Le journal libanais Al-Akhbar, réputé proche du Hezbollah, a déposé plainte à Paris contre un consultant militaire français, le général Philippe Sidos, pour « apologie de crime de guerre ». En cause ? Ses déclarations sur la mort de leur journaliste Amal Khalil, tuée dans une frappe israélienne au Sud-Liban.
C’est un fait inédit et presque surréaliste. Un journal libanais, inconnu en France, Al-Akhbar, a déposé une plainte le 6 mai dernier à Paris contre un consultant militaire français, pour « apologie de crime de guerre ». Il s’agit du général Philippe Sidos, ancien chef du bureau de liaison de la FINUL (donc connaissant bien le Liban), et habitué des plateaux de BFMTV.
Le média libanais accuse le consultant d’avoir « légitimé » la mort de la journaliste Amal Khalil, envoyée spéciale d’Al-Akhbar dans le Sud-Liban, tuée dans des frappes israéliennes le 22 avril dernier. Le consultant avait déclaré ceci :
« Al-Akhbar, c’est un journal proche du Hezbollah. Les Israéliens ont l’habitude de dire que les journalistes qui travaillent avec le Hezbollah sont des espions qui travaillent pour le Hezbollah. Donc là, c’était ciblé. »
BFMTV s’en lave les mains
L’avocat d’Al-Akhbar, Me Vincent Brengarth, a dénoncé des propos qui « ne font preuve d’aucune tempérance » et présente comme une évidence la possibilité de tuer une journaliste en raison de la ligne éditoriale du média pour lequel elle travaille, dans un contexte de conflit armé.
Anticipant le coup, la direction de BFMTV n’a pas attendu le dépôt de plainte par le journal libanais pour se démarquer de son consultant, présenté désormais comme « extérieur ». Dans un communiqué rendu public le 25 avril, la chaîne avait tenu à préciser que les propos mis en cause « ne reflètent en aucun cas la position de la chaîne », tout en condamnant « fermement toute atteinte à la liberté d’informer ».
BFMTV CONDAMNE FERMEMENT TOUTE ATTEINTE À LA LIBERTÉ D’INFORMER SUITE À LA MORT DE LA JOURNALISTE D’AL-AKHBAR
BFMTV STRONGLY CONDEMNS ANY ATTACK ON FREEDOM OF INFORMATION FOLLOWING THE DEATH OF THE AL-AKHBAR JOURNALIST pic.twitter.com/TfriaDOrcw
— BFMTV INSIDE (@BFMTV_Inside) April 25, 2026
Cette mise au point de BFMTV voulait couper court à la polémique qui commençait à enfler au Liban, où la chaîne française est souvent décrite comme « anti-résistance ». C’est pourquoi seuls deux grands médias, Al-Manar et Al Mayadeen, ont commenté l’événement, en présentant la plainte déposée par leurs confrères comme « un acte de rejet d’un discours justifiant la mise à mort d’une journaliste », dans des circonstances qualifiées de « crime de guerre » par les autorités libanaises et des ONG comme RSF.
Curieusement, les principaux médias arabes, Al Jazeera et Al Arabiya en tête – absorbés par l’actualité brûlante du Moyen-Orient –, ont passé outre cette histoire. Seules quelques plateformes plus généralistes ou internationales – comme Euronews Arabic, Arab News, TRTetFrance 24 Arabic – ont relayé l’information, soulignant la nécessaire protection des journalistes, la responsabilité pénale individuelle du général français et le respect du droit international humanitaire.
Al-Akhbar : « Nous ne sommes pas un journal affilié au Hezbollah ! »
Contacté par l’Ojim, Omar Nashabe, journaliste à Al-Akhbar, récuse en bloc les propos tenus par le consultant de BFMTV, et dément que son journal soit « affilié » au Hezbollah, comme cela a été dit sur le plateau de BFMTV. « Le terme utilisé suggère qu’Al-Akhbar est lié organiquement au Hezbollah, alors qu’Al-Akhbar est un journal de gauche qui soutient la lutte armée, et qui existait avant même la création du Hezbollah en 1982. » « Nous somme un journal résistant, et non pas un journal de la résistance », résume-t-il. «Il est tout à fait de notre droit de soutenir les peuples dans leur lutte pour la libération, et rien ne saurait justifier le meurtre de journalistes qui travaillent en toute honnêteté. »
Revenant sur la mort de la journaliste Amal Khalil, notre interlocuteur insiste qu’elle était là pour couvrir les événements dans des « lieux civils » et qu’elle n’était accompagnée par aucune force armée. « Ceux qui l’aidaient dans son travail n’étaient affiliés à aucune faction », souligne-t-il. Et d’enchainer : «Donc dire qu’Al-Akhbar est un organe du Hezbollah est non seulement faux, mais surtout, dans ce cas, un crime, dès lors que cela justifie l’assassinat de journalistes ou de civils. Nous savons que cela est puni par la loi française. »Au sujet de la plainte, le journaliste libanais se contentera de dire : «L’avocat que nous avons désigné à Paris a déposé plainte, et nous attendons la décision du parquet français. »
Que sait-on d’Al-Akhbar ?
Fondé en 1953, Al-Akhbar a connu plusieurs interruptions. Il réapparaît en 2006 dans sa nouvelle version, sous la direction de Joseph Samaha. Réputé au départ pour sa ligne proche de la gauche radicale, ce journal est vite devenu l’un des principaux porte-voix du mouvement chiite incarné aujourd’hui par le Hezbollah.
Après la mort de Joseph Samaha, Al-Akhbar est dirigé par Ibrahim Al-Amine. Celui-ci a imprimé au journal une ligne encore plus radicale. Ses éditoriaux au vitriol contre l’actuel gouvernement lui ont valu, à plusieurs reprises, des mises en garde publiques du premier ministre en personne, Nawaf Sallam.
Malgré ces écrits visant le pouvoir et sa liberté de ton, le journal n’a jamais été inquiété. Signe que la liberté de la presse au Liban demeure relativement épargnée en dépit du chaos politique qui y règne.
Al-Akhbar partage son lectorat avec quatre ou cinq grands quotidiens : Annahar, Addiyar, L’Orient-Le Jour et Al-Joumhouria. En matière de tirage, Al-Akhbar revendique une part de marché estimée à 7,8 %, selon le rapport « Media Ownership Monitor Lebanon » de 2024. En l’absence de statistiques actualisées sur le nombre de tirages de la presse libanaise, il est difficile d’évaluer le tirage actuel d’Al-Akhbar. On sait au moins qu’il atteignait 20 000 exemplaires en 2010.
Al-Akhbar a très tôt acquis une notoriété internationale. Le site Wikileaks l’a choisi, entre autres titres de la presse mondiale, pour diffuser ses fameux câbles, en 2010. Durant la même période, Al-Akhbar a été sollicité par Le Monde diplomatique pour éditer sa version arabe. Aujourd’hui celle-ci est assurée par une agence tunisienne.
« Jeu de massacre »
Très engagé dans le débat politique local, Al-Akhbar croise actuellement le fer avec une armada médiatique qui soutient le pouvoir en place. C’est ainsi qu’il se retrouve mêlé à un « jeu de massacre » qui a failli déclencher une nouvelle guerre civile qui s’annonçait aussi ravageuse que celle qu’a connue le pays du Cèdre de 1975 à 1990.
Début mai 2026, la chaîne chrétienne LBCI diffuse une vidéo reprenant l’univers du jeu Angry Birds pour caricaturer Naïm Qassem, secrétaire général du Hezbollah. Les partisans du Hezbollah ont répliqué par des attaques en ligne contre le patriarche maronite Béchara Raï : deux montages viraux défigurent son image, l’un substituant sa tête par une godasse militaire, l’autre le représentant en tenue de religieux juif orthodoxe aux longues tresses, serrant la main de Netanyahou.
La même chaîne a longuement raillé le journal Al-Akhbar dans une vidéo publiée le 24 avril, soit le lendemain de la mort de la journaliste Amal Khalil. Chose qui venait ajouter de l’huile sur le feu, dans un pays assis sur une poudrière.
Cet accès de fièvre s’est vite traduit par des tensions dans la capitale et les autres villes multiconfessionnelles. Seule l’intervention des plus hautes autorités politiques et religieuses du pays, dont le chef de l’État, a pu ramener le calme et éviter, ainsi, une déflagration aux conséquences difficilement calculables.
Mussa A.

