Alors que l’édition 2026 de la Foire du Livre de Bruxelles se tiendra à Tour & Taxis du 26 au 29 mars, l’annonce ce lundi 2 mars de l’absence forcée du Centre Jean Gol, laboratoire d’idées du parti libéral Mouvement réformateur (MR), fait grand bruit parmi la presse belge. Le Centre Jean Gol, présent depuis plusieurs années, s’est vu cette fois-ci refuser un stand, pour des raisons de sécurité d’après la direction de l’événement : « Après analyse de risque, le Conseil d’administration de la Foire du Livre de Bruxelles a décidé de ne pas valider en l’état la demande de participation », a déclaré le Conseil d’administration dans un communiqué officiel partagé par La Libre.
Un rejet politique
Sans en attendre davantage, le parti Mouvement réformateur (MR) a immédiatement lancé une pétition en ligne en vue de défendre son point de vue et son laboratoire d’idées, soutenant la liberté d’expression. Le parti, qui estime que les raisons de protocole de sécurité invoquées par la Foire du Livre sont fallacieuses, dénonce un rejet politique :
« Aujourd’hui, la censure revêt de nouveaux habits : elle ne brûle plus les livres, elle évite qu’ils soient visibles ; elle ne jette plus les écrivains en prison, elle les dissuade d’exister dans l’espace public ; elle ne s’affirme plus haut et fort, elle se glisse dans les règlements. »
Georges-Louis Bouchez, qui préside le MR, a de surcroît déclaré « entamer des actions en justice », d’après La Libre. Le président du parti a également écrit à tous ses confrères « pour les alerter ». « J’attends de l’ensemble des démocrates qu’ils se joignent à nous, car les valeurs sont universelles », clame-t-il dans une déclaration partagée par la chaîne publique BX1.
Les libertés écornées
Dans un autre article, le média national a soutenu les arguments du MR : « la Foire du Livre de Bruxelles écorne l’idéal de liberté ». L’article remet notamment en question les valeurs à l’origine de l’événement : « s’émanciper, “multiplier son existence et sa pensée”, “exercer son esprit critique” ». Le média Sudinfo a également souhaité partager sa grande surprise : « sauf rebondissement, le centre Jean Gol, qui y participe depuis 2000, n’aura pas de stand cette année ! »
L‑Post défend l’interdiction
Tous les journaux ne se sont toutefois pas érigés en défenseurs du MR et du centre Jean Gol. Dans un article titré « La foire du livre de Bruxelles ne cédera pas aux pressions politiques », L‑Post défend qu’« il ne s’agit pas d’une interdiction administrative, ni encore moins d’une censure, mais d’une décision prise sur base d’une évaluation logistique », « la décision prise par l’ASBL Foire du livre de Bruxelles ne repose sur aucune considération idéologique. »
Tags antisémites et antifas
Le média 21News a rencontré Corentin de Salle, le directeur scientifique du Centre Jean Gol, en vue de décrypter ce qui a réellement inquiété les organisateurs de l’événement : d’après lui, c’est avant tout « les tags antisémites visant Jean Gol sur les façades de la Foire l’an dernier, et les protestations violentes de groupes antifas à Liège précédées par la profanation antisémite de la tombe de Jean Gol, ancien président du Parti libéral ». La rédaction du Soir regrette pour d’autres raisons la décision, déplorant finalement « une lamentable foire d’empoigne qui sert jusqu’ici la victimisation du parti libéral bien plus que le débat d’idées, qui devrait être la première préoccupation ».
La police se défausse
Sur le plan de l’origine de la décision d’exclusion, le Conseil d’administration de la Foire du Livre et le Conseil de police de la zone se rejettent la balle. Le président de l’événement « évoque un “avis réservé” intervenu à l’issue d’une réunion avec la police le 4 février dernier ». D’après 21News, « cette réunion aurait mis en évidence un risque élevé de perturbations, au point que la police n’aurait pas envisagé de maintenir un dispositif renforcé en permanence derrière le stand du Centre Jean Gol ». Pour autant, le président du Conseil de police de la zone « conteste toutefois cette présentation », assurant « qu’aucun avis négatif n’a été remis et qu’il n’a signé aucun avis négatif », toujours selon 21News. « Il n’y a pas eu d’opposition policière au stand du Centre Jean Gol », tranche pour sa part Le Soir.
Le cordon sanitaire en question
Cette décision d’exclusion des idées du MR à la Foire du Livre ouvre à une réflexion plus globale sur le cordon sanitaire médiatique belge. Dans son concept initial, le cordon sanitaire médiatique vise à exclure les personnalités et messages classés d’extrême droite dans tous les médias – ce qui est déjà une atteinte liberticide mais ne concerne normalement pas le MR, libéral. Telle est la question : « Récemment, il a été discuté […] s’il fallait ou non appliquer le cordon sanitaire au Mouvement réformateur (cartel électoral regroupant d’une part les libéraux et d’autre part les conservateurs catholiques) » partage l’OJIM dans un autre article. « Autrement dit, tout ce qui est à droite du Parti socialiste belge francophone est censuré a priori. » Ainsi, le cordon sanitaire n’exclut pas d’offrir une couverture médiatique nuancée par les journalistes, mais empêche d’inviter ou de relayer les personnalités touchées. Toutefois, aujourd’hui, la pertinence actuelle du cordon est remise en question, y compris à gauche. Le président du PS a lancé dans cet objectif une rencontre, toujours « dans un objectif commun de faire barrage à l’extrême droite et à ses idées », d’après La Libre.
Historiquement, alors qu’en 1988, les partis identitaires montent en influence, la Radiotélévision belge de la Fédération Wallonie-Bruxelles prend la décision de « ne pas inviter de représentants des partis d’extrême droite dans des émissions de débats, ni dans les interviews en direct des émissions d’information », raconte Simon-Pierre De Coster, ancien employé de la RTBF, pour France Culture.
Un conseil de déontologie journalistique wallon stalinien
Dans les médias, le cordon sanitaire s’applique de manière stricte. 21News en a fait les frais après avoir retranscrit en intégralité le discours de J.D. Vance lors de la Conférence de Munich sur la sécurité de 2025. Le Conseil de déontologie journalistique (CDJ) s’est alors érigé contre cette diffusion dans un communiqué repris par 7 sur 7, en réaction à une plainte : « Le média a laissé l’intéressé déployer ses éléments de langage et sa communication, sans distance et sans réaction, de telle sorte que tout ou partie du public pouvait considérer que plusieurs éléments avancés dans le discours — pourtant contredits par les faits ou racistes — étaient conformes à la réalité et légitimes, au risque de rendre le public hostile au fonctionnement des démocraties européennes ou d’inciter au racisme, à la discrimination, à la haine ou à la violence envers les migrants. »
Pour Alain Destexhe, sénateur honoraire belge, il s’agit d’un acte de censure nette inclus dans une tendance plus large de « dérive vers un régime autoritaire qui avance masqué derrière la rhétorique antifasciste et son corollaire le cordon sanitaire ». L’ex-secrétaire général de Médecins Sans Frontières partage son opinion dans les lignes du Figaro : « cette censure est d’autant plus choquante qu’elle émane des journalistes eux-mêmes, qui devraient être les premiers à défendre la liberté d’expression, mais qui se transforment en zélés commissaires politiques ». La situation a également touché les personnalités françaises : « Éric Zemmour, Jordan Bardella, mais aussi Caroline Fourest, Raphaël Enthoven, Marguerite Stern ou encore Mathieu Bock-Côté ont tous vu leurs conférences en Belgique empêchées, annulées ou déplacées sous la menace physique. »
Un exemple à ne pas suivre
À travers ces différents évènements, « la Belgique, encore une fois, nous exhibe de quelle manière piétiner nos libertés, quel chemin ne pas suivre », selon les mots de Mathieu Bock-Côté sur CNews. La multiplicité des initiatives récentes pour faire taire les opinions libérales et conservatrices remet finalement en question la pertinence du cordon sanitaire tel qu’appliqué aujourd’hui : si son principe originel est déjà contesté, son interprétation récente au-delà des garde-fous pourrait présenter des dangers en termes de pluralité, de liberté d’expression et de déontologie journalistique.
Adrien Cerisier

