Depuis le déclenchement de l’affaire Epstein – en 2019, année de sa mort –, les médias ont adopté des stratégies diverses parmi lesquelles : l’évitement, la décrédibilisation ou l’accusation de complotisme. Aujourd’hui, une partie des médias français et européens prétend que Jeffrey Epstein était un agent secret russe ; c’est oublier un peu vite ses liens avec les gouvernements britanniques et israéliens.
C’est encore la faute des Russes ! Depuis la récente diffusion des Epstein Files, certains médias occidentaux ont accusé Jeffrey Epstein d’être « un agent russe » au service du FSB et par extension de Vladimir Poutine.
France Info a notamment publié le 10 février 2026 un podcast couplé d’un article, sobrement intitulé : « La Russian connexion » de l’affaire Epstein. Le journaliste Nicolas Teillard affirme dans ce podcast que derrière le « dossier tentaculaire » d’Epstein pourrait se cacher la plus grande opération de « kompromat » de l’histoire.
Le terme « kompromat » signifie une opération de « chantage » caractéristique du FSB (services secrets russes), à l’aide d’images authentiques ou fabriquées compromettantes qui permettent de faire pression sur une personnalité. Le journaliste de France Info ajoute que Jeffrey Epstein aurait aidé « Moscou à contourner des sanctions occidentales et américaines », sans toutefois présenter de preuves de ses dires.
L’espion venu du froid
Mais le média public est loin d’être le seul à accréditer la thèse selon laquelle Jeffrey Epstein serait un agent russe. Le journal La Croix titre récemment l’un de ses articles (6 février 2026) : « Affaire Epstein : les relations opaques de l’ex-financier avec la Russie sèment le trouble ». Selon le quotidien, Jeffrey Epstein était en contact avec un ex-ministre du Développement économique de la Russie, Sergueï Beliakov ; ce qui pourrait supposer des liens troubles avec Moscou. De plus, Epstein avait demandé à son ami l’ex-premier ministre travailliste norvégien Thorbjorn Jagland, devenu depuis président du Conseil de l’Europe, de l’introduire auprès de Sergueï Lavrov. Des preuves assez minces qui ne « suffisent pas à faire de lui un espion ». Il est « impossible » d’affirmer que Jeffrey Epstein était un agent russe mais des faits « nourrissent ce soupçon », conclut le journal.
De même, pour Elsa Vidal, chroniqueuse sur LCI et BFMTV, Jeffrey Epstein ayant des liens anciens avec la Russie (depuis 1998) et étant en contact avec Sergueï Beliakov, cela semble très probable qu’il ait aidé le Kremlin.
LE CHOIX D’ELSA VIDAL — Jeffrey Epstein, un agent au service du Kremlin ? pic.twitter.com/5G2IEEqBYl
— BFM (@BFMTV) February 10, 2026
« Manipulé sans s’en rendre compte »
Le summum du complotisme autorisé est atteint dans l’émission C dans l’air. La présentatrice Caroline Roux demande à un ex-espion de la DGSE, Vincent Crouzet[1], si Jeffrey Epstein avait les habitudes d’un espion russe.
Dans une séquence surréaliste, l’ancien agent français lui répond que le partenaire de Ghislaine Maxwell a « été utilisé, manipulé » sans s’en rendre compte et qu’il était « une proie facile pour les renseignements russes ». En définitive, Jeffrey Epstein aurait organisé le trafic sexuel de milliers de femmes et fait chanter la classe politique européenne à l’insu de son plein gré.
Vincent Crouzet va même jusqu’à dire que s’il était à la place de Poutine, il ferait tout pour « amplifier la rumeur que Jeffrey Epstein était un agent de renseignement russe pour accréditer la thèse d’une superbe opération de manipulation des renseignements russes qui a réussi ».
Un récit international
Toutefois, il n’y a pas que des médias français qui accusent Jeffrey Epstein d’être un agent russe ; des médias britanniques comme le Daily Mail et The Telegraph font de même.
Cependant, si l’on se penche sérieusement sur les liens entre la Russie et Jeffrey Epstein, on s’aperçoit d’abord qu’en 2010, le financier pédocriminel a certes demandé l’aide de Peter Mandelson, ambassadeur britannique aux États-Unis, pour obtenir un visa russe ; mais aucune preuve ne montre qu’il s’est bien rendu en Russie à ce moment-là.
De surcroît, en 2012, Boris Nikolic, ancien conseiller de la Fondation Bill et Melinda Gates, écrivait à Epstein qu’Ilya Ponomarev, ex-député de la Douma et membre du Parti communiste, organisait des soulèvements contre Poutine et « pourrait remplacer Poutine et devenir président ». Nikolic demande même comment Jeffrey Epstein pourrait aider cet opposant à Vladimir Poutine, ce qui infirme la possibilité pour Epstein d’être piloté par le « tsar ».
La piste israélienne de Jeffrey Epstein
En revanche, les fichiers rendus publics apportent de solides preuves quant aux liens de Jeffrey Epstein avec le pouvoir israélien et le Mossad. Même l’hebdomadaire Le Point évoque l’hypothèse de ces liens. Le pédocriminel était en effet employé par le Mossad, selon les affirmations contenues dans la dernière série de documents publiés par le ministère américain de la Justice, liés au défunt délinquant sexuel.
Dans un rapport du bureau local du FBI de Los Angeles datant de 2020, un informateur confidentiel affirme qu’« Epstein était un agent coopté par le Mossad ». Plus précisément, selon ce document, Jeffrey Epstein était guidé par Alan Dershowitz, avocat et professeur de droit à Harvard, lui aussi coopté par le Mossad, qui aurait également formé Jared Kushner, haut conseiller de Donald Trump. En outre, l’informateur anonyme précise que Jeffrey Epstein était proche de l’ancien premier ministre israélien Ehud Barak, qui l’aurait formé comme espion (source ci-dessous).
Une amitié durable entre Ehud Barak et Jeffrey Epstein
Les relations entre l’ancien Premier ministre israélien et Jeffrey Epstein sont largement documentées. C’est en 2003, par l’intermédiaire de Shimon Peres, autre ex-Premier ministre israélien décédé en 2016, qu’Epstein aurait rencontré pour la première fois Ehud Barak.
Leur relation a mêlé affaires et contacts personnels, perdurant après la condamnation d’Epstein pour délits sexuels en 2008. Ehud Barak a exploré divers projets commerciaux avec Epstein, comme la startup Reporty et des deals pétroliers, en s’appuyant sur ses conseils et son réseau. Epstein offrait son appartement new-yorkais pour des séjours de Barak et sa femme Nili Priel, avec des échanges d’emails pour organiser voyages et réunions.
Quant à leurs rencontres, le média de gauche Jacobin.com a comptabilisé plus de 60 meetings communs, de septembre 2010 à mars 2019, dont au moins sept pendant que Barak était ministre de la Défense israélienne.
D’autres sources, comme le Washington Post, comptabilisent environ 36 visites entre 2013 et 2017, incluant un vol privé en 2014 et une visite sur l’île d’Epstein « Little Saint James » du ministre avec sa femme. Ehud Barak a rencontré Epstein mensuellement pendant près d’un an, dès décembre 2015. En janvier 2016, Barak a été photographié alors qu’il entrait dans la maison d’Epstein à Manhattan, le visage caché, le même jour où un grand groupe de femmes a été vu entrant dans la maison.
Au cœur des ombres projetées par l’empire tentaculaire de Jeffrey Epstein se dessine un réseau d’intrigues qui effleure également les arcanes du renseignement britannique, tel un roman d’espionnage où les masques tombent avec une lenteur calculée, sous le regard complaisant – ou aveugle – des gardiens médiatiques.
Un scandale libyen
Ghislaine Maxwell, la fidèle acolyte d’Epstein, héritière d’un père, Robert Maxwell, magnat des médias dont la mort mystérieuse en 1991 alimenta les spéculations sur ses allégeances multiples au MI6, au KGB et au Mossad, servit de pont vers ces sphères occultes ; le patriarche, en vendant aux services secrets des logiciels truffés de backdoors, légua à sa fille une multitude de contacts dans les plus hautes sphères britanniques, qu’Epstein exploita avec une avidité de prédateur.
Des courriels exhumés révèlent comment un homme du nom de Greg Brown, en juillet 2011, ourdit des plans pour siphonner des milliards d’actifs libyens gelés, s’alliant à d’anciens agents du MI6 et du Mossad pour s’emparer des actifs de ce « riche pays » qu’était la Libye.
Une révélation que les tabloïds britanniques, prompts à sensationnaliser les frasques princières d’Andrew, ont souvent reléguée au rang de « théorie du complot », préférant moquer les « délires conspirationnistes » plutôt que de creuser ces liens qui jettent un nouveau regard sur le drame libyen.
Emails from July 2011 show that Jeffrey Epstein and an associate named Greg Brown discussed plans to extort Libyan officials and seize state assets under the pretext of helping rebuild the country, with involvement from former MI6 and Mossad.
The correspondence took place during… pic.twitter.com/qMNi0MuLjQ
— AF Post (@AFpost) January 30, 2026
Jeffrey Epstein : maître chanteur de la noblesse britannique ?
Et que dire des politiques britanniques, ces figures patriciennes enlisées dans la toile d’Epstein ? Peter Mandelson, ce baron du New Labour, ancien ministre et ambassadeur, fut démasqué pour avoir distillé à Epstein des confidences sur des ventes d’actifs et des réformes fiscales durant la tourmente de 2008. Un échange qui fit éclater un scandale retentissant en 2025, contraignant Keir Starmer à bredouiller des excuses aux victimes tout en limogeant son allié – un épisode que les médias français ont cette fois largement couvert.
Le prince Andrew, quant à lui, incarne la chute shakespearienne de la noblesse anglaise.
Virginia Giuffre, une femme américaine, a affirmé avoir été victime d’exploitation sexuelle par Epstein et son entourage, et forcée d’avoir des relations sexuelles avec Andrew Mountbatten-Windsor quand elle avait 17 ans. Elle a porté plainte en août 2021 et en 2022, le prince Andrew conclut un accord à l’amiable avec Giuffre : l’affaire est alors classée sans procès — un dédommagement financier important est versé à la victime, mais Andrew ne reconnaît aucune culpabilité.
Impliqué dans ce scandale sexuel, et forcé de renoncer à l’usage de ses titres royaux, Andrew se retire de la vie publique en 2019. Ceci démontre comment Epstein a infiltré les plus hautes sphères de la couronne anglaise, exploitant faiblesses humaines et concupiscence.
Jeffrey Epstein était un pédocriminel monstrueux mais aussi un stratège qui n’hésitait pas à multiplier les alliances avec divers services de renseignements, gouvernants et têtes couronnées pour s’enrichir et élargir son carnet d’adresses.
Dans cette saga, une partie des médias continue de désinformer ou de ne dévoiler qu’une part de la vérité sur la pieuvre Epstein, dont les tentacules touchent bien au-delà de la seule Russie.
Jean-Charles Soulier
Notes
- Selon sa page Wikipédia, un spécialiste des renseignements français, Jean-Christophe Nottin, conteste l’appartenance de Vincent Crouzet à la DGSE et le décrit uniquement comme un collaborateur des services secrets français. ↑


