Dans un entretien au journal Le Monde publié le 5 mars 2026, Leonard Bernardo, vice-président de l’Open Society Foundations (OSF) – réseau tentaculaire d’ONG créé par George Soros – déplore que les efforts fournis par leur organisation pour dissoudre tout mouvement nationaliste et patriotique en Europe aient parfois échoué. Leonardo Bernardo prend notamment l’exemple de la Russie où OSF n’est pas parvenu à s’implanter.
Un lieutenant de Georges Soros confesse l’échec de la société ouverte ! Publié le 5 mars 2026 dans les pages « Idées » du Monde, un entretien avec Leonard Bernardo offre un rare bilan introspectif de la part d’un haut dirigeant d’OSF. Alors que l’organisation célèbre plus de cinquante ans de promotion de la « société ouverte » – concept hérité de Karl Popper et adapté par Soros pour combattre les « sociétés closes » (comprendre les sociétés enracinées et fières de leur identité nationale qui refusent l’immigration incontrôlée et le libre marché) – pro-immigration, Leonard Bernardo admet une série de revers inattendus.
Il souligne notamment que « personne n’aurait imaginé, il y a vingt-cinq ans, que le nationalisme serait en recrudescence ». Dans les années 2000, ni Soros ni les cercles libéraux n’envisageaient un retour en force des idées identitaires et souverainistes sur le Vieux Continent. Au contraire, la conviction dominante était que la démocratie libérale, les droits de l’homme et l’ouverture des frontières s’imposeraient durablement après la chute du communisme.
Un réseau d’ONG pro-immigration
Mais George Soros n’a pas attendu que les sociétés deviennent spontanément « ouvertes ». Via sa fondation OSF, le milliardaire hongrois a massivement investi dans des ONG pro immigration (Human Rights Watch, Ligue des droits de l’homme) ainsi que dans des associations/organisations comme le Hungarian Helsinki Committee qui porte assistance aux migrants et réfugiés en Hongrie, Solidarity Now qui aide les réfugiés vulnérables à Athènes et Thessalonique ou encore UndocuBlack Network qui défend les droits des migrants noirs sans papiers.
George Soros finance également des médias comme StreetPress, dont le rédacteur en chef, Mathieu Molard, milite entre autres pour le droit de vote des étrangers. Plus largement, le budget que l’Open Society consacrait à la seule question migratoire était de 20,8 millions pour les problématiques liées aux migrations en 2016, 32,6 millions de dollars en 2017 et 63,3 millions de dollars en 2018 sans parler des investissements privés.
Voir aussi : George Soros et la société ouverte. Troisième partie
Cependant, dans cet entretien, le vice-président d’OSF préfère mettre en avant le département « Ideas Workshop » qui « finance des revues, des magazines, des podcasts ou des festivals d’idées, et attribue des bourses à des intellectuels, à des écrivains ou à des artistes d’un large spectre politique afin de créer une conversation critique et réfléchie ».
L’ambition d’un capitalisme triomphant
Leonard Benardo mentionne ensuite son arrivée à Moscou au milieu des années 1990. Il décrit une Russie en pleine décomposition, où l’effondrement du régime soviétique ouvrait un champ des possibles vertigineux.
À l’époque, deux types de prédateurs sévissaient en Russie : d’un côté les idéalistes persuadés de pouvoir imposer une démocratie libérale en accéléré, de l’autre les opportunistes venus s’enrichir sur les décombres de l’État et des privatisations. Très vite, Benardo perçoit les failles de cet engouement libéral. Les héritages mentaux et bureaucratiques du communisme restaient solidement ancrés, bien plus que ne le croyaient les réformateurs occidentaux. George Soros lui-même imaginait pouvoir créer un îlot exemplaire dans l’économie russe – par exemple en isolant le secteur agricole pour en faire un laboratoire du capitalisme performant. Cette ambition se heurte à une réalité implacable : tout était trop imbriqué pour qu’un secteur puisse être réformé indépendamment des autres.
Bernardo en tire une conviction profonde : les transformations radicales et uniformes sont illusoires. Le progrès réel avance par touches successives, locales et patientes, jamais par grands plans importés. Il critique ouvertement la philosophie mécaniste qui dominait alors. L’effondrement du socialisme d’État étant sans précédent, beaucoup pensaient qu’il suffisait d’installer des règles du jeu capitalistes et des institutions modernes pour que le marché fleurisse spontanément.
Des figures comme Jeffrey Sachs incarnaient cette foi dans la « thérapie de choc » : ajuster les incitations, privatiser vite, et le miracle économique suivrait. Cette approche méprisait les pesanteurs culturelles, historiques et idéologiques.
Soumettre les États à sa volonté
Une omission majeure saute aux yeux avec le recul : l’État compte. Or, afin de soumettre les États à sa volonté, George Soros innove en investissant massivement dans la société civile, les journalistes et la défense des particularismes sociétaux (LGBTQIA+). Mais cela ne suffit pas toujours…
L’entretien confirme que Viktor Orbán, avant d’être le leader à poigne que l’on connaît, était un jeune opposant libéral dans les années 1980, qui a même reçu une bourse d’étude de George Soros pour étudier à Oxford. Aujourd’hui, le président hongrois a fait de Soros sa némésis, contraignant la fondation à quitter Budapest pour Berlin en 2018. Benardo y voit une leçon amère : parier exclusivement sur une élite libérale, pro-européenne et attachée aux droits des minorités, revient à se couper des majorités populaires.
Voir aussi : George Soros laisse sa succession à son fils Alexander
Ces libéraux sont rapidement perçus comme une caste déconnectée, servante de Bruxelles, Washington ou des agendas woke (défense des Roms, égalité et confusion femmes-hommes, promotion des transsexuels, etc.), indifférente aux angoisses quotidiennes des classes moyennes et populaires.
L’UE comme idéal de société ouverte
Selon le vice-président, c’est sur ce ressentiment que les forces dites « illibérales » ont prospéré. Léonard Benardo relie ce phénomène à une erreur d’analyse partagée par Soros et une partie de la gauche : le nationalisme, reliquat du XIXe siècle attaché au territoire et à l’ethnie, devait s’effacer devant la modernité globalisée.
Jusqu’aux années 2000, personne n’envisageait sérieusement son retour en force ni l’affaiblissement de l’Union européenne. Des ouvrages comme celui de Mark Leonard en 2003 (« Pourquoi l’Europe dominera le XXIᵉ siècle ») reflétaient l’optimisme ambiant : l’UE représentait l’idéal de société ouverte et ses principes allaient irradier le monde. Ignorer les attachements identitaires, les histoires nationales et les réalités vécues localement a constitué une faute majeure.
Une poignée d’élites formées à l’étranger ne peut pas remodeler une société entière. Il faut au contraire inclure un spectre beaucoup plus large d’acteurs autour des valeurs de justice et de droits.
Face au paradoxe de Karl Popper – une société ouverte doit refuser l’intolérance pour survivre –, Benardo adopte une position nuancée. Il exclut de financer des discours haineux ou irrationnels, mais défend le soutien à des voix conservatrices ou post-libérales qui restent dans le cadre du débat rationnel et acceptent la critique. OSF appuierait ainsi des publications hétérodoxes comme Compact Magazine, non par adhésion totale, mais parce que confronter des idées divergentes est indispensable. Une apparente sincérité peut être sujette à caution…
Un rêve… qui ne fait plus vraiment rêver
Avec des dizaines de millions d’électeurs soutenant des figures comme Donald Trump, Marine Le Pen ou Georgia Meloni, ignorer ces courants serait fatal. « L’autocratie, qu’elle prenne les traits d’Orbán, Poutine, Xi ou d’autres, ne disparaîtra pas par affrontement direct. Elle doit être contenue, ses dérives modérées par le dialogue, la critique publique et la lutte contre la désinformation ». Benardo reste attaché aux idéaux des Lumières, mais reconnaît que les « bonnes idées » ne gagnent pas automatiquement. Elles se heurtent en permanence à des visions concurrentes.
En conclusion, cet entretien révèle un virage majeur chez OSF : abandon des illusions universalistes et technocratiques, reconnaissance de leur échec d’implantation en Russie et en Hongrie, appel à plus de modestie et de compréhension face aux résistances nationales et identitaires.
Le projet de dissolution des nationalismes forts, porté par des milliards, trouve aujourd’hui ses limites. La « société ouverte » vantée et promue par des milliardaires et appliquée par l’Union européenne et nos gouvernements ne fait plus rêver. Les libéraux incarnés par l’OSF vont donc être contraints de discuter avec ceux qui ne partagent pas leurs idées pour penser « l’après-libéralisme ».
Jean-Charles Soulier

