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Dossier exclusif : état de la presse sportive en France

23 août 2025 | Temps de lecture : 11 minutes

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La presse sportive en France, bien qu’elle représente une petite part du marché global, est un secteur en pleine évolution, marqué par des défis structurels.

Dans ce dossier, nous évo­querons l’état de ce secteur, car­ac­térisé par le mono­pole d’un groupe, les enjeux de la numéri­sa­tion, la place des paris sportifs, et nous met­trons en per­spec­tive la presse française par rap­port à nos voisins européens.

La presse sportive française, estimée à env­i­ron 0,7–0,8 % de la dif­fu­sion payée totale en 2024, reste dynamique grâce à l’engouement majori­taire pour le foot­ball. Selon l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM), la dif­fu­sion payée totale s’élevait à 2,6 mil­liards d’exemplaires en 2024, en baisse de 1,6 % par rap­port à 2023 (ACPM — Dif­fu­sion et Fréquen­ta­tion de la Presse — DSH 2023/2024). Le secteur n’échappe donc pas à la ten­dance bais­sière de la presse écrite. Cette muta­tion, accélérée par la tran­si­tion numérique, soulève des ques­tions sur l’avenir des sup­ports tra­di­tion­nels. Ain­si, L’Équipe a entamé un virage en la matière et tente d’adapter son offre tout en réal­isant des économies.

Dans un pays mar­qué par le mono­pole du groupe Amau­ry, pro­prié­taire du titre L’Équipe, et où le foot­ball est roi, la bataille pour la part du marché de la presse sportive pour­rait être boulever­sée par le numérique et par la place crois­sante des paris sportifs.

Presse sportive écrite : un déclin naturel

La presse sportive écrite con­naît un déclin mar­qué. Selon un rap­port de Busi­ness­coot daté d’avril 2024, la dif­fu­sion payée s’élevait à env­i­ron 18 mil­lions d’exemplaires en 2022, représen­tant 0,77 % de la dif­fu­sion payée totale. En 2023, la dif­fu­sion totale de la presse française était de 2,7 mil­liards d’exemplaires, en baisse de 4,6 % par rap­port à 2022, reflé­tant une ten­dance générale de recul dans le secteur. En 2024, avec une dif­fu­sion payée totale de 2,6 mil­liards d’exemplaires, la presse sportive pour­rait représen­ter env­i­ron 18–20 mil­lions d’exemplaires, en sup­posant une part sim­i­laire. Les recettes pub­lic­i­taires, affec­tées par la crise san­i­taire, con­tin­u­ent de baiss­er, mais les revenus numériques, en hausse de 33 % entre 2019 et 2022 selon Busi­ness­coot, com­pensent par­tielle­ment cette perte.

La crise san­i­taire a été par­ti­c­ulière­ment dif­fi­cile pour le secteur sportif, avec l’arrêt pro­longé des com­péti­tions et une perte mas­sive de gains pub­lic­i­taires. Le développe­ment ful­gu­rant du numérique depuis deux décen­nies ouvre néan­moins des per­spec­tives pour le secteur.

Presse généraliste, presse spécialisée et tendances politiques

La presse général­iste, comme Le Monde ou Le Figaro, intè­gre des rubriques sportives mais ne con­cur­rence pas directe­ment les titres spé­cial­isés. L’Équipe, quo­ti­di­en leader, cou­vre l’actualité quo­ti­di­enne, tan­dis qu’une revue comme So Foot adopte une approche plus cul­turelle, mar­quée à gauche, quand un titre comme Midi Olympique se focalise sur le rug­by. La revue heb­do­madaire L’Équipe, qui verse de manière osten­si­ble dans une pen­sée unique, devenant au fil des années une sorte de Nou­v­el Obs du sport, traite de manière obses­sion­nelle des sujets comme la diver­sité sous toutes ses formes. Elle s’est pro­gres­sive­ment dif­féren­ciée du jour­nal, qui, sans être un chef‑d’œuvre de jour­nal­isme, s’en tient à des élé­ments plus factuels, bien qu’ayant per­du en qual­ité, aban­don­nant les descrip­tions des sports et des ambiances pour priv­ilégi­er des com­men­taires sou­vent laborieux sur les trans­ferts et les « à‑côtés » du sport. Le monde du sport est tra­ver­sé par des débats poli­tiques qui font écho à ceux du pays, et un jour­nal­iste comme Daniel Rio­lo, grande gueule du foot­ball français, sera ain­si classé plutôt à droite par ses détracteurs.

La spé­cial­i­sa­tion, avec des mag­a­zines comme Vélo Mag­a­zine pour le cyclisme, fidélise les pas­sion­nés, mais la dépen­dance aux ventes indi­vidu­elles (65 % de la dif­fu­sion payée en 2022) rend ces revenus insta­bles et sen­si­bles à la con­jonc­ture. Le marché du sport demeure ain­si la chas­se gardée d’une presse spé­cial­isée, mais celle-ci est en pleine révo­lu­tion avec l’arrivée d’acteurs gra­tu­its en ligne.

Prix : qui veut payer pour du sport ? L’offensive du numérique « gratuit »

Le prix des jour­naux sportifs reste abor­d­able, avec L’Équipe à env­i­ron 2–3 euros par exem­plaire. Les abon­nements numériques, sou­vent com­binés à des offres papi­er, gag­nent en pop­u­lar­ité, avec des prix annuels vari­ant de 35 à 67 euros pour des mag­a­zines spé­cial­isés comme Ten­nis Mag­a­zine. La dis­tri­b­u­tion physique, gérée par France Mes­sagerie depuis 2020, repose sur les ventes indi­vidu­elles, mais la baisse des abon­nements physiques (-5 % entre 2021 et 2022) frag­ilise le modèle.

À côté des titres his­toriques papi­er, la con­som­ma­tion de presse sportive numérique explose. En 2024, l’ACPM rap­porte 78 mil­lions de vis­ites quo­ti­di­ennes sur les sites et appli­ca­tions de presse, dont 85 % via mobile. L’Équipe.fr dom­i­nait avec 82 mil­lions de vis­ites en juin 2024. Plus de 70 % de ses lecteurs con­sul­tent ses con­tenus en ligne, mon­trant une adop­tion mas­sive, surtout chez les 25–49 ans. Néan­moins, le jour­nal his­torique doit faire face à une con­cur­rence accrue, notam­ment en matière de foot­ball, où une presse dopée aux con­tenus dits « putaclic » aguiche le cha­land avec des titres sen­sa­tion­nels et un con­tenu sou­vent repris de L’Équipe ou d’autres jour­naux européens.

Selon l’ACPM, les hommes représen­tent 84 % des lecteurs de L’Équipe, et la tranche d’âge de cette audi­ence est plutôt ras­sur­ante pour le titre : 37 % des lecteurs ont entre 25 et 49 ans. Les réseaux soci­aux, bien que pop­u­laires, restent sec­ondaires pour l’information sportive, même si la présence des médias sur ces plate­formes est indispensable.

Prédominance du football et monopole du groupe Amaury

Pour L’Équipe, la tran­si­tion numérique cache un enjeu majeur : main­tenir le mono­pole du groupe Amau­ry dans le secteur. Ce groupe, égale­ment organ­isa­teur du Tour de France, a essuyé des pertes d’annonceurs avec la muta­tion vers le numérique, mais les revenus en ligne, notam­ment grâce aux paris sportifs, com­pensent par­tielle­ment le déclin du papier.

Le groupe Amau­ry, via L’Équipe, France Foot­ball, Vélo Mag­a­zine et Golf Mag­a­zine, domine la presse sportive française. L’Équipe, héri­ti­er de L’Auto depuis 1946, béné­fi­cie d’une dif­fu­sion payée par numéro large­ment supérieure à ses con­cur­rents. Cepen­dant, la con­cur­rence des acteurs 100 % numériques, comme Eurosport ou Foot Mer­ca­to, et le piratage (290 mil­lions d’euros de pertes annuelles pour le sport en 2024, selon l’Arcom) com­pliquent la monéti­sa­tion. Les IPTV, en plein essor, captent 37 % des spec­ta­teurs de Ligue 1, défi­ant les offres légales comme DAZN, qui a finale­ment jeté l’éponge, menaçant le foot­ball pro­fes­sion­nel français.

Le foot­ball, qui vac­ille, met en péril tout l’édifice des médias sportifs. En effet, ce sport acca­pare l’offre et la demande médi­a­tique dans le petit monde du sport en France. Près de 70 % des paris sportifs con­cer­nent le rec­tan­gle vert, selon une étude de l’ANJ (Autorité de régu­la­tion des jeux en ligne) datée de 2023, une ten­dance accrue lors d’événements comme l’Euro ou la Coupe du monde. L’Équipe ne déroge pas à la règle et relaie abon­dam­ment la pub­lic­ité autour des paris sportifs.

Paris sportifs : entre tabou et machine à cash lucrative

Depuis la légal­i­sa­tion des paris sportifs en ligne en 2010 via l’Autorité de régu­la­tion des jeux en ligne (ARJEL, dev­enue ANJ en 2020), les paris sportifs ont pris une place crois­sante dans les médias sportifs, soule­vant des ques­tions éthiques et économiques. Devenus un levi­er économique majeur, ils auraient généré, selon l’ANJ, 10,7 mil­liards d’euros de mis­es en 2021, un chiffre en hausse avec des événe­ments comme les JO de Paris 2024. Des jour­naux et sites comme L’Équipe intè­grent des sec­tions dédiées aux cotes, pronos­tics et parte­nar­i­ats avec des opéra­teurs comme Betclic ou Wina­max. Ces col­lab­o­ra­tions se traduisent par des pub­lic­ités, des arti­cles spon­sorisés ou des rubriques comme « Les bons plans paris » sur le site de L’Équipe. Cette inté­gra­tion répond à une demande du pub­lic, mais brouille la fron­tière entre jour­nal­isme et marketing.

Les paris sportifs ont per­mis de com­penser la baisse des ventes papi­er, et les parte­nar­i­ats avec les opéra­teurs atténu­ent la chute des abon­nements. Cepen­dant, cette dépen­dance finan­cière pose un risque d’autocensure. Par exem­ple, les cri­tiques des pra­tiques des opéra­teurs (addic­tion, manip­u­la­tion de cotes) sont rares dans les grands titres, ce qui peut nuire à l’indépendance édi­to­ri­ale. So Foot, plus indépen­dant, abor­de par­fois ces dérives, mais reste une excep­tion. L’ANJ rap­porte que 400 000 joueurs en France présen­tent un risque d’addiction, tan­dis que des scan­dales, comme les soupçons de matchs truqués en foot­ball, hand­ball ou ten­nis, ternissent l’image de sports déjà affec­tés par des affaires de dopage.

L’enjeu pour la presse sportive, si elle veut rester indépen­dante, sera de ne pas se soumet­tre entière­ment aux acteurs économiques des paris en ligne.

RMC : la transition numérique réussie d’une radio sportive

Dans le paysage médi­a­tique sportif, la radio a longtemps eu une place cen­trale depuis les années 1920 jusque dans les années 1980, rem­placée petit à petit par les écrans.

Des sta­tions comme Europe 1 ou RMC ont con­stru­it leur iden­tité sur des émis­sions sportives phares, mêlant com­men­taires en direct, analy­ses et inter­ac­tions avec les auditeurs.

Mais au cours des dernières années, l’univers du sport à la radio a con­nu des trans­for­ma­tions avec le développe­ment des pod­casts et d’émissions à suc­cès. La tran­si­tion vers le DAB+ (Dig­i­tal Audio Broad­cast­ing), entamée dans les années 2010, a per­mis une meilleure qual­ité sonore et une plus grande diver­sité de sta­tions. Le déploiement pro­gres­sif de cette tech­nolo­gie a offert aux radios sportives l’opportunité de pro­pos­er des con­tenus plus spé­cial­isés, notam­ment via des webra­dios dédiées à des dis­ci­plines spé­ci­fiques comme le foot­ball ou le rug­by. Par exem­ple, Radio France a lancé en 2004 une webra­dio sportive, mar­quant un tour­nant dans l’offre numérique. Par­al­lèle­ment, l’essor des pod­casts a trans­for­mé les habi­tudes d’écoute.

Avec plus de 3 mil­lions d’auditeurs quo­ti­di­ens, la radio RMC se place en véri­ta­ble leader du secteur a su cap­i­talis­er sur sa cou­ver­ture sportive pour devenir un acteur incon­tourn­able, notam­ment grâce à des émis­sions emblé­ma­tiques comme L’After Foot, Super Mosca­to Show et Rothen s’enflamme.

Ces pro­grammes, mêlant analy­ses, débats pas­sion­nés et inter­ac­tions avec les audi­teurs, ont con­tribué à faire de RMC la pre­mière radio privée de France sur les pod­casts, avec près de 30 mil­lions d’écoutes men­su­elles. L’After Foot, en par­ti­c­uli­er, est devenu le pod­cast le plus écouté du pays en 2023, selon Médi­amétrie, illus­trant l’engouement pour le foot­ball et le ton de la station.

Le sport occupe une place cen­trale dans la grille de RMC, notam­ment de 15h à minu­it, avec une cou­ver­ture en direct des grands événe­ments, des matchs de Ligue 1, de Ligue des Cham­pi­ons et d’autres compétitions.

Fort de ce suc­cès radio­phonique, RMC a franchi une nou­velle étape avec le lance­ment de L’After Foot TV le 7 avril 2025, une chaîne télévisée entière­ment dédiée au foot­ball. Un suc­cès qui devrait voir naître des con­cur­rents sur ce seg­ment de marché.

Europe : des tendances assez homogènes

En Europe, la presse sportive suit une tra­jec­toire sim­i­laire à celle de la France, avec un recul du papi­er (-22 % de ventes depuis 2019) et une adop­tion mas­sive du numérique. L’Espagne (Mar­ca, As) et l’Italie (La Gazzetta del­lo Sport) mis­ent sur des sites à forte audi­ence, mais le foot­ball reste pré­dom­i­nant, selon des rap­ports de Busi­ness­coot. Au Roy­aume-Uni, The Sun et Dai­ly Mail intè­grent sport et actu­al­ité, con­cur­rençant les titres spé­cial­isés et adop­tant sou­vent une tonal­ité résol­u­ment « peo­ple ». Aux États-Unis, la presse sportive est dom­inée par des géants comme ESPN et Sports Illus­trat­ed, qui com­bi­nent télévi­sion, sites web et mag­a­zines. Le marché, porté par le foot­ball améri­cain, le bas­ket et le base­ball, béné­fi­cie de bud­gets colos­saux (230 mil­liards d’euros pour les paris sportifs en 2024, selon Sportradar), mais n’a pas une cul­ture du papi­er. Ce sont sou­vent les jour­naux locaux et les plate­formes numériques (Bleach­er Report) qui trait­ent du sport, ain­si que les grands quo­ti­di­ens nationaux.

La presse sportive française, con­fron­tée au déclin du papi­er, s’adapte à l’ère numérique tout en main­tenant une offre diver­si­fiée. L’affaire des droits télévisés du foot­ball, avec la défec­tion du dif­fuseur DAZN, pour­rait plonger le bal­lon rond dans une crise sans précé­dent et, par ric­o­chet, l’ensemble du secteur de la presse sportive, haute­ment dépen­dant de ce sport.

Le marché français des médias sportifs sem­ble aujourd’hui à la croisée des chemins, avec le développe­ment de sports comme le MMA ou de com­péti­tions comme la King’s League, un foot­ball en salle revis­ité pour le numérique. Le mono­pole de L’Équipe tient bon, mais l’arrivée de con­cur­rents dans un secteur en muta­tion pour­rait chang­er la donne, d’autant que la France est loin d’avoir autant dévelop­pé la dig­i­tal­i­sa­tion qu’un marché comme celui des États-Unis, sou­vent précurseur en matière de divertissement.

Rodolphe Cha­la­mel

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