“On finira bien par les avoir” 4/4

Suite et fin du feuilleton de l’été “On finira bien par les avoir”. Une fiction politico-journalistique en quatre parties. Quatrième partie.

J’ai laissé les documents dans le coffre de Regina après avoir pris des notes. De retour chez moi, j’ai commencé par envoyer un mail à mon rédacteur en chef pour l’informer que j’avais une bombe sous le coude et qu’il fallait d’ici peu prévoir 10 pages en Une. Puis, j’ai sillonné le Net à la recherche du moindre élément concernant la société Sifloral, sans rien trouver bien entendu. Enfin j’ai passé des dizaines de coups de fil en France, à des collègues et à des flics avec qui j’avais toujours eu de bonnes relations. J’avais le droit à de la bonne vieille ironie de chez nous. « Jacky Blast ? Merde ! T’es encore vivant ! Tu t’es installé dans la forêt vierge avec un travelo ou quoi ? Sifloral ? Ouais, je vais essayer de me renseigner mais je garantis rien… »

J’avais rédigé des morceaux de mon article, décidé à le publier même si je ne réussissais pas à en savoir plus sur la Sifloral. Après tout, j’apporterais la preuve des rétro-commissions et le nom d’une société. Les juges prendraient le relais. Maurice est passé en fin d’après-midi boire l’apéro. Il revenait du Nord, pour un reportage sur les orpailleurs clandestins de l’Amazonie. Il avait réussi à filmer un camp abandonné et à interviewer des militaires des forces spéciales, mais aucun orpailleur. En désespoir de cause, il avait filé un billet à deux clochards et leur avait fait apprendre un texte qu’ils avaient récité devant la caméra. Parfois il louait carrément des comédiens, leur demandait de jouer un flic, un juge, un écolo, un rescapé. Et le pire de tout, c’est que ça le faisait marrer. Il avait au bras des piqures de moustiques de la taille d’une pièce de 2 euros. S’il y a bien une chose dont j’étais convaincu, c’est que je ne mettrais jamais les pieds dans cette jungle pourrie. J’ai servi le whisky qu’on a bu sur la terrasse en déconnant. On était en train de se mettre en appétit en évoquant les différents morceaux de la vache, filet, onglet, bavette, rumsteck, et leurs qualités respectives, quand le téléphone a sonné. J’attendais des nouvelles de Regina alors j’ai décroché, ce que je ne faisais généralement jamais. Nicolas Avicenne, le patron de mon journal, m’annonçait en personne son arrivée à Rio de Janeiro le lendemain après-midi et me donnait rendez-vous, avec les documents, au Sheraton Barra Hôtel à 16 heures précises…

Un service régulier de bus reliait mon patelin à Rio. J’ai pris celui de 11 heures. A 12h30, le portier de l’immeuble de Regina lui annonçait ma visite par l’interphone. Je suis monté. Elle portait une petite jupe à fleur et un chemisier blanc qui lui moulait les seins, les cheveux attachés au dessus de la tête. Elle m’a sauté dans les bras. J’ai réalisé que j’étais sacrément mordu. J’ai réalisé également qu’il restait plus de trois heures avant le rendez-vous.

À 16 heures, j’étais assis au bar du Sheraton Barra Hôtel devant un whisky, les documents posés sur le tabouret à côté du mien. Avicenne est sorti de l’ascenseur en costard cravate sombre et s’est dirigé droit vers moi. Il avait repris la direction du journal quatre ans auparavant, on ne s’était jamais rencontré, je n’avais jamais eu à traiter avec lui. Il m’a tendu la main en souriant.

– Jacques Blast ? Je suis très heureux de vous rencontrer. Vous êtes le seul journaliste de la rédaction que je ne connaissais pas…

Je lui ai serré la main. Il m’a proposé de monter dans sa chambre, une suite plutôt, la plus belle de l’hôtel. J’ai fini mon whisky d’un trait et je l’ai suivi dans l’ascenseur.

– C’est la seule chambre libre qu’il leur restait, s’est-il excusé en ouvrant la porte.

On s’est assis autour d’une table, je lui ai tendu le dossier, ainsi que mes notes qui récapitulaient l’affaire. Il a parcouru le tout en silence, tordant parfois sa bouche ou acquiesçant d’un signe de tête.

– Et la Sifloral ? il a finalement demandé.

J’ai haussé les épaules. Il a pris un air contrarié.

– C’est quoi vos sources ?
– Un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur.
– Pourquoi ?
– Pourquoi quoi ?
– Pourquoi il vous a balancé ça ?
– Disons que ça à voir avec la morale.

Il a souri.

– Oubliez la morale, mon vieux. Dans ces affaires, elle n’est jamais présente. Vous n’avez pas pensé à une manipulation ?
– Non.
– Vous auriez dû. Il faut être très prudent en la matière. Certains pays pensaient obtenir ce contrat et s’estiment lésés. Il y a des intérêts énormes. Sans être parano, il ne faut jamais écarter a priori une tentative de déstabilisation.

Il a refermé le dossier, a joint ses mains sous son menton.

– C’est du lourd, votre truc. Je marche mais il faut d’abord enquêter discrètement sur votre source.
– Elle est clean.
– Je n’en doute pas mais il faut s’en assurer. Elle n’apparaîtra nulle part.
– Très bien. Elle s’appelle Regina dos Santos, elle est conseillère technique auprès du ministre de l’Intérieur.
– Bon. On verra bien. En attendant, essayez d’en savoir plus sur la Sifloral et tenez-vous prêt. Quand ça va sortir, ça va faire mal.

Il m’a tendu la main.

– Bravo, mon vieux. C’est du journalisme comme je l’aime. Je vous tiens au courant.

Je suis retourné chez Regina qui a rangé les documents dans le coffre.

– Alors ? m’a-t-elle demandé.
– Alors ça roule, jolie poupée. Deux ou trois vérifications et on fait sauter la baraque.

Elle a ri.

– Et si on se saoulait au whisky pour fêter ça ?

J’ai ri à mon tour.

– A mon avis tu seras saoul avant moi.
– Alors je serai sans défense et tu pourras abuser de moi.

Elle a servi les verres.

Je suis rentré chez moi le lendemain matin. J’avais un message sur mon répondeur, d’un vieux collègue indépendant, fouineur comme pas deux. « Salut ma couille, j’ai des nouvelles de ta société à la con. Devine qui la dirige ? Quelqu’un qui a trois enfants : Siméon, Flore et Alexandre, ce qui donne Sifloral… pas bête, hein ? T’as pas encore trouvé ? C’est ton propre boss, ducon : Nicolas Avicenne. J’espère qu’il n’est pas au courant que tu fouines dans ses affaires… Allez, on se rappelle, bises. »

Le lendemain matin, le Jornal do Brasil titrait sur un crime crapuleux commis la veille à Rio de Janeiro. Extrait : « Les malfaiteurs ont réussi à neutraliser le gardien d’un immeuble chic de Leblon et sont montés au sixième étage où ils ont forcé le coffre de Regina dos Santos, une jeune juriste qui officiait au ministre de l’Intérieur. La malheureuse qui a probablement surpris les cambrioleurs en pleine nuit a été grièvement blessée. Elle est décédée à l’hôpital São Lucas des suites de ses blessures ».

Pierre Montchal

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