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IA : bientôt l’hécatombe dans les médias suisses ?

9 avril 2026 | Temps de lecture : 4 minutes

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Marc Walder ne mâche pas ses mots. Le puis­sant PDG de Ringi­er prédit une extinc­tion mas­sive de la presse écrite et régionale. Selon lui, le numérique et l’intelligence arti­fi­cielle vont bal­ay­er des pans entiers de l’industrie. Mais tout n’est pas per­du : Walder parie sur du jour­nal­isme de qual­ité venant des grands titres bien ancrés en Suisse et des médias de niche.

Après vingt ans de crise, « les dix prochaines années s’annoncent encore plus bru­tales », a prédit le mag­nat suisse Marc Walder. Patron de Ringi­er, le plus puis­sant groupe de médias de Suisse, il a tiré la son­nette d’alarme dans une inter­view explo­sive pub­liée le 4 avril par le quo­ti­di­en helvète Neue Zürcher Zeitung.

Seules trois poids lourds tiendront le choc

Marc Walder est formel : en Suisse, trois titres seule­ment ont une chance de sur­vivre économique­ment à l’ère dig­i­tale. Il cite la Neue Zürcher Zeitung (NZZ), Blick et 20 Minuten (plus rien à voir avec l’homonyme français). S’y ajoute srf.ch (site offi­ciel du ser­vice pub­lic suisse ger­manophone), mais unique­ment grâce aux sub­ven­tions publiques. Tout le reste ? Con­damné. La presse régionale et locale n’a selon lui aucune per­spec­tive viable sur inter­net car elle ne dis­pose pas d’une présence forte. Les pub­li­ca­tions de niche pour­ront sur­nag­er, mais elles res­teront l’exception. La grande saignée touche par­ti­c­ulière­ment les jour­naux de prox­im­ité tels que : Tages-Anzeiger, Bern­er Zeitung, Aar­gauer Zeitung ou St. Galler Tag­blatt qui n’ont plus d’avenir en ver­sion numérique pure.

Les chiffres que livre le dirigeant sont sans appel. Le marché pub­lic­i­taire imprimé est passé de 3 mil­liards à 650 mil­lions de francs suiss­es entre 2010 et aujourd’hui, soit une dégringo­lade de 78 %. Car les annon­ceurs se sont réori­en­tés vers les GAFAM, une ten­dance qui frappe tous les médias à tra­vers l’Occident. Sur le numérique, Meta, Google et Ama­zon raflent près de 80 % des 2,2 mil­liards dépen­sés. Résul­tat : 20 Minuten, jadis très rentable, n’affiche plus que 3,3 mil­lions de béné­fice en 2025. Blick survit à peine. Ringi­er a déjà per­du plusieurs cen­taines de mil­lions de chiffre d’affaires dans sa divi­sion médias.

L’IA, accélérateur de la grande purge

L’intelligence arti­fi­cielle n’est pas une men­ace loin­taine, elle est déjà à l’œuvre. Marc Walder voit une « restruc­tura­tion rad­i­cale » des emplois, des proces­sus et des mod­èles économiques. Alors que les agents IA ont déjà com­mencé à écrire les logi­ciels, trans­former les rédac­tions et ren­dre obsolètes des postes admin­is­trat­ifs entiers, la ten­dance va s’accélérer. Marc Walder dresse un con­stat froid : l’IA va révo­lu­tion­ner le monde et la struc­ture des médias ; la presse suisse, comme ailleurs, doit choisir : s’adapter rad­i­cale­ment ou disparaître.

Face au tsuna­mi, Ringi­er a fait le choix de ren­forcer les effec­tifs pour inve­stir dans l’expertise… tout en pré­parant des change­ments « impor­tants » dans les années à venir. Le patron assume : celui qui n’utilise pas l’IA de manière inten­sive n’est plus un bon dirigeant.

Chez Ringier, la succession familiale vacille

Comme si cela ne suff­i­sait pas, le départ soudain de Robin Lingg, le 2 avril dernier, neveu d’Olivier Ringi­er et ain­si représen­tant de la six­ième généra­tion et dauphin pressen­ti, a révélé des ten­sions internes. Après treize ans au sein du groupe et des investisse­ments sportifs peu renta­bles, le jeune dirigeant quitte le navire. Marc Walder défend une « déci­sion mûre­ment réfléchie », mais l’avenir de l’entreprise famil­iale vieille de 200 ans sem­ble frag­ilisé. Michael Ringi­er, 77 ans, reste aux com­man­des, mais la ques­tion de la relève plane.

Média de masse ou médias de niche : la seule alternative

Pour Walder, le futur des médias se résume à deux voies : audi­ence mas­sive ou posi­tion­nement ultra­ciblé. Blick et 20 Minuten mis­ent sur le vol­ume, la NZZ sur la pro­fondeur. Les titres inter­mé­di­aires n’ont plus leur place. À l’en croire, même les jeunes, pour­tant nés avec les réseaux soci­aux, restent attachés à ces grandes mar­ques lors des grands événe­ments. La presse locale, qui aurait selon lui moins bien négo­cié le virage du numérique, perd son lien his­torique avec le lecteur.

Para­doxale­ment, le con­stat et les pistes de Walder ouvrent aus­si des per­spec­tives pour le jour­nal­isme. Le PDG recon­naît que l’IA inonde déjà les réseaux de con­tenus médiocres ou truqués. Para­doxale­ment, cela pour­rait offrir une oppor­tu­nité aux médias tra­di­tion­nels : rede­venir des repères de crédi­bil­ité et d’authenticité. Et encore pour l’heure, de véri­fi­ca­tion face à des « hal­lu­ci­na­tions » de l’IA – quand elle invente des faits. À ce pro­pos, Marc Walder plaide pour la trans­parence sur l’utilisation de cet out­il, enjoignant la presse à sig­naler quand un arti­cle a été rédigé avec son aide. Face à la mort annon­cée du jour­nal­iste, il reste toute­fois opti­miste, esti­mant que la course aux économies peut être aveu­gle et n’a « jamais per­mis d’améliorer les pro­duits et d’augmenter les revenus dans le journalisme ».

Jean-Charles Souli­er

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