Au moment où les tensions au Proche-Orient semblaient s’apaiser, après une guerre dévastatrice de deux ans, le processus de normalisation des relations entre Israël et ses voisins arabes peine à redémarrer. La panique provoquée au Liban par la diffusion, en décembre dernier, d’une interview avec un ambassadeur israélien en donne toute la mesure.
Un message au public libanais
Fait inédit dans l’histoire de la presse libanaise, le site Ici Beyrouth (qui a aussi une version en anglais, This is Beirut), propriété d’un banquier proaméricain, Antoun Sehnaoui, sort, le 4 décembre 2025, une « interview exclusive » de l’ambassadeur d’Israël aux États-Unis, Yechiel Leiter, qui a fait l’effet d’une bombe. Ce qui a davantage semé le trouble, c’est que le diplomate interviewé apparait à l’écran seul, s’adressant directement à la caméra. Une posture qui laisse penser plutôt à un message à destination du public libanais, en pleine controverse sur la question du désarmement du Hezbollah.
Panique dans la rédaction
Les médias locaux sont vite partis en croisade contre Ici Beyrouth. Le site Megaphone, réputé pourtant pour sa ligne modérée, critique l’initiative déjà dans sa forme. Pour ce média qui se présente comme « indépendant », il ne s’agit pas d’un entretien journalistique mais bien d’une « mise en scène promotionnelle ».
D’autres médias, comme Al-Akhbar (pro-Hezbollah), s’intéressent aux coulisses de cette interview. Sous le titre : « Panique dans l’empire de Sehnaoui », ce quotidien à gros tirage révèle qu’au lendemain de la parution de l’entretien, le directeur d’Ici Beyrouth, Mark Sikali, aurait contacté l’ambassade de France à Beyrouth, pour demander protection, voire aussi un droit d’asile dans l’Hexagone.
Selon Al-Akhbar, la rédaction d’Ici Beyrouth a été surprise par la publication immédiate de l’entretien, craignant des poursuites pour « intelligence avec l’ennemi » et des menaces de la part du Hezbollah ou de ses partisans. La direction d’Ici Byrouth n’a pas démenti ces informations.
Un scoop empoisonné ?
Dans un autre article, Al-Akhbar estime que l’initiative d’Ici Beyrouth, lancée comme un ballon de test, vise à « accélérer un agenda israélien », accusant le site de servir de « canal pour la promotion d’un narratif politique qui est celui de l’ennemi », tout en reprochant aux autorités du pays leur silence sur ce qu’il qualifie de « dérive grave ». Il faut dire qu’au Liban, il règne un tel désordre en ce moment que le gouvernement donne l’impression d’être débordé. Ce qui profite, dans un certain sens, à la presse, et fait du Liban, aujourd’hui, le pays arabe où la presse est la plus libre !
La plateforme Shafaqna Palestine, reprise par le quotidien londonien Al-Quds Al-Arabi, s’interroge insidieusement si la publication d’un entretien avec un ambassadeur israélien au Liban était « un scoop ou un acte de normalisation ».
L’article présente l’entretien comme « une rupture d’un tabou/boycott médiatique » qui revêt un sens particulier dans le contexte d’après-guerre actuel, dominé par des frictions aigues au sein de la classe politique libanaise au sujet de l’avenir du Hezbollah. En effet, le gouvernement de Nawaf Salam (pro-saoudien) a établi un agenda pour le désarmement de l’organisation chiite, mais celle-ci s’y oppose fermement.
Une normalisation en panne
La sortie d’Ici Beyrouth ne semble pas avoir bonne presse, y compris chez certains médias proches des Émirats arabes unis (champion de la normalisation). Le quotidien Al-Arab, paraissant à Londres et relayant traditionnellement les positions d’Abu Dhabi, affiche en titre : « Un ambassadeur israélien parle à un média libanais : message de paix ou provocation politique ? » Il souligne le caractère « subversif » d’une telle initiative, tout en s’interrogeant sur l’avenir de la normalisation, aujourd’hui en panne.
Plus dubitatif encore, le site saoudien Aswaq Al-Arab dénonce « l’usage de plateformes médiatiques pour promouvoir l’option de la normalisation au Liban, dont des entretiens publics avec l’ambassadeur israélien à Washington ». Il présente cette trajectoire comme « politiquement risquée et potentiellement déstabilisatrice pour un Liban déjà divisé ».
Toutes ces contractions montrent que l’ère de la normalisation « décomplexée » fait partie du passé. Pourtant, de nombreuses plateformes médiatiques et chaînes de télévision arabes s’y inscrivaient avec enthousiasme. C’est le cas notamment des médias diffusant à partir des Émirats arabes, premiers à avoir signé les accords d’Abraham en 2020. Sky News Arabia s’est distingué, par exemple, pour avoir été le premier média arabe à avoir interviewé Benyamin Netanyahu, ennemi numéro un des Arabes.
La chaine saoudienne Al-Arabiya diffusait régulièrement des entretiens avec des responsables israéliens, comme celui réalisé en 2023 avec le porte-parole arabophone de l’armée israélienne. Aujourd’hui, cette chaîne prône un discours plus prudent et plus mesuré sur tout ce qui a trait au conflit israélo-palestinien.
Durant cette période de « grâce », même la très palestinienne Al-Jazeera ne s’encombrait pas d’interviewer des responsables israéliens dans ses émissions, notamment sur sa chaine en anglais. Une chose inimaginable aujourd’hui.
Mussa A.


