Marc Walder ne mâche pas ses mots. Le puissant PDG de Ringier prédit une extinction massive de la presse écrite et régionale. Selon lui, le numérique et l’intelligence artificielle vont balayer des pans entiers de l’industrie. Mais tout n’est pas perdu : Walder parie sur du journalisme de qualité venant des grands titres bien ancrés en Suisse et des médias de niche.
Après vingt ans de crise, « les dix prochaines années s’annoncent encore plus brutales », a prédit le magnat suisse Marc Walder. Patron de Ringier, le plus puissant groupe de médias de Suisse, il a tiré la sonnette d’alarme dans une interview explosive publiée le 4 avril par le quotidien helvète Neue Zürcher Zeitung.
Seules trois poids lourds tiendront le choc
Marc Walder est formel : en Suisse, trois titres seulement ont une chance de survivre économiquement à l’ère digitale. Il cite la Neue Zürcher Zeitung (NZZ), Blick et 20 Minuten (plus rien à voir avec l’homonyme français). S’y ajoute srf.ch (site officiel du service public suisse germanophone), mais uniquement grâce aux subventions publiques. Tout le reste ? Condamné. La presse régionale et locale n’a selon lui aucune perspective viable sur internet car elle ne dispose pas d’une présence forte. Les publications de niche pourront surnager, mais elles resteront l’exception. La grande saignée touche particulièrement les journaux de proximité tels que : Tages-Anzeiger, Berner Zeitung, Aargauer Zeitung ou St. Galler Tagblatt qui n’ont plus d’avenir en version numérique pure.
Les chiffres que livre le dirigeant sont sans appel. Le marché publicitaire imprimé est passé de 3 milliards à 650 millions de francs suisses entre 2010 et aujourd’hui, soit une dégringolade de 78 %. Car les annonceurs se sont réorientés vers les GAFAM, une tendance qui frappe tous les médias à travers l’Occident. Sur le numérique, Meta, Google et Amazon raflent près de 80 % des 2,2 milliards dépensés. Résultat : 20 Minuten, jadis très rentable, n’affiche plus que 3,3 millions de bénéfice en 2025. Blick survit à peine. Ringier a déjà perdu plusieurs centaines de millions de chiffre d’affaires dans sa division médias.
L’IA, accélérateur de la grande purge
L’intelligence artificielle n’est pas une menace lointaine, elle est déjà à l’œuvre. Marc Walder voit une « restructuration radicale » des emplois, des processus et des modèles économiques. Alors que les agents IA ont déjà commencé à écrire les logiciels, transformer les rédactions et rendre obsolètes des postes administratifs entiers, la tendance va s’accélérer. Marc Walder dresse un constat froid : l’IA va révolutionner le monde et la structure des médias ; la presse suisse, comme ailleurs, doit choisir : s’adapter radicalement ou disparaître.
Face au tsunami, Ringier a fait le choix de renforcer les effectifs pour investir dans l’expertise… tout en préparant des changements « importants » dans les années à venir. Le patron assume : celui qui n’utilise pas l’IA de manière intensive n’est plus un bon dirigeant.
Chez Ringier, la succession familiale vacille
Comme si cela ne suffisait pas, le départ soudain de Robin Lingg, le 2 avril dernier, neveu d’Olivier Ringier et ainsi représentant de la sixième génération et dauphin pressenti, a révélé des tensions internes. Après treize ans au sein du groupe et des investissements sportifs peu rentables, le jeune dirigeant quitte le navire. Marc Walder défend une « décision mûrement réfléchie », mais l’avenir de l’entreprise familiale vieille de 200 ans semble fragilisé. Michael Ringier, 77 ans, reste aux commandes, mais la question de la relève plane.
Média de masse ou médias de niche : la seule alternative
Pour Walder, le futur des médias se résume à deux voies : audience massive ou positionnement ultraciblé. Blick et 20 Minuten misent sur le volume, la NZZ sur la profondeur. Les titres intermédiaires n’ont plus leur place. À l’en croire, même les jeunes, pourtant nés avec les réseaux sociaux, restent attachés à ces grandes marques lors des grands événements. La presse locale, qui aurait selon lui moins bien négocié le virage du numérique, perd son lien historique avec le lecteur.
Paradoxalement, le constat et les pistes de Walder ouvrent aussi des perspectives pour le journalisme. Le PDG reconnaît que l’IA inonde déjà les réseaux de contenus médiocres ou truqués. Paradoxalement, cela pourrait offrir une opportunité aux médias traditionnels : redevenir des repères de crédibilité et d’authenticité. Et encore pour l’heure, de vérification face à des « hallucinations » de l’IA – quand elle invente des faits. À ce propos, Marc Walder plaide pour la transparence sur l’utilisation de cet outil, enjoignant la presse à signaler quand un article a été rédigé avec son aide. Face à la mort annoncée du journaliste, il reste toutefois optimiste, estimant que la course aux économies peut être aveugle et n’a « jamais permis d’améliorer les produits et d’augmenter les revenus dans le journalisme ».
Jean-Charles Soulier

