Accueil E Veille médias E France 5, Le Parcours des combattantes d’Olivier Delacroix : plus belle la banlieue

France 5, Le Parcours des combattantes d’Olivier Delacroix : plus belle la banlieue

19 mars 2018 | Temps de lecture : 10 minutes

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La France s’enorgueillit souvent d’être le pays des droits de l’Homme et de la liberté de pensée, toutes choses qui ne peuvent aller sans des chaînes de télévision publiques ouvertes à des conceptions diverses du monde. En quête d’ouverture d’esprit, l’Observatoire du Journalisme décortique un documentaire récemment diffusé sur France 5.

Le doc­u­men­taire s’intitule « Le par­cours des com­bat­tantes » et a été dif­fusé sur France 5, dans l’émission Le Monde en Face présen­tée par Mari­na Car­rère d’Encausse depuis 2014. Chaque mer­cre­di, cette émis­sion pro­pose un doc­u­men­taire suivi d’un débat. L’émission du mer­cre­di 14 mars 2018 était présen­tée ainsi :

« Le par­cours des combattantes
de : Olivi­er Delacroix, Katya Maksym
avec : Olivi­er Delacroix
73min | 2018 | tous publics

Qua­tre femmes qui ont gran­di et vécu en Seine-Saint-Denis se con­fient à Olivi­er Delacroix sur leur des­tinée. De l’autre côté du périphérique, dans ces quartiers excen­trés et refer­més sur eux-mêmes, elles racon­tent com­ment la cité a forgé leur car­ac­tère. La vio­lence et la révolte ont ryth­mé leur ado­les­cence, mais elles ont aus­si appris l’en­traide et le respect. Dev­enues mères, elles ont gardé un lien très fort avec leur quarti­er, tout en souhai­tant une vie meilleure pour leurs enfants. Déter­minées, ces femmes par­lent sans détour de leur com­bat pour accéder à la vie qu’elles mènent aujour­d’hui, défi­ant les préjugés sur les quartiers ».

Théorique­ment, le titre de l’émission Le Monde en face sous-entend une volon­té de regarder les choses telles qu’elles sont, autrement dit sans tabous. Un con­cept qui devrait être intéres­sant rel­a­tive­ment à un doc­u­men­taire plongeant dans la vie des « quartiers ». Le pitch peut cepen­dant d’emblée faire douter du car­ac­tère non binaire du doc­u­men­taire pro­posé ce soir-là, indi­quant que les femmes des « quartiers » sont astreintes à un « par­cours des com­bat­tantes » et qu’il s’agit de défi­er « les préjugés sur les quartiers ».

Quatre femmes du 9–3

« Le par­cours des com­bat­tantes » donne à voir la tra­jec­toire de vie de qua­tre femmes ayant vécu en Seine Saint-Denis, départe­ment lab­o­ra­toire sur le plan « mul­ti­cul­turel » de l’avenir en marche de la France. Là où il est par exem­ple néces­saire de nom­mer deux pro­fesseurs des écoles par classe afin que les élèves puis­sent suiv­re ce qui est enseigné en langue française, langue qui n’est pas la langue mater­nelle de la majorité. Ces qua­tre femmes ont quit­té ce qu’elles appel­lent « le quarti­er » et y revi­en­nent à l’initiative du réal­isa­teur Olivi­er Delacroix : « Elles ont gran­di à La Courneuve, à Villepinte, Aulnay-sous-Bois ». Le doc­u­men­taire s’attarde sur cha­cune de ces femmes : Sylvie, Tishou, Nadia et Laetitia.

Écou­tons et regar­dons deux d’entre elles : Sylvie et Tishou.

Les phrases du documentaire

Le choix des mots apprend beau­coup. Flo­rilège (les mots mis en gras le sont par nos soins) :

Intro­duc­tion

  • « Toutes ont dû s’affirmer pour trou­ver leur place dans un envi­ron­nement hos­tile »

Sylvie/Les 4000/La Courneuve

  • « La Courneuve c’est ce qui m’a fab­riquée (…) une cer­taine forme de vio­lence, une cer­taine forme d’intégrité morale mal­gré tout ».
  • « Mon enfance a été vrai­ment mag­ique (…) on a été dans pleins de pays grâce à la mairie (…) à Paris, après, il y avait une pau­vreté morale et affec­tive que je n’aie jamais ressen­tie à La Courneuve »
  • « Bagar­res tout le temps (…) affron­te­ments à l’arme à feu (…) sou­vent des morts, sou­vent par tox­i­co­manie (…) par exem­ple, dans ma cité, ici, j’ai pris une balle dans la jambe, par quelqu’un qui se prom­e­nait avec une arme »
  • « Avec les poussées religieuses et tout ça, c’est devenu dif­férent, j’ai pas de juge­ment moral à porter là-dessus, je remar­que juste que les choses sont redis­tribuées dif­férem­ment (…) les com­mu­nautés religieuses ne parta­gent plus trop, il y a un anti­sémitisme en France, dans les cités, que j’ai pas con­nu moi. Regardez, ya pas une fille dans la rue là (…) Il y a un repli, il y a aus­si les médias qui véhicule l’image d’une ban­lieue dif­fi­cile où les femmes sont stig­ma­tisées, mais c’est vrai que le voile est beau­coup plus présent, ça c’est évi­dent (…) j’ai retrou­vé des petites qui por­taient le voile. Je peux pas me pronon­cer pour tout le monde mais yen a pour qui c’est comme une forme de récon­fort moral, yen a pour qui c’est une provo­ca­tion très claire envoyée à la gueule des Français, voilà on est là, vous voulez pas nous inté­gr­er alors on va se dés­in­té­gr­er, et puis yen a pour qui c’est quand même une quête morale, un chemin per­son­nel qui les a con­duit vers l’Islam, on a pas à juger de cela (inter­ven­tion du réal­isa­teur : « bien sûr ») ».
  • « Mon grand-père dis­ait : atten­dez, ils nous don­nent cet apparte­ment et en plus ils nous aident à pay­er le loy­er, n’en jetez plus ! Et moi j’ai été élevée là-dedans, dans la recon­nais­sance de ce que la France a fait pour nous ».
  • « Il y avait beau­coup de filles qui se fai­saient recoudre l’hymen à l’hôpital de la Roseraie, c’était une opéra­tion con­nue. Y’avait beau­coup de filles aus­si qui se fai­saient pren­dre par der­rière pour rester vierges au mariage, de ma généra­tion, y’avait un gros tabou sur la sex­u­al­ité (…) toutes les filles étaient vierges jusqu’au mariage (…)
  • « On n’était pas tous des mêmes orig­ines raciales »
  • « Moi j’ai gran­di dans une poubelle, on jouait aux billes avec les cafards »

Tishou/Aulnay-sous-Bois/c­ité des 3000

  • « Sou­vent des femmes qui se cou­vrent n’ont pas accès à des cours de danse (…) entre femmes, elles peu­vent se dévoil­er, ya moins de problèmes (…)
  • Le réal­isa­teur : « La cité des 3000, un quarti­er ren­du tris­te­ment célèbre (…) il y a peu suite à l’agression du jeune Théo ».
  • « En tant qu’enfant c’est génial d’être dans un quarti­er où tout le monde se con­naît, on était les enfants de tout le monde et le respect, sûr, sûr, sûr, que tous les par­ents l’ont inculqué (…) Mais aujourd’hui c’est telle­ment devenu cha­cun pour soi (…) avant on se mélangeait, musul­mans, protes­tants, chré­tiens, juifs (…) et, petit à petit, ya eu de moins en en moins de Français, et du coup de mélanges »
  • « On par­le de com­mu­nau­tarisme mais à un moment don­né on s’est retrou­vé qu’entre nous, ça c’est une réal­ité que tu prends dans la face, on com­mence à avoir peur les uns des autres, à plus se recon­naître, à s’enfermer, c’est dû au sys­tème, il aime bien sec­toris­er, il aime bien stig­ma­tis­er (…) on est dans cette case ? Alors ok, fuck le sys­tème alors ».
  • « Les 3000, c’est un quarti­er de gens en colère parce qu’ils ont été leur­rés, ils ont été lésés, ils ont été mis sur le côté (…) [à l’arrière-plan, un bureau de poste, des espaces verts neufs, des instal­la­tions sportives ouvertes et modernes…]
  • « Qu’est-ce qui fait que pen­dant toutes mes années col­lège j’ai jamais porté de jupes ? »
  • Au sujet des caves : « un jour, en jouant on a marché sur un cadavre (…) Une meuf qui entrait dans la cave, hon­nête­ment, dans le genre de la répu­ta­tion c’était une pute (…) c’était aus­si un endroit de ren­con­tre et de partage, il y avait des cours de français, des cours d’arabe, des cours d’arabe (elle insiste), les mosquées elles étaient pas en l’air ‚elles étaient dans les sous-sols (…) tu vois, les caves, c’est grand comme appel­la­tion et c’est là où j’ai décou­vert le dépasse­ment de soi »
  • Plus tard à Lon­dres : « Là-bas, on voit une française. Là-bas, je me suis sen­tie légitime, aux yeux des autres j’étais la France, alors que ma France me met en périphérie ».
  • En 2000, son frère est tué au couteau dans la rue à Paris : « La tragédie de tout ça c’est que ça intéresse per­son­ne, nous on a per­du un mem­bre de la famille, un noir de plus de ban­lieue quoi (…) Ça m’a aidée à me posi­tion­ner dans ma spir­i­tu­al­ité (Tishou s’est con­ver­tie à l’Islam suite à la mort de son frère). Pas l’Islam dont on par­le dans les médias, celui qui apprend à aimer dans l’obéissance et à obéir dans l’amour (…) un mieux savoir vivre, je vous laisse croire en vos psy, lais­sez-moi croire en mon prophète ».
  • « Quand tu viens du 9–3, quand t’es femme, quand t’es noire, eh ben tu pour­rais presque te gar­er sur une place hand­i­capée, c’est un hand­i­cap dans ce système ».

Les images du documentaire

Ce que le téléspec­ta­teur a sous les yeux n’est guère plus anodin.

Reportage sur Sylvie

Le tra­jet de Paris à La Courneuve en métro mon­tre des quais où la majeure par­tie de la pop­u­la­tion sem­ble orig­i­naire d’autres par­ties du monde que d’Europe. Une fois arrivés à la cité des 4000, le réal­isa­teur et Sylvie ne croisent plus un indi­vidu ayant l’air d’un européen. Plus Sylvie et le réal­isa­teur pro­gressent dans la cité, plus le sen­ti­ment visuel qui pré­vaut est qu’ils sont dans une ville d’Afrique sub­sa­hari­enne ou d’Afrique du Nord (la majorité des femmes sont voilées), excep­tée la qual­ité des infra­struc­tures. Les femmes noires sont habil­lées comme à Abid­jan ou à Lagos. Le doc­u­men­taire insiste sur le rôle de l’école et des bib­lio­thèques qui ont per­mis d’intégrer les pop­u­la­tions immi­grées il y a 30 ans : l’école et l’université sont présen­tées comme « le salut ». Sylvie n’a pas été « par­quée » dans les facs de ban­lieue, indique le réal­isa­teur, elle est allée à la Sor­bonne. Sylvie a fait car­rière dans la pub­lic­ité puis est dev­enue écrivain. Son mes­sage aux filles des quartiers : « Il faut aimer la France (…) s’adosser à l’école e la République (…) com­mencer par aimer votre pays et pren­dre ce que la France vous donne (…) la France est un pays qui donne beau­coup à ses citoyens. Il ne s’agit pas de se com­plaire dans son rôle de victime ».

Reportage sur Tichou

La jeune femme, « Française née d’un père séné­galais et d’une mère antil­laise », est choré­graphe et coach en développe­ment per­son­nel. Elle donne des cours de danse. Ses élèves sont exclu­sive­ment des femmes et unique­ment des femmes d’Afrique noire ou d’Afrique du Nord, car « elle a longtemps subi le regard des hommes ». La cité des 3000, pour 3000 loge­ments soci­aux. Dans la rue, il n’y a vis­i­ble­ment aucune per­son­ne dont les orig­ines plus ou moins loin­taines sont européennes. Tishou insiste sur le fait que le quarti­er béné­fi­cie de beau­coup de choses : réno­va­tion, espaces de jeux, espaces de sports et de loisirs… La manne de l’État. Une jeune élève du cours de danse, à peine sor­tie de l’adolescence, par­le au sujet de l’Islam : « Main­tenant on sim­pli­fie tout alors qu’on vit dans un monde com­plexe. Main­tenant ya plus de purs, tout le monde a été mélangé à un moment don­né, on nous iden­ti­fie, on nous place dans une case (…) moi je suis un pur pro­duit de cette moder­nité, je suis métisse, fran­co-dji­bou­ti­enne (…) j’ai adhéré par amour de la spir­i­tu­al­ité à l’Islam, par philoso­phie (…) j’aspire un jour à me voil­er (…) on va me dire tu as per­du ta lib­erté (…) ces femmes voilées on les oppresse, avec cette tyran­nie du dévoile­ment, on les oppresse ». Le réal­isa­teur ne pro­pose aucun recul, ne pré­cise pas à quelles organ­i­sa­tions poli­tiques asso­cia­tives ces jeunes femmes au dis­cours très bien rodé appartiennent.


« Le par­cours des com­bat­tantes », qui donne, comme le dit le réal­isa­teur en con­clu­sion de son reportage, la parole à « des mil­i­tantes », est un plaidoy­er bien con­stru­it en faveur de l’intégration, telle qu’elle se pra­ti­quait il y a 40 ans. Un moment des­tiné à don­ner de l’espoir, moment qui oublie cepen­dant un fait essen­tiel : les pop­u­la­tions majori­taire­ment islamisées des ban­lieues, n’aspirent pas actuelle­ment à l’intégration dans la France de la République mais à vivre ici comme là-bas, y com­pris sur le plan des lois ou cou­tumes. Ce que traduit, comme par inad­ver­tance, cha­cune de ces femmes quand elles évo­quent « les Français ».

Le reportage ne pou­vait qu’être bien accueil­li. Et pour­tant… le lun­di 12 mars, son réal­isa­teur Olivi­er Delacroix se voit reprocher sur CNews (dernier quart d’heure du débat) d’avoir lais­sé enten­dre qu’il y aurait du « racisme anti blancs en ban­lieue ». À pro­pa­gande, pro­pa­gande et demie…

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