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Menace sur l’indépendance de l’info : les « Youtubeurs » réclament un soutien financier de l’État

11 avril 2026 | Temps de lecture : 9 minutes

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Trois néo-jour­nal­istes très pop­u­laires sur Inter­net, Hugo Décrypte, Gas­pard G et Jean Massi­et, étaient audi­tion­nés le 7 avril par la com­mis­sion d’enquête du Sénat sur les « zones gris­es » de l’information. Ces trois créa­teurs de con­tenu sur Inter­net ont plaidé pour une meilleure recon­nais­sance de leur statut et davan­tage d’aide finan­cière de la part des pou­voirs publics. Au risque de faire une croix sur leur indépendance.

Sur Inter­net, ce sont eux les nou­veaux vis­ages de l’information. Alors que les médias tra­di­tion­nels voient leur pub­lic s’éroder, des mil­lions de Français, surtout ceux de moins de 35 ans, les suiv­ent et les citent. Hugo Décrypte (de son vrai nom Hugo Tra­vers) totalise 20 mil­lions d’abonnés toutes plate­formes con­fon­dues, Gas­pard G (Guer­mon­prez) en compte 1,57 mil­lion d’abonnés sur YouTube et Jean Massi­et un peu plus de 260 000 sur Twitch. Ces néo-jour­nal­istes ont en quelques années, par des for­mats plus diver­tis­sants, trans­for­mé l’environnement médi­a­tique et la façon dont l’information est transmise.

Pour­tant, mal­gré leur renom­mée et leurs parte­nar­i­ats, les trois créa­teurs de con­tenus se plaig­nent de leur manque de moyens quand il s’agit de pro­duire des longs for­mats sur Inter­net. Ils l’ont fait savoir aux séna­teurs de la com­mis­sion d’enquête sur les « zones gris­es de l’information » le 7 avril dernier. Des zones nées du flou entre diver­tisse­ment, com’ et info’ sur les plate­formes web. Une incer­ti­tude médi­a­tique sus­cep­ti­ble d’inciter aux manip­u­la­tions internes ou externes et de frag­ilis­er la démoc­ra­tie, selon les Commissaires.

Une demande claire : plus de soutien de l’État et du CNC… au prix de leur indépendance ?

Mais à en croire les trois jeunes hommes, l’incertitude est surtout finan­cière. Esti­mant que leur sit­u­a­tion reste pré­caire, les trois créa­teurs ont for­mulé des deman­des con­ver­gentes et urgentes à l’approche des prési­den­tielles 2027. Ils esti­ment que le CNC (Cen­tre nation­al du ciné­ma et de l’image ani­mée) devrait jouer un rôle beau­coup plus impor­tant, alors que son aide actuelle est jugée « très faible » au regard des sommes qu’il perçoit des plate­formes numériques.

Jean Massi­et et Gas­pard Guer­mon­prez ont par­ti­c­ulière­ment insisté sur une « anom­alie » qu’ils qual­i­fient de « scan­daleuse » : Google et Meta versent chaque année 43 mil­lions d’euros de taxe au CNC, mais celui-ci a décidé, via une com­mis­sion interne, d’exclure depuis cette année les créa­teurs de con­tenu d’information de ces dis­posi­tifs d’aide.

En effet, le prési­dent du CNC a annon­cé le 8 avril sus­pendre jusqu’à nou­v­el ordre le « Fonds d’aide à la créa­tion sur les plate­formes sociales » (doté de 3 mil­lions d’euros) à la suite de pro­pos tenus par la streameuse et mem­bre du jury Ultia, qui a affir­mé ne pas vouloir soutenir les pro­jets d’« extrême droite », qui ont sus­cité une vague d’indignation sur les réseaux soci­aux. Le cen­tre a évo­qué des « men­aces à l’encontre des mem­bres de cette com­mis­sion et d’agents du CNC », mais a toute­fois cédé à la pression.

Ils plaident donc pour une réin­té­gra­tion rapi­de des créa­teurs d’information dans le périmètre des aides du CNC, voire pour un ren­force­ment sig­ni­fi­catif de ces fonds. Hugo Décrypte a insisté sur l’enjeu d’accompagnement, par­ti­c­ulière­ment pour les chaînes anci­ennes (la sienne a plus de dix ans) qui souhait­ent pass­er à un vrai tra­vail d’enquête jour­nal­is­tique. « On a besoin d’aide sur le mod­èle économique, c’est dif­fi­cile de nous lancer », a résumé Jean Massiet.

Au-delà du CNC, c’est un sou­tien plus large de l’État qui est réclamé : une poli­tique volon­tariste qui recon­naisse la nou­velle économie de l’information, pro­tège sa diver­sité et accom­pa­gne sa pro­fes­sion­nal­i­sa­tion. Les trois inter­venants ne deman­dent pas un traite­ment de faveur, mais sim­ple­ment une égal­ité de traite­ment avec les médias tra­di­tion­nels qui béné­fi­cient his­torique­ment de mécan­ismes de sou­tien public.

Cepen­dant, mendi­er davan­tage de sub­ven­tions de la part de l’État revient à renon­cer à son indépen­dance. Hugo Décrypte et Gas­pard G pos­sè­dent déjà des parte­nar­i­ats avec des grands médias tels que TF1 ou France Télévi­sions, ce qui leur impose de rester dans un cadre « main­stream » et con­ven­tion­nel, donc d’éviter les ques­tions embar­ras­santes ou les sujets con­tro­ver­sés. Exem­ple : lorsque Gas­pard Guer­mon­prez a inter­viewé en avril 2025 Olivi­er Véran sur son rôle lors de la pandémie de Covid-19, le néo-jour­nal­iste n’a jamais « fact-checké » les affir­ma­tions de l’ex-ministre de la San­té. Quand ce dernier déclarait : « En me vac­ci­nant, je pro­tège les gens qui m’entourent et eux sont frag­iles », le néo-jour­nal­iste ne l’a pas repris, alors même que toutes les autorités sci­en­tifiques s’accordaient sur le fait que le vac­cin anti-Covid n’empêchait ni l’infection ni la trans­mis­sion. L’interview dans sa glob­al­ité s’avère par­ti­c­ulière­ment lisse et consensuelle.

Le risque est qu’en s’institutionnalisant, ces jeunes jour­nal­istes cessent d’informer les Français mais ser­vent un réc­it pré­fab­riqué avec des inter­views com­plaisantes. L’intérêt du pou­voir pour les fig­ures prisées de la jeunesse est évi­dent : Emmanuel Macron a déjà accordé des entre­tiens avec les youtubeurs McFly et Car­l­i­to dans les jardins de l’Élysée (mai 2021) et fait des pom­pes avec l’influenceur fit­ness Tbo in Shape (décem­bre 2025).

Des modèles économiques hybrides

Pour l’heure, les sources de revenus de ces créa­teurs révè­lent une grande diver­sité, mais aus­si une dépen­dance mar­quée aux mécan­ismes du marché numérique, avec une aide publique marginale.

Hugo Tra­vers a expliqué durant l’audition son mode de finance­ment : il s’agit d’un « mod­èle sans pay­wall ». Le con­tenu de son média Hugo Décrypte est ain­si gra­tu­it et la monéti­sa­tion repose essen­tielle­ment sur la pub­lic­ité dif­fusée avant les vidéos et les pod­casts. Des seg­ments pub­lic­i­taires incar­nés mais en voix off (pour garan­tir la dis­tance), où l’équipe prend directe­ment l’argent des annon­ceurs, com­plè­tent les recettes. En out­re, Hugo Décrypte a réal­isé des parte­nar­i­ats avec France Télévi­sions per­me­t­tant de pro­duire des for­mats plus ambitieux. Selon le créa­teur de con­tenus aux 5 mil­lions d’abonnés sur Insta­gram, l’adaptation aux plate­formes est con­stante – mêmes sujets traités sur Insta­gram, Tik­Tok et YouTube, mais avec une durée et un for­mat cal­i­brés – sans que les algo­rithmes dictent la ligne éditoriale.

De son côté, Jean Massi­et, présent unique­ment sur Twitch, mise forte­ment sur le finance­ment par­tic­i­patif (env­i­ron 40 % de ses revenus). Vien­nent ensuite les parte­nar­i­ats et les pub­lic­ités (30 %), les émis­sions spon­sorisées (notam­ment avec des insti­tu­tions comme le Con­seil d’État ou des ser­vices de livrai­son de nour­ri­t­ure à domi­cile) et les ventes de bil­lets pour des événe­ments publics. La part de la pub­lic­ité Twitch reste minori­taire. Au total, l’aide du CNC représente une por­tion « très petite » de son bud­get selon l’intéressé.

Jean Massi­et a égale­ment évo­qué le cas de Back­seat, son émis­sion phare qui réalise un chiffre d’affaires annuel d’environ 500 000 euros, prin­ci­pale­ment via la pub­lic­ité et les partenariats.

Enfin à l’instar d’Hugo Tra­vers, Gas­pard Guer­mon­prez vit aus­si qua­si entière­ment de la monéti­sa­tion YouTube et des parte­nar­i­ats, en par­ti­c­uli­er avec TF1. Sa chaîne YouTube pro­duit trois à qua­tre grands for­mats d’enquête par an. L’exemple du doc­u­men­taire sur Only­Fans, très instruc­tif et doc­u­men­té, est révéla­teur : un coût de pro­duc­tion de 68 000 euros pour seule­ment 5 000 euros de résul­tat net. Ces chiffres illus­trent la ten­sion entre l’ambition édi­to­ri­ale et la rentabil­ité. Tous trois soulig­nent la même réal­ité : les créa­teurs d’information en ligne évolu­ent dans une économie qui se struc­ture rapi­de­ment – 300 000 créa­teurs en France, dont 150 000 de manière semi-pro­fes­sion­nelle – mais qui reste frag­ile. Les revenus dépen­dent large­ment de la pub­lic­ité, des parte­nar­i­ats et du sou­tien des com­mu­nautés, tan­dis que les coûts de pro­duc­tion (enquêtes, équipes, matériel) augmentent.

Le refus d’une étiquette : les trois créateurs des contenus en dehors des clivages traditionnels

Les trois inter­venants ont insisté sur un point com­mun : à les croire, leur éti­quette importe finale­ment assez peu. Hugo Décrypte (3,71 mil­lions d’abonnés sur YouTube et 8 mil­lions sur Tik­Tok) refuse de se laiss­er enfer­mer dans une case… quitte à brouiller les pistes. Qu’on le qual­i­fie de youtubeur ou de créa­teur de con­tenu, il assume sim­ple­ment de pro­duire une infor­ma­tion grand pub­lic, acces­si­ble, sans revendi­quer un label spé­ci­fique. Son équipe compte 42 col­lab­o­ra­teurs, dont 16 jour­nal­istes tit­u­laires de la carte de presse, ce qui ancre son tra­vail dans une démarche pro­fes­sion­nelle recon­nue. Vis­i­ble­ment sa méth­ode entre le jour­nal­isme et l’influence fonc­tionne puisque, selon un rap­port 2025 de l’institut Reuters en col­lab­o­ra­tion avec l’université d’Oxford sur l’étude du jour­nal­isme, l’ancien élève de Sci­ences Po Paris est davan­tage cité que Le Monde, Le Figaro et Libéra­tion réunis.

Jean Massi­et se présente quant à lui comme stream­er et « vul­gar­isa­teur d’actualité poli­tique ». Il pra­tique un for­mat live et inter­ac­t­if de 3/4h sur la plate­forme de stream­ing Twitch dans lequel il décrypte en direct les débats par­lemen­taires pour un pub­lic sou­vent éloigné de la chose poli­tique. Mais le stream­er refuse d’inviter sur son stream des per­son­nal­ités classées à « l’extrême droite », faisant preuve d’un sec­tarisme assumé con­traire­ment à ses deux autres confrères.

Point intéres­sant : Massi­et s’est dit favor­able au Dig­i­tal Ser­vices Act (DSA) européen, qui a notam­ment imposé une oblig­a­tion de mod­éra­tion aux plate­formes. Il a sug­géré de « con­train­dre les réseaux soci­aux à ouvrir le capot » pour mieux com­pren­dre et réguler les mécan­ismes qui impactent leur vis­i­bil­ité et leurs revenus. Du sec­tarisme au réflexe du con­trôle, il ne sem­blerait n’y avoir qu’un pas. Heureuse­ment, le stream­er nuance son pro­pos en affir­mant que « l’AR­COM ne doit pas devenir le gen­darme d’Internet ».

Gas­pard Guer­mon­prez, der­rière la chaîne YouTube : Gas­pard G, qui compte 1,57 mil­lion d’abonnés, adopte une pos­ture encore plus détachée : « l’étiquette m’importe peu », « je suis un gamin d’Internet ». Pour lui, les trois inter­venants exer­cent le même méti­er : celui d’informer un pub­lic large, par­fois sur des sujets de « niche, his­toriques ou plus poli­tiques ». Son équipe compte égale­ment des jour­nal­istes éli­gi­bles à la carte de presse.

Cette con­ver­gence dépasse les querelles séman­tiques entre « jour­nal­istes tra­di­tion­nels » et « créa­teurs ». Tous trois pro­duisent des con­tenus qui vont de la vidéo courte (deux min­utes) à l’interview longue (une heure, comme celle accordée par le prési­dent ukrainien Volodymyr Zelen­sky à Hugo Décrypte) ou à l’enquête (« la vérité der­rière Only­Fans » pour Gas­pard G. Ils soulig­nent que leur tra­vail répond à une attente réelle : ren­dre l’information com­préhen­si­ble pour quelqu’un qui s’y intéresse pour la pre­mière fois mais ne souhaite plus pass­er par les canaux tra­di­tion­nels – com­pren­dre la télévi­sion, la radio ou les jour­naux écrits –.

La rup­ture des usages est, selon Gas­pard Guer­mon­prez, « con­som­mée » : les Français ne revien­dront pas en arrière vers une con­som­ma­tion médi­a­tique linéaire et verticale.

Jean-Charles Souli­er

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