Ancien industriel reconverti en psychothérapeute, le millionnaire Olivier Legrain assume désormais vouloir peser dans la séquence 2027. Entre financement de médias engagés et projet de « Maison des médias libres » à Barbès, il promet de « mutualiser » et de « libérer ». Reste le nœud : qui tient la clef ?
Olivier Legrain sort progressivement du registre discret du donateur pour endosser un rôle plus politique. À gauche, son nom circule depuis des années dans les rédactions dites « indépendantes » (comprenez de gauche et d’extrême gauche) qu’il soutient financièrement, et dans les cénacles où l’on cherche une méthode (ou une primaire) pour éviter l’éparpillement en 2027. La nouveauté, c’est la structuration : un lieu, un récit et une stratégie d’écosystème.
La « Maison des médias libres » : mutualiser, oui… mais sous quel toit ?
Le projet le plus visible est immobilier et symbolique : la « Maison des médias libres » au 70 boulevard Barbès (Paris 18ᵉ). Le Monde relate que le Conseil de Paris a voté, le 25 juin 2024, la vente du bâtiment à un collectif composé d’Olivier Legrain et de la foncière Bellevilles, pour une ouverture annoncée fin 2026 après travaux. Le projet vise à rassembler des médias comme Politis, Basta!, Regards, Blast, Les Jours ou Alternatives économiques, avec studios et espaces ouverts au public.
Sur le papier, l’idée répond à une fragilité réelle : des rédactions vulnérables, des coûts fixes lourds, et une concentration du secteur qui asphyxie le pluralisme. Mais l’équation, comme la couleur de ces titres, n’est pas neutre : quand un « média libre » dépend d’un mécène pour ses murs, sa logistique ou sa survie, l’indépendance devient une promesse à surveiller autant qu’un principe affiché.
La gauche le rappelle assez souvent à propos de la sphère Bolloré pour ne pas envisager son autocritique…
Legrain, « anti-milliardaires »… avec des réflexes d’actionnaire
Dans un entretien à StreetPress, Legrain revendique avoir « plusieurs dizaines de millions d’euros » et décrit une décennie de financements « tous azimuts » (prêt à Politis, soutien à Blast, Vert, Media Coop, etc.), tout en précisant détenir 2,4 % de StreetPress. Il raconte aussi être entré au capital des Jours aux côtés de Xavier Niel. Autrement dit : une critique de la concentration… accompagnée d’une pratique assumée de prise de participations et d’agrégation. Ces médias ont également tous en commun une hostilité aux médias Bolloré, une manière d’illustrer une étonnante rivalité millionnaire/milliardaire !
Legrain a d’ailleurs théorisé cette posture dans un livre coécrit avec Vincent Edin, Sauver l’information de l’emprise des milliardaires (Payot), appelant à résister à l’influence des grandes fortunes dans les médias. Le paradoxe est frontal : combattre l’« emprise » par la figure d’un riche « différent », plus vertueux, plus « citoyen ».
2027 : la tentation du « faiseur » plus que du simple donateur
Legrain a aussi financé, selon L’Express, la Primaire populaire à hauteur de 400 000 euros en 2022.
Un échec retentissant avec une primaire censée être démocratique qui s’était imposée à la gauche sans l’accord du plus gros candidat de cette famille politique : Jean-Luc Mélenchon. Résultat, Christiane Taubira, nommée championne, ne participera même pas à la présidentielle.
L’épisode dit quelque chose : derrière le soutien aux médias, il y a une volonté d’architecture politique, de méthode, de coalition.
L’engagement légitime pour ses idées de gauche radicale comme social-démocrate fait emprunter un chemin résolument paradoxal à Olivier Legrain, qui emprunte les outils de l’investisseur : capitaux, prises de parts et choix souverains… Un peu comme ceux que ses rédactions aiment critiquer.
Voir aussi : Olivier Legrain, portrait
Rodolphe Chalamel


