Le retrait de Nicolas Barré de la course à la direction de Libération révèle une crise plus profonde qu’un simple accident de casting. Entre réflexe identitaire de la rédaction et dépendance financière chronique, le quotidien paraît toujours plus fragile.
Le départ de Dov Alfon devait ouvrir une nouvelle séquence pour Libération. Elle commence finalement par un renoncement. Proposé par Denis Olivennes pour succéder au directeur sortant, Nicolas Barré a retiré le 14 avril sa candidature après avoir constaté l’ampleur de l’hostilité interne. L’ancien patron des Échos, puis du très gauche Politico, a compris qu’il n’obtiendrait pas le feu vert d’une rédaction où son parcours, jugé trop éloigné de « l’identité profonde » du journal, suscitait un rejet quasi unanime.
Le refus Barré, symptôme d’un journal replié sur lui-même
Officiellement, « ni les compétences professionnelles, ni les qualités personnelles, ni le projet de Nicolas Barré ne sont en cause », selon la Société des journalistes et du personnel de Libération. Reste que celle-ci a expliqué que « sa trajectoire et l’identité profonde de Libération » étaient « trop éloignées ». La formule en dit beaucoup. À l’heure où la presse généraliste affronte une crise durable, Libé semble avoir préféré le réflexe de clan à l’ouverture. Denis Olivennes a beau avoir tenté de défendre son choix devant la rédaction, la simple évocation d’un profil venu des Échos ou passé par Le Figaro a été vécue comme une « provocation ».
Cette séquence rappelle qu’à Libération, la ligne reste moins un cadre qu’un marqueur identitaire jalousement gardé. Le journal veut se redresser, mais sans trop se décentrer, se renouveler, mais à condition de rester entre soi. Difficile, dans ces conditions, de parler d’élan.
Un quotidien relancé à crédit
Reste le nerf de la guerre : l’argent. Rappelons que sur ce terrain, Libération continue de survivre grâce à des apports extérieurs massifs. L’objectif de rentabilité prévu pour 2026 n’a pas été atteint. Daniel Křetínský a encore accordé au quotidien 17 millions d’euros en mars 2026, portant à près de 60 millions d’euros son soutien depuis 2022, selon plusieurs sources concordantes. Le journal demeure déficitaire, même si sa diffusion France payée a progressé en 2025 pour atteindre 117 465 exemplaires, selon l’Alliance pour les Chiffres de la Presse et des Médias (ACPM). Soit +6,52 % par rapport à 2024 (où elle était de 110 271 exemplaires).
Autrement dit, Libération vend mieux qu’hier, mais pas assez pour vivre sans perfusion. La contradiction est là : un titre qui revendique sa singularité idéologique, mais dont l’indépendance économique repose toujours davantage sur la patience, et le portefeuille, de ses bienfaiteurs, notamment d’un milliardaire étranger.

