Auditionné au Sénat dans le cadre de la commission sur les « zones grises de l’information », Erik Tegnér a défendu le modèle de Frontières : un média très incarné, très numérique, à mi-chemin de l’enquête militante et de l’infotainment.
L’audition d’Erik Tegnér, le 15 avril, avait valeur de test. Après avoir entendu des acteurs marqués à gauche, de Blast, Streetpress ou Basta !, les sénateurs recevaient cette fois le patron de Frontières, média situé à droite de l’échiquier politique, héritier de l’écosystème Livre Noir, qui revendique l’enquête, le reportage et par-dessus tout l’indépendance financière.
« J’ai créé Frontières dans ma chambre en dormant dans un placard à côté, et financé mon matériel avec des petits boulots. Trois ans plus tard, ma société approche les trois millions d’euros de chiffre d’affaires sans subventions » : d’emblée, Tegnér a mis en avant un récit personnel bien rodé : celui d’un entrepreneur parti de peu, ayant bâti un média sans subventions, « dans un monde où la presse traditionnelle périclite malgré des millions d’argent public », par la force du numérique, des abonnements (15 000 selon lui) et de la viralité.
“J’ai créé Frontières dans ma chambre en dormant dans un placard à côté, et financé mon matériel avec des petits boulots. 3 ans plus tard, ma société approche les 3 millions d’euros de C.A sans subventions”
Mon propos liminaire en commission sur les zones grises de l’information pic.twitter.com/6LqLi6Istm
— Erik Tegnér (@tegnererik) April 15, 2026
La réussite du modèle financier de Frontières est bien sûr un argument politique : « Nous n’avons jamais demandé d’aides », soulignait Tegner avant d’enfoncer le média d’ultragauche Blast : « Par contre, j’ai été étonné d’entendre Denis Robert dire que Blast touche 300 000 € de subventions ».
« J’ai été étonné d’entendre Denis Robert dire que Blast touche 300 000€ de subventions. En lançant Frontières, l’objectif est d’en faire une entreprise pérenne, pas une association dépendante d’aides. »
Mon audition en commission sur les zones grises de l’information. pic.twitter.com/WDMYLskkqd
— Erik Tegnér (@tegnererik) April 16, 2026
Eric Tegner refusera d’ailleurs de lâcher le nom d’un investisseur présent au capital de la société éditrice Artefact via des structures étrangères. Un refus justifié par les risques de pressions. « Ce n’est pas un milliardaire, mais quelqu’un qui a réussi dans la tech », résumera-t-il. Le jeune patron justifiera aussi la présence parmi les actionnaires du député UDR Gérault Verny pour des raisons entrepreneuriales : « C’est un industriel, il est là comme entrepreneur » – et non comme politique.
Un média de l’ère algorithmique
C’est sans doute le point le plus intéressant de l’audition : Frontières n’est pas un média classique, mais un produit typique de l’âge des plateformes. Les jeunes générations suivent Konbini ou Brut, elles connaissent désormais aussi Frontières.
Le contenu y compte, bien sûr, mais autant que la mise en scène de celui qui l’incarne. Erik Tegnér ne se présente pas comme un simple directeur de publication ; il parle comme une marque personnelle, comme un influenceur, mêlant récit de soi, dénonciation du système médiatique, posture d’outsider et promesse d’enquête.
Le modèle économique suit cette logique : abonnements, communauté, notoriété et circulation virale des séquences. On est moins dans la presse d’institution que dans l’« infotainment » identitaire, fortement personnalisé sur Tegner et quelques jeunes personnalités comme Jordan Florentin, Louise Morice, Baudouin Wisselman, Garen Shnorhokian ou plus récemment Eva Duparc. Des figures cumulant les « followers » sur « Insta », taillées pour buzzer sur les réseaux et pour la conflictualité numérique. Même si le fondateur du média récuse les épithètes « militant » et « politique ».
Ce positionnement explique en partie les échanges tendus avec les sénateurs. Quand ceux-ci l’interrogent sur la transparence du capital, les pratiques déontologiques ou les publications litigieuses, Tegnér répond en entrepreneur attaqué autant qu’en journaliste. Il défend moins une rédaction qu’un dispositif : montrer ce que « les autres ne veulent pas montrer », occuper les angles morts, faire monter la température du débat public avec un certain succès qui a tapé dans l’œil de CNews. Le média de Vincent Bolloré a intégré en février celui d’Erik Tegner avec l’émission « 100% Frontières » de 11h à 13h.
« Nous connaissons une offensive des avocats en droit des étrangers. […] Dans une enquête, nous avons montré comment il y a eu une automatisation et une industrialisation de la défense des clandestins »
Mon audition lors de la commission sur “Les zones grises de l’information”. pic.twitter.com/gzdfaCsh2Z
— Erik Tegnér (@tegnererik) April 17, 2026
Ouzoulias ou l’outrance sénatoriale
L’épisode Pierre Ouzoulias a cristallisé les critiques, notamment lors d’une intervention de la sénatrice socialiste et rapporteure de la commission, Sylvie Robert. Frontières avait diffusé en décembre 2025 une vidéo du sénateur communiste victime d’un malaise dans l’hémicycle, avant de reconnaître une « erreur » et de promettre des corrections. Durant son audition, Erik Tegner fera de nouveau amende honorable, acceptant de surcroît de supprimer une photo restée depuis en ligne. Jusque-là, le dossier relevait du débat classique sur les limites de l’exposition, de la satire et de la déontologie.
« Nous avons publié + d’une centaine d’enquêtes avec des révélations comme la condamnation définitive de Raphaël Arnault, sur des imams radicaux ou sur le business des avocats en droit des étrangers »
Mon audition lors de la commission sur “Les zones grises de l’information“. pic.twitter.com/8qu3D5rltP
— Erik Tegnér (@tegnererik) April 15, 2026
Reste que la séquence donnera lieu à une surenchère assez révélatrice. Au micro de Public Sénat, Pierre Ouzoulias est allé jusqu’à déclarer que si « ces personnes-là prenaient le pouvoir », il pourrait « se retrouver dans les camps ». Rien que ça. Rappelons bien sûr que le parlementaire ne s’était guère indigné quand les journalistes de Frontières furent pris à partie à l’Assemblée nationale au printemps 2025.
Une audition politique, un patron de presse sous pression judiciaire
Frontières n’arrive pas au Sénat dans un contexte facile. Le 16 avril, Erik Tegnér comparaissait devant le tribunal de Bobigny pour divulgation de données personnelles d’avocats dans un hors-série de janvier 2025 intitulé « Invasion migratoire : les coupables ». Le jugement sera rendu le 18 juin. Tegnér dénonce, lui, une procédure-bâillon et invoque la liberté de la presse.
À cela s’ajoutent désormais les accusations d’anciens associés. Dans une série de messages publiés sur X, Swann Polydor, l’un des artisans des débuts de Livre Noir puis de Frontières, conteste frontalement le récit livré sous serment par Tegnér sur la genèse du projet. Il l’accuse de s’approprier seul une aventure collective et de gommer l’apport de ceux qui ont développé, hébergé et structuré le média dans ses premières années. Des accusations ne valent pas preuve mais s’inscrivent dans un autre feuilleton judiciaire. Là aussi, la justice devra trancher.

