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Médias arabes : d’une normalisation décomplexée à une normalisation honteuse

7 janvier 2026

Temps de lecture : 5 minutes
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Médias arabes : d’une normalisation décomplexée à une normalisation honteuse

Temps de lecture : 5 minutes

Médias arabes : d’une normalisation décomplexée à une normalisation honteuse

Au moment où les ten­sions au Proche-Ori­ent sem­blaient s’apaiser, après une guerre dévas­ta­trice de deux ans, le proces­sus de nor­mal­i­sa­tion des rela­tions entre Israël et ses voisins arabes peine à redé­mar­rer. La panique provo­quée au Liban par la dif­fu­sion, en décem­bre dernier, d’une inter­view avec un ambas­sadeur israélien en donne toute la mesure.

Un message au public libanais

Fait inédit dans l’histoire de la presse libanaise, le site Ici Bey­routh (qui a aus­si une ver­sion en anglais, This is Beirut), pro­priété d’un ban­quier proaméri­cain, Antoun Sehnaoui, sort, le 4 décem­bre 2025, une « inter­view exclu­sive » de l’ambassadeur d’Israël aux États-Unis, Yechiel Leit­er, qui a fait l’effet d’une bombe. Ce qui a davan­tage semé le trou­ble, c’est que le diplo­mate inter­viewé appa­rait à l’écran seul, s’adressant directe­ment à la caméra. Une pos­ture qui laisse penser plutôt à un mes­sage à des­ti­na­tion du pub­lic libanais, en pleine con­tro­verse sur la ques­tion du désarme­ment du Hezbollah.

Panique dans la rédaction

Les médias locaux sont vite par­tis en croisade con­tre Ici Bey­routh. Le site Mega­phone, réputé pour­tant pour sa ligne mod­érée, cri­tique l’initiative déjà dans sa forme. Pour ce média qui se présente comme « indépen­dant », il ne s’agit pas d’un entre­tien jour­nal­is­tique mais bien d’une « mise en scène promotionnelle ».

D’autres médias, comme Al-Akhbar (pro-Hezbol­lah), s’intéressent aux couliss­es de cette inter­view. Sous le titre : « Panique dans l’empire de Sehnaoui », ce quo­ti­di­en à gros tirage révèle qu’au lende­main de la paru­tion de l’entretien, le directeur d’Ici Bey­routh, Mark Sikali, aurait con­tac­té l’ambassade de France à Bey­routh, pour deman­der pro­tec­tion, voire aus­si un droit d’asile dans l’Hexagone.

Selon Al-Akhbar, la rédac­tion d’Ici Bey­routh a été sur­prise par la pub­li­ca­tion immé­di­ate de l’entretien, craig­nant des pour­suites pour « intel­li­gence avec l’ennemi » et des men­aces de la part du Hezbol­lah ou de ses par­ti­sans. La direc­tion d’Ici Byrouth n’a pas démen­ti ces informations.

Un scoop empoisonné ?

Dans un autre arti­cle, Al-Akhbar estime que l’initiative d’Ici Bey­routh, lancée comme un bal­lon de test, vise à « accélér­er un agen­da israélien », accu­sant le site de servir de « canal pour la pro­mo­tion d’un nar­ratif poli­tique qui est celui de l’ennemi », tout en reprochant aux autorités du pays leur silence sur ce qu’il qual­i­fie de « dérive grave ». Il faut dire qu’au Liban, il règne un tel désor­dre en ce moment que le gou­verne­ment donne l’impression d’être débor­dé. Ce qui prof­ite, dans un cer­tain sens, à la presse, et fait du Liban, aujourd’hui, le pays arabe où la presse est la plus libre !

La plate­forme Shafaq­na Pales­tine, reprise par le quo­ti­di­en lon­donien Al-Quds Al-Ara­bi, s’interroge insi­dieuse­ment si la pub­li­ca­tion d’un entre­tien avec un ambas­sadeur israélien au Liban était « un scoop ou un acte de normalisation ».

L’article présente l’entretien comme « une rup­ture d’un tabou/boycott médi­a­tique » qui revêt un sens par­ti­c­uli­er dans le con­texte d’après-guerre actuel, dom­iné par des fric­tions aigues au sein de la classe poli­tique libanaise au sujet de l’avenir du Hezbol­lah. En effet, le gou­verne­ment de Nawaf Salam (pro-saou­di­en) a établi un agen­da pour le désarme­ment de l’organisation chi­ite, mais celle-ci s’y oppose fermement.

Une normalisation en panne

La sor­tie d’Ici Bey­routh ne sem­ble pas avoir bonne presse, y com­pris chez cer­tains médias proches des Émi­rats arabes unis (cham­pi­on de la nor­mal­i­sa­tion). Le quo­ti­di­en Al-Arab, parais­sant à Lon­dres et relayant tra­di­tion­nelle­ment les posi­tions d’Abu Dhabi, affiche en titre : « Un ambas­sadeur israélien par­le à un média libanais : mes­sage de paix ou provo­ca­tion poli­tique ? » Il souligne le car­ac­tère « sub­ver­sif » d’une telle ini­tia­tive, tout en s’interrogeant sur l’avenir de la nor­mal­i­sa­tion, aujourd’hui en panne.

Plus dubi­tatif encore, le site saou­di­en Aswaq Al-Arab dénonce « l’usage de plate­formes médi­a­tiques pour pro­mou­voir l’option de la nor­mal­i­sa­tion au Liban, dont des entre­tiens publics avec l’ambassadeur israélien à Wash­ing­ton ». Il présente cette tra­jec­toire comme « poli­tique­ment risquée et poten­tielle­ment désta­bil­isatrice pour un Liban déjà divisé ».

Toutes ces con­trac­tions mon­trent que l’ère de la nor­mal­i­sa­tion « décom­plexée » fait par­tie du passé. Pour­tant, de nom­breuses plate­formes médi­a­tiques et chaînes de télévi­sion arabes s’y inscrivaient avec ent­hou­si­asme. C’est le cas notam­ment des médias dif­fu­sant à par­tir des Émi­rats arabes, pre­miers à avoir signé les accords d’Abraham en 2020. Sky News Ara­bia s’est dis­tin­gué, par exem­ple, pour avoir été le pre­mier média arabe à avoir inter­viewé Benyamin Netanyahu, enne­mi numéro un des Arabes.

La chaine saou­di­enne Al-Ara­biya dif­fu­sait régulière­ment des entre­tiens avec des respon­s­ables israéliens, comme celui réal­isé en 2023 avec le porte-parole arabo­phone de l’armée israéli­enne. Aujourd’hui, cette chaîne prône un dis­cours plus pru­dent et plus mesuré sur tout ce qui a trait au con­flit israélo-palestinien.

Durant cette péri­ode de « grâce », même la très pales­tini­enne Al-Jazeera ne s’encombrait pas d’interviewer des respon­s­ables israéliens dans ses émis­sions, notam­ment sur sa chaine en anglais. Une chose inimag­in­able aujourd’hui.

Mus­sa A.

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