L’entrée d’Agnès Pannier-Runacher parmi les membres d’« Évidences » remet en lumière ce think tank fondé en 2025 par Agnès Buzyn et Mélanie Heard. Derrière la promesse de « remettre la science » au centre, l’écosystème affiché ressemble surtout à une passerelle institutionnelle et politico-médiatique qui vise aussi à « lutter contre la désinformation ».
Un forum pseudo apolitique
L’institut se présente comme un « forum » défendant « la valeur émancipatrice de la science » et revendique un combat « apolitique ».
Évidences entend promouvoir l’esprit critique et l’éducation aux mécanismes de manipulation.
Dans ses « champs de réflexion », le think tank place en premier la « promotion de l’esprit scientifique et de la pensée critique en démocratie », une manière de dire à ceux qui ne pensent pas pareil qu’ils sont contre la science ? Le procédé a largement été utilisé durant la crise sanitaire.
L’information et son traitement, au nom de la science !
Dans ses travaux, signés par des êtres humains et sans recours déclaré à l’IA, le think tank a déjà publié une analyse qui s’apparente plutôt à une description dédiée à la désinformation et qui passe en revue les approches dites « classiques » (fact-checking, debunking, éducation aux médias) et discute une stratégie préventive dite de « prédémystification/inoculation » (souvent résumée par « vaccination cognitive »).
Le texte insiste sur un point : les politiques de lutte contre la désinformation devraient être expérimentales, évaluables et fondées sur la littérature scientifique, plutôt que guidées par l’intuition : « La lutte contre la désinformation n’est pas affaire de bon sens, mais de science. »
Évidences communique aussi sur des événements traitant explicitement de désinformation – par exemple une journée (en novembre 2025) structurée en ateliers (« Résister aux fake news », « travail journalistique », « éduquer pour mieux informer », etc.). La liste des profils mis en avant, et la manière dont ils irriguent déjà les grands médias, interrogent sur la frontière entre plaidoyer scientifique, stratégie d’influence et recasage de copains.
Une « Renaissance » pour Agnès Pannier-Runacher
Sur son site, « Évidences » présente Agnès Pannier-Runacher comme députée Renaissance depuis 2024 et membre du gouvernement entre 2018 et 2025, mettant en avant la souveraineté (sic), la compétitivité et les négociations internationales (sic et re-sic !).
Celle-ci, qui plaidait en février 2025 pour une « IA écoresponsable », incarne l’aile gauche du macronisme et sa présence illustre un choix clair : capter des figures politiques (ou ex-politiques) pour peser dans l’agenda public, plutôt que rester dans un rôle d’expertise discrète. Son arrivée « pour avancer sur un thème plus que jamais essentiel : la lutte contre la désinformation » s’inscrit dans le sillage des tournées présidentielles concernant justement la question de l’information. Le combat électoral mal en point, une partie de l’échiquier politique se reporte sur le secteur de l’information qui leur échappe petit à petit.
Dans le même esprit, l’institut explique recevoir son financement de « partenaires publics et privés » associés « à titre consultatif » à sa gouvernance, formulation qui cherche à conjurer le soupçon d’un think tank « financé donc orienté », sans en donner les détails chiffrés.
Un casting institutionnel (et très marqué politiquement)
La promesse d’apolitisme se heurte au pedigree des personnalités présentées. Mélanie Heard, déléguée générale, a notamment dirigé la division santé du think tank Terra Nova. Le site affiche aussi Thierry Pech, explicitement décrit comme directeur général du think tank « progressiste Terra Nova ». Autre profil révélateur : François-Xavier Demoures, passé par des fonctions de « directeur général aux politiques du Parti socialiste ».
À côté de ces marqueurs idéologiques, la galaxie Évidences aligne des hauts fonctionnaires, communicants et dirigeants d’institutions : par exemple Raymond Le Moign (HCL), ex-directeur de cabinet de ministres de la Santé successifs (Marisol Touraine, Olivier Véran et… Agnès Buzyn !), ou Laura Létourneau, déléguée ministérielle au numérique en santé auprès de ministres chargés de la Santé sous l’ère macroniste.
Les portes s’ouvrent pour Agnès Buzyn
Le think tank est présidé par Agnès Buzyn, qui met en avant un parcours scientifique et institutionnel (HAS, ministère, OMS, Cour des comptes). Mais l’entreprise se heurte à une question de crédibilité publique : Buzyn a bien été mise en examen en 2021 pour « mise en danger d’autrui » dans le dossier covid, avant que cette mise en examen ne soit annulée en janvier 2023 ; l’enquête s’est conclue par un non-lieu général en juillet 2025.
Entre-temps, « Évidences » a déjà trouvé des accès de prestige : entretien en mars au Figaro, tribune au Monde signée par Agnès Buzyn et Mélanie Heard en août 2025. Reste un impensé central : les moyens. Et là, la sacro-sainte transparence, valeur cardinale de notre époque, n’est pas appliquée à Évidences. Qui est payé dans ce think tank ? Qui paye ? Ni la science, ni le bon sens ne nous le diront.
Rodolphe Chalamel


