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Frontières au Sénat : Erik Tegnér, le média-personnage face aux gardiens du temple

18 avril 2026 | Temps de lecture : 5 minutes

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Audi­tion­né au Sénat dans le cadre de la com­mis­sion sur les « zones gris­es de l’information », Erik Teg­nér a défendu le mod­èle de Fron­tières : un média très incar­né, très numérique, à mi-chemin de l’enquête mil­i­tante et de l’info­tain­ment.

L’audition d’Erik Teg­nér, le 15 avril, avait valeur de test. Après avoir enten­du des acteurs mar­qués à gauche, de Blast, Street­press ou Bas­ta !, les séna­teurs rece­vaient cette fois le patron de Fron­tières, média situé à droite de l’échiquier poli­tique, héri­ti­er de l’écosystème Livre Noir, qui revendique l’enquête, le reportage et par-dessus tout l’indépendance financière.

« J’ai créé Fron­tières dans ma cham­bre en dor­mant dans un plac­ard à côté, et financé mon matériel avec des petits boulots. Trois ans plus tard, ma société approche les trois mil­lions d’euros de chiffre d’affaires sans sub­ven­tions » : d’emblée, Teg­nér a mis en avant un réc­it per­son­nel bien rodé : celui d’un entre­pre­neur par­ti de peu, ayant bâti un média sans sub­ven­tions, « dans un monde où la presse tra­di­tion­nelle péri­clite mal­gré des mil­lions d’argent pub­lic », par la force du numérique, des abon­nements (15 000 selon lui) et de la viralité.

La réus­site du mod­èle financier de Fron­tières est bien sûr un argu­ment poli­tique : « Nous n’avons jamais demandé d’aides », soulig­nait Teg­n­er avant d’enfoncer le média d’ultragauche Blast : « Par con­tre, j’ai été éton­né d’entendre Denis Robert dire que Blast touche 300 000 € de subventions ».

Eric Teg­n­er refusera d’ailleurs de lâch­er le nom d’un investis­seur présent au cap­i­tal de la société éditrice Arte­fact via des struc­tures étrangères. Un refus jus­ti­fié par les risques de pres­sions. « Ce n’est pas un mil­liar­daire, mais quelqu’un qui a réus­si dans la tech », résumera-t-il. Le jeune patron jus­ti­fiera aus­si la présence par­mi les action­naires du député UDR Gérault Verny pour des raisons entre­pre­neuri­ales : « C’est un indus­triel, il est là comme entre­pre­neur » – et non comme politique.

Un média de l’ère algorithmique

C’est sans doute le point le plus intéres­sant de l’audition : Fron­tières n’est pas un média clas­sique, mais un pro­duit typ­ique de l’âge des plate­formes. Les jeunes généra­tions suiv­ent Kon­bi­ni ou Brut, elles con­nais­sent désor­mais aus­si Fron­tières.

Le con­tenu y compte, bien sûr, mais autant que la mise en scène de celui qui l’incarne. Erik Teg­nér ne se présente pas comme un sim­ple directeur de pub­li­ca­tion ; il par­le comme une mar­que per­son­nelle, comme un influ­enceur, mêlant réc­it de soi, dénon­ci­a­tion du sys­tème médi­a­tique, pos­ture d’outsider et promesse d’enquête.

Le mod­èle économique suit cette logique : abon­nements, com­mu­nauté, notoriété et cir­cu­la­tion virale des séquences. On est moins dans la presse d’institution que dans l’« info­tain­ment » iden­ti­taire, forte­ment per­son­nal­isé sur Teg­n­er et quelques jeunes per­son­nal­ités comme Jor­dan Flo­rentin, Louise Morice, Bau­douin Wis­sel­man, Garen Shnorhokian ou plus récem­ment Eva Duparc. Des fig­ures cumu­lant les « fol­low­ers » sur « Ins­ta », tail­lées pour buzzer sur les réseaux et pour la con­flict­ual­ité numérique. Même si le fon­da­teur du média récuse les épithètes « mil­i­tant » et « politique ».

Ce posi­tion­nement explique en par­tie les échanges ten­dus avec les séna­teurs. Quand ceux-ci l’interrogent sur la trans­parence du cap­i­tal, les pra­tiques déon­tologiques ou les pub­li­ca­tions litigieuses, Teg­nér répond en entre­pre­neur attaqué autant qu’en jour­nal­iste. Il défend moins une rédac­tion qu’un dis­posi­tif : mon­tr­er ce que « les autres ne veu­lent pas mon­tr­er », occu­per les angles morts, faire mon­ter la tem­péra­ture du débat pub­lic avec un cer­tain suc­cès qui a tapé dans l’œil de CNews. Le média de Vin­cent Bol­loré a inté­gré en févri­er celui d’Erik Teg­n­er avec l’émission « 100% Fron­tières » de 11h à 13h.

Ouzoulias ou l’outrance sénatoriale

L’épisode Pierre Ouzou­lias a cristallisé les cri­tiques, notam­ment lors d’une inter­ven­tion de la séna­trice social­iste et rap­por­teure de la com­mis­sion, Sylvie Robert. Fron­tières avait dif­fusé en décem­bre 2025 une vidéo du séna­teur com­mu­niste vic­time d’un malaise dans l’hémicycle, avant de recon­naître une « erreur » et de promet­tre des cor­rec­tions. Durant son audi­tion, Erik Teg­n­er fera de nou­veau amende hon­or­able, accep­tant de sur­croît de sup­primer une pho­to restée depuis en ligne. Jusque-là, le dossier rel­e­vait du débat clas­sique sur les lim­ites de l’exposition, de la satire et de la déontologie.

Reste que la séquence don­nera lieu à une surenchère assez révéla­trice. Au micro de Pub­lic Sénat, Pierre Ouzou­lias est allé jusqu’à déclar­er que si « ces per­son­nes-là pre­naient le pou­voir », il pour­rait « se retrou­ver dans les camps ». Rien que ça. Rap­pelons bien sûr que le par­lemen­taire ne s’était guère indigné quand les jour­nal­istes de Fron­tières furent pris à par­tie à l’Assemblée nationale au print­emps 2025.

Une audition politique, un patron de presse sous pression judiciaire

Fron­tières n’arrive pas au Sénat dans un con­texte facile. Le 16 avril, Erik Teg­nér com­para­is­sait devant le tri­bunal de Bobigny pour divul­ga­tion de don­nées per­son­nelles d’avocats dans un hors-série de jan­vi­er 2025 inti­t­ulé « Inva­sion migra­toire : les coupables ». Le juge­ment sera ren­du le 18 juin. Teg­nér dénonce, lui, une procé­dure-bâil­lon et invoque la lib­erté de la presse.

À cela s’ajoutent désor­mais les accu­sa­tions d’anciens asso­ciés. Dans une série de mes­sages pub­liés sur X, Swann Poly­dor, l’un des arti­sans des débuts de Livre Noir puis de Fron­tières, con­teste frontale­ment le réc­it livré sous ser­ment par Teg­nér sur la genèse du pro­jet. Il l’accuse de s’approprier seul une aven­ture col­lec­tive et de gom­mer l’apport de ceux qui ont dévelop­pé, hébergé et struc­turé le média dans ses pre­mières années. Des accu­sa­tions ne valent pas preuve mais s’inscrivent dans un autre feuil­leton judi­ci­aire. Là aus­si, la jus­tice devra trancher.

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