendique une part de marché estimée à 7,8 %, selon le rap­port « Media Own­er­ship Mon­i­tor Lebanon » de 2024. En l’absence de sta­tis­tiques actu­al­isées sur le nom­bre de tirages de la presse libanaise, il est dif­fi­cile d’évaluer le tirage actuel d’Al-Akhbar. On sait au moins qu’il atteignait 20 000 exem­plaires en 2010.

Al-Akhbar a très tôt acquis une notoriété inter­na­tionale. Le site Wik­ileaks l’a choisi, entre autres titres de la presse mon­di­ale, pour dif­fuser ses fameux câbles, en 2010. Durant la même péri­ode, Al-Akhbar a été sol­lic­ité par Le Monde diplo­ma­tique pour éditer sa ver­sion arabe. Aujourd’hui celle-ci est assurée par une agence tunisienne.

« Jeu de massacre »

Très engagé dans le débat poli­tique local, Al-Akhbar croise actuelle­ment le fer avec une arma­da médi­a­tique qui sou­tient le pou­voir en place. C’est ain­si qu’il se retrou­ve mêlé à un « jeu de mas­sacre » qui a fail­li déclencher une nou­velle guerre civile qui s’annonçait aus­si ravageuse que celle qu’a con­nue le pays du Cèdre de 1975 à 1990.

Début mai 2026, la chaîne chré­ti­enne LBCI dif­fuse une vidéo reprenant l’u­nivers du jeu Angry Birds pour car­i­ca­tur­er Naïm Qassem, secré­taire général du Hezbol­lah. Les par­ti­sans du Hezbol­lah ont répliqué par des attaques en ligne con­tre le patri­arche maronite Béchara Raï : deux mon­tages viraux défig­urent son image, l’un sub­sti­tu­ant sa tête par une godasse mil­i­taire, l’autre le représen­tant en tenue de religieux juif ortho­doxe aux longues tress­es, ser­rant la main de Netanyahou.

La même chaîne a longue­ment rail­lé le jour­nal Al-Akhbar dans une vidéo pub­liée le 24 avril, soit le lende­main de la mort de la jour­nal­iste Amal Khalil. Chose qui venait ajouter de l’huile sur le feu, dans un pays assis sur une poudrière.

Cet accès de fièvre s’est vite traduit par des ten­sions dans la cap­i­tale et les autres villes mul­ti­con­fes­sion­nelles. Seule l’intervention des plus hautes autorités poli­tiques et religieuses du pays, dont le chef de l’État, a pu ramen­er le calme et éviter, ain­si, une défla­gra­tion aux con­séquences dif­fi­cile­ment calculables.

Mus­sa A.

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