En un demi-siècle, la marque à la pomme a bien plus que transformé l’info. En la rendant mobile, instantanée et omniprésente, elle a profondément remodelé les habitudes de consommation médiatique et s’est imposée comme un intermédiaire incontournable entre les rédactions et leurs lecteurs. Une emprise discrète, mais colossale.
Ce 1er avril, Apple a sorti les enceintes. Pour fêter son demi-siècle d’existence, la marque a organisé des festivités mondiales : concerts d’Alicia Keys à New York, de Paul McCartney à l’Apple Park, ou encore un « DJ Set » de Cassius et de Breakbot à l’Apple Store des Champs-Élysées. La firme fondée par Steve Jobs et Steve Wozniak dans un garage de Los Altos a célébré sa réussite : avoir transformé la technologie personnelle.
Côté médias, pas de doute : l’entreprise a profondément remodelé la façon dont des milliards de personnes accèdent à l’actualité, la consomment et la découvrent. Loin des feux d’artifice marketing, l’empreinte la plus durable d’Apple sur la société réside peut-être dans cette révolution discrète : celle de l’information.
Il fallait adopter l’iPhone
Une ambition latente depuis des décennies. 22 janvier 1984 : Apple diffuse lors du Super Bowl une publicité réalisée par Ridley Scott inspirée de Big Brother Une femme court dans une salle où des individus anonymes regardent un écran diffusant la propagande. Elle lance un marteau et l’écran explose. 24 heures plus tard, le Macintosh est dévoilé.
Prophétique… Mais avons-nous été libérés ou avons-nous remplacé un asservissement par un autre ?
Indispensable pour les médias alternatifs
Car en 2007, Apple a bouleversé nos habitudes avec l’iPhone. Avant cet appareil, l’actualité relevait encore largement du rituel : journal du matin, JT du soir, ordinateur de bureau. Bien sûr, avant cela Internet avait déjà envahi les foyers. Bien sûr aussi, les premiers smartphones remontent à la fin des années 90. Mais Apple, avec l’iPhone, en a fait un boom.
Avec le smartphone tactile, l’information devient mobile, permanente et instantanée. Notifications push, rafraîchissement du fil d’actualité en un glissement de doigt, lecture en une main dans le métro ou pendant la pause-café : la consommation d’info n’a plus d’heure ni de lieu. Les journalistes eux-mêmes ont dû s’adapter et l’adopter. Nombre de reportages de terrain ont rapidement été filmés, montés et publiés directement depuis un iPhone. Une innovation qui permettra d’ailleurs, avec l’essor des plateformes numériques, l’émergence des médias alternatifs. Que seraient aujourd’hui TV Libertés, Tocsin ou encore Omerta sans une telle percée technologique ?
Mais 18 ans plus tard, les craintes circulent aussi : « doom scrolling » frénétique sur les réseaux sociaux, « binge watching » de séries sur mini-écran. Tout le monde le sait désormais : l’usage excessif du smartphone peut nuire à la santé, notamment au sommeil. Sur le plan mental, il peut accroître l’anxiété, la dépendance et réduire l’attention. Mais cette menace d’emprise pèse trop peu, semble-t-il, dans les choix individuels.
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Premières tensions
Et du côté d’Apple, le progrès ne s’arrête jamais. L’App Store, lancé en 2008, a accéléré ce basculement. Les grands médias – du New York Times au Monde en passant par CNN – ont investi massivement dans des applications sur mesure, optimisées pour l’écran tactile. Mais ce nouvel écosystème a aussi placé Apple en position d’intermédiaire incontournable : règles strictes de l’App Store, commission de 30 % sur les abonnements in-app et contrôle de la distribution. Une dépendance qui a parfois généré des tensions ouvertes entre la firme et les éditeurs.
2015, autre outil. Apple va s’essayer à l’info avec Apple News, préinstallé sur tous les iPhone, iPad et Mac. Dix ans plus tard, en 2025, il agrège plus de 3 000 publications et propose l’accès à plus de 600 titres de magazines et journaux payants. Avec Apple News+, les abonnés accèdent au contenu derrière des paywalls pour 9,99 $/mois. Selon les derniers chiffres disponibles, l’app compterait environ 220 millions d’utilisateurs actifs mensuels.
Contrairement aux algorithmes purs de Facebook ou Google, Apple met en avant une curation hybride : algorithmes certes, mais aussi une équipe de journalistes professionnels qui sélectionnent les « Top Stories ». La firme présente ce modèle comme un rempart contre la désinformation et les bulles informationnelles. Résultat : des millions de lecteurs sont dirigés chaque jour vers les contenus des médias partenaires, générant pour ces derniers un trafic et des revenus publicitaires non négligeables.
L’arrivée de l’IA a encore plus bousculé les habitudes
Pourtant, ce pouvoir d’intermédiation n’est pas sans ombres. De nombreux éditeurs déplorent une dépendance croissante aux plateformes : quand Apple modifie son algorithme ou sa mise en avant, les audiences fluctuent violemment. L’entreprise a aussi renforcé la protection de la vie privée avec l’App Tracking Transparency (ATT) en 2021, compliquant le ciblage publicitaire et accélérant la transition des médias vers les abonnements payants – une évolution salutaire pour certains, mais mortelle pour d’autres.
Les médias, notamment la presse écrite, sont clairement menacés. En effet, « les annonceurs se font de plus en plus rares », à mesure que les GAFAM prennent une plus grande importance sur le Web. Désormais, ils privilégient la vente de leur publicité à ces plateformes plutôt qu’au Monde ou qu’au Figaro. De facto, la presse est désormais totalement dépendante des géants du Web. D’une part pour être lue, mais aussi parce que c’est un concurrent, de surcroît beaucoup plus puissant qu’elle ne l’est.
L’arrivée de l’IA a encore plus bousculé les habitudes. Avec Apple Intelligence, la firme expérimente les résumés automatiques d’articles et de notifications. Si ces outils promettent une information encore plus fluide, ils ont déjà suscité des controverses : erreurs factuelles ou biais dans les synthèses ont été pointés du doigt, rappelant les limites de l’IA lorsqu’elle touche à l’information.
Un bilan en demi-teinte ? Évidemment, Apple a démocratisé l’accès à l’information, peut-être plus qu’aucune autre entreprise avant elle. Mais les GAFAM peuvent aujourd’hui décider de ce que des centaines de millions de personnes liront ou verront en premier. La Big Tech, acteur désormais central de l’écosystème informationnel, a placé l’info dans les mains de tous. Pour le meilleur et pour le pire.

