La Hongrie a bloqué un chargement de plusieurs dizaines de millions d’euros sur la route de l’Autriche à l’Ukraine dans le cadre d’une enquête pour blanchiment d’argent. Une histoire rocambolesque qui fait les choux gras des médias, avec des voleurs et des victimes, le tout sur fond de tensions politiques et énergétiques.
L’affaire concernant la Hongrie et l’Ukraine, elle est passée à peu près inaperçue en France. Le 6 mars, deux fourgons de la banque d’État ukrainienne transportaient 70 millions d’euros, répartis entre 33 millions de dollars, 30 millions d’euros et 9 kilos d’or, de l’Autriche à la banque ukrainienne Oschadbank. Or, autour de Budapest, la capitale hongroise, ils ont été interceptés par les autorités nationales dans le cadre de la lutte contre le blanchiment d’argent. Viktor Orbán craint que Tisza, le premier parti d’opposition aux élections du mois d’avril, ne soit financé par l’Ukraine.
La Hongrie est régulièrement engagée dans une passe d’armes avec l’Ukraine. En effet, elle est avec la Slovaquie et la République tchèque le seul pays à bloquer certaines décisions européennes en faveur de l’Ukraine, notamment des prêts pour financer la guerre. Actuellement, la Hongrie bloque un prêt européen de 90 milliards d’euros et un nouvel ensemble de sanctions contre la Russie, et la Slovaquie se prépare à user de son veto si Viktor Orbán perdait les élections. De son côté, l’Ukraine rechigne à faire réparer l’oléoduc Droujba, qui, après un passage par l’Ukraine, dessert la Hongrie, la Slovaquie et la Tchéquie en pétrole russe. L’Assemblée hongroise a également rejeté l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne le 10 mars.
De Vienne à Kiev, pourquoi passer par la Hongrie et pas par la Slovaquie et la Pologne, un trajet plus court ?

Depuis janvier 2026, plus d’un milliard d’euros en euros et en dollars ainsi que 146 kg de lingots d’or sont passés en Ukraine via la Hongrie. Les autorités hongroises se demandent donc pourquoi les fonds ne passent pas directement par les banques. Par ailleurs le trajet Vienne-Kiev le plus direct passe par la Pologne et pas par la Hongrie, le trajet hongrois prend 3 heures de plus que le slovaquo-polonais. Pourquoi alors passer par la Hongrie ? Sinon pour camoufler une opération ?
Discerner les bons et les mauvais dans cette affaire n’est guère difficile à l’aune d’une certaine doxa. Viktor Orbán est conservateur, hostile à l’Union européenne et membre d’un « parti d’extrême droite » (La Dépêche). L’Ukraine de son côté, est un pays en conflit depuis plusieurs années avec la Russie. La Dépêche parle donc d’un « or ukrainien pris en otage par la Hongrie ».
Les médias français s’indignent du traitement subi par les Ukrainiens
Selon les dires de l’Ukraine, que la Hongrie a infirmés, les sept ressortissants ukrainiens arrêtés dans l’interception du fourgon ont été maltraités. La Hongrie les soupçonnant d’être liés aux services de renseignement ukrainiens, ils ont eu les yeux bandés pendant leur transport et ont été menottés pendant 28 heures. Plus grave, l’un d’entre eux était diabétique et a fini par perdre connaissance. Les autorités lui ont donc injecté un médicament qui a provoqué de l’hypertension. Il a dû être hospitalisé. Le Parisien titre donc « Menottés 28h, injection forcée de médicament ». L’article précisera que « l’une des personnes arrêtées a été hospitalisée après avoir reçu une injection médicamenteuse sous la contrainte. Souffrant d’un diabète, elle « a été soumise de force à l’injection d’un médicament qui a provoqué une forte augmentation de sa glycémie et une hypertension », indique le ministère ukrainien. » Tout ceci a été totalement démenti par les autorités hongroises qui précisent que parmi les membres du convoi figurait un ancien général des services secrets ukrainiens.
De l’art de manier les mots et l’info
L’article de La Dépêche comporte une imprécision qui prête à confusion. Le Parisien cite le ministère ukrainien des Affaires étrangères en ces termes : les employés de la banque « ont été menottés pendant 28 heures », « ont eu les yeux bandés pendant leur transport ». Or, La Dépêche écrit « Menottés pendant 28 heures consécutives et les yeux bandés ». On comprend donc que les employés ont eu les yeux bandés pendant 28 heures, ce qui a priori n’est pas le cas. Le journaliste récidive à propos du sort des fonds interceptés, en expliquant que « Budapest se donne le droit de garder l’argent pendant 60 jours maximum, le temps de réaliser une enquête ». Cette expression se justifie par le fait que le Parlement hongrois a adopté mardi 10 mars, soit quatre jours après l’interception du fourgon ukrainien, une loi permettant la conservation des fonds, loi proposée par Viktor Orbán. Cette précision n’est néanmoins pas donnée par La Dépêche.
Le choix des témoins
Enfin, l’art du journalisme consiste à choisir ses témoins, au mieux en fonction de leur expertise, au pire en fonction de leur opinion. Euronews cite largement la NBU, la banque nationale ukrainienne, qui affirme que les fonds interceptés et leur transfert sont parfaitement légaux. Des affirmations qui ne sont jamais mises en balance avec ce que la Hongrie pourrait avoir à en dire. L’article cite également les autorités ukrainiennes qui évoquent les conditions de détention des passagers du fourgon.
Blanchiment ? Pour qui ?
Dans les affaires internationales, il est toujours plus difficile d’être catégorique, tout simplement parce que l’on connaît moins les détails des affaires, sans oublier que les sources doivent être traduites. La plupart des articles sont donc moins catégoriques que d’ordinaire. Il n’en reste pas moins que la Hongrie est désignée comme la coupable, alors qu’il pourrait tout aussi bien s’agir d’une authentique affaire de blanchiment d’argent. Blanchiment destiné à des Ukrainiens bien placés ou bien destiné à l’opposition hongroise au moment où la Hongrie est en pleine campagne électorale pour les élections législatives du 12 avril ?
Adélaïde Motte

