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Conflits mondiaux : la grande manipulation médiatique ?

7 avril 2026 | Temps de lecture : 7 minutes

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Alors que de nom­breuses ten­sions inter­na­tionales per­sis­tent, le rôle des médias et de l’in­for­ma­tion est pri­mor­dial : Julie Péron a inter­rogé Édouard Chan­ot dans la mati­nale d’OMERTA.

Julie Péron : L’opinion publique est en éter­nelle muta­tion. Pour com­mencer, le monde est-il plus insta­ble ou notre per­cep­tion a‑t-elle changé, façon­née par les médias ?

Édouard Chan­ot : Objec­tive­ment, le monde est plus insta­ble. On ne peut pas min­imiser les crises actuelles, en Ukraine depuis qua­tre ans ou l’Iran qui a explosé depuis un mois. Ces crises vont façon­ner les rap­ports de puis­sance pour la décen­nie à venir. Mais vous avez rai­son de soulign­er que notre per­cep­tion est ori­en­tée (a min­i­ma) par un sto­ry­telling médi­a­tique. Les jour­nal­istes choi­sis­sent les angles au quo­ti­di­en, les médias choi­sis­sent les infor­ma­tions à traiter, selon leur ligne édi­to­ri­ale. Prenez l’Ukraine, par exem­ple. Un drone qui s’écrase en Pologne sera peut-être suré­val­ué par rap­port à d’autres faits du conflit.

Si vous regardez l’actu française, l’audiovisuel pub­lic ou les médias de la gauche rad­i­cale ont large­ment cou­vert les pro­pos sur CNews d’un psy­cho­logue, Mon­sieur Dori­dot, qui a eu la mal­adresse d’évoquer l’autorité du nou­veau maire de Saint-Denis, Mon­sieur Bagayoko, en évo­quant les réflex­es de tribus prim­i­tives et ajoutant : « Nous sommes des descen­dants des grands singes » [à la pre­mière per­son­ne du pluriel]. Cela a suf­fi à met­tre le feu aux poudres. Cela mon­tre que notre per­cep­tion peut être façon­née par les médias et même par une cam­pagne médiatique.

J.P. : Sommes-nous face à une mul­ti­pli­ca­tion des con­flits ou à une hyper­vis­i­bil­ité de ces conflits ?

E.C. : Il y a une hyper­vis­i­bil­ité de cer­tains con­flits. Évidem­ment, on par­le tous les jours de l’Iran, sauf si l’affaire Bagayoko masque, dans cer­tains médias, ce con­flit. Mais prenez par exem­ple le con­flit du Yémen, qui dure depuis 2014 et n’est d’ailleurs pas totale­ment ter­miné. Il a eu des réper­cus­sions immé­di­ates sur le con­flit actuel puisqu’il a ren­for­cé la puis­sance de l’Iran. Ce con­flit a été large­ment minoré pen­dant une décen­nie, même s’il a fait 300 000 morts selon cer­taines esti­ma­tions. Sou­vent, cer­taines caus­es sont totale­ment masquées. Si vous prenez encore l’Ukraine, le con­flit du Don­bass a été minoré ou traité de manière par­tiale par les médias occi­den­taux avant que le con­flit d’ampleur n’éclate en févri­er 2022. On peut d’ailleurs se pos­er la ques­tion : le con­flit d’Ukraine, trag­ique, aurait-il vrai­ment eu lieu si celui du Don­bass avait été com­pris en Occi­dent ? C’est une ques­tion qui mérite d’être posée.

J.P. : Vous avez évo­qué le fait que cer­taines crises étaient plus médi­atisées que d’autres. Peut-on aus­si par­ler d’un traite­ment en con­tinu des guer­res qui con­tribuerait à banalis­er la vio­lence et à réduire notre capac­ité d’empathie ?

E.C. : Oui. C’est le jeu, si l’on veut, pour jouer l’avocat du dia­ble. On passe d’une émo­tion à une autre. Les médias cherchent un pub­lic, et le pub­lic cherche une infor­ma­tion, avec un mélange de curiosité et de recherche d’émotion. En con­séquence, on est pro­gres­sive­ment anesthésié. Les médias veu­lent déclencher des réac­tions : on pour­rait par­ler du « syn­drome du cri au loup ». Tout est urgent, tout est présen­té comme urgent. Au final, on ne sait plus ce qui l’est réellement.

Du côté du pub­lic, cela s’apparente à une surstim­u­la­tion com­pa­ra­ble à celle des plate­formes de stream­ing (Net­flix, Ama­zon Prime, etc.). On par­le de « binge watch­ing » ou de « doom scrolling », lorsque l’on con­sulte fréné­tique­ment son télé­phone à la recherche d’émotion ou de dopamine. On est cap­tivé, par­fois au moment où l’on est le plus vul­nérable, en fin de journée, fatigué. C’est ain­si que cer­tains mes­sages peu­vent s’imposer. Et les médias savent en tir­er parti.

« Les études montrent que les deux tiers de l’opinion ne font plus confiance aux médias principaux. Pourtant, les gens veulent toujours s’informer. Le paradoxe n’est qu’apparent : le public attend un traitement différent de l’information. »

J.P. : Si l’on fait le bilan de ce que nous venons d’aborder, peut-on par­ler d’une sat­u­ra­tion médi­a­tique qui finit par anesthési­er l’opinion publique ?

E.C. : Le pub­lic a déjà com­mencé à réa­gir. Il existe un sen­ti­ment de « ras-le-bol » général­isé. Lors de micro-trot­toirs, on entend sou­vent : « Je ne veux pas répon­dre aux médias », « Je n’y crois plus ». Les études mon­trent que les deux tiers de l’opinion ne font plus con­fi­ance aux médias prin­ci­paux. Pour­tant, les gens veu­lent tou­jours s’informer. Le para­doxe n’est qu’apparent : le pub­lic attend un traite­ment dif­férent de l’information. C’est ce qui explique l’émergence de médias alter­nat­ifs, comme OMERTA ou TVL.

J.P. : Les grands médias tra­di­tion­nels struc­turent-ils encore l’opinion ou assiste-t-on à un bas­cule­ment vers des médias indépendants ?

E.C. : Le JT de TF1 rassem­blait 10 mil­lions de téléspec­ta­teurs il y a quinze ans. Aujourd’hui, c’est env­i­ron 5 mil­lions. Le jour­nal de 20 h n’est plus la grand-messe infor­ma­tion­nelle des Français. Le ren­dez-vous famil­ial a dis­paru. Le pub­lic s’émancipe des grands médias. Même chose pour la presse écrite : l’identité de « lecteur » fidèle s’est effacée.

Le pub­lic s’informe désor­mais auprès de plusieurs sources. L’accès gra­tu­it à l’information via Inter­net a changé la donne. Le plu­ral­isme s’est ren­for­cé depuis les années 2010, ce qui con­stitue un élé­ment nouveau.

« Les médias se présentaient comme un contrepouvoir. Mais ils sont devenus un pouvoir, voire des relais du pouvoir. »

J.P. : Pourquoi le pub­lic se tourne-t-il vers des médias comme OMERTA ou TV Libertés ?

E.C. : Il y a une promesse trahie. Les médias se présen­taient comme un con­tre­pou­voir, mais ils sont devenus un pou­voir, voire des relais du pou­voir. Cela s’est vu lors de cer­taines élec­tions. Le pub­lic rejette égale­ment la pos­ture moralisatrice.

Les médias alter­nat­ifs répon­dent à une attente : laiss­er davan­tage s’exprimer les invités. La pen­sée cri­tique néces­site du temps et de l’attention, con­traire­ment aux for­mats courts et con­ti­nus. Des for­mats longs, comme ceux pro­posés par Thinkerview, ont ren­con­tré un suc­cès pour cette raison.

J.P. : Les liens entre médias, pou­voir poli­tique et intérêts économiques influ­en­cent-ils le traite­ment de l’information ?

E.C. : Le mod­èle repose aujourd’hui sur l’argent pub­lic ou de grandes for­tunes. Křetín­ský, Saadé, Das­sault, Bol­loré… La fin du mod­èle économique de la presse papi­er a entraîné une dépen­dance accrue. Les médias sont sou­vent financés à perte. Ce n’est pas du mécé­nat : le retour sur investisse­ment, c’est l’influence.

« Le public souhaite comprendre les biais, les parcours et les engagements. Il est nécessaire d’exercer un regard critique sur les journalistes. »

J.P. : Vous êtes le nou­veau directeur de l’Observatoire du jour­nal­isme. Quel est son rôle ?

E.C. : L’OJIM existe depuis 13 ans. Sa mis­sion est d’observer ceux qui infor­ment. Le pub­lic souhaite com­pren­dre les biais, les par­cours et les engage­ments. Il est néces­saire d’exercer un regard cri­tique sur les journalistes.

J.P. : Est-ce une ARCOM parallèle ?

E.C. : Les moyens ne sont pas com­pa­ra­bles, mais l’ambition est d’incarner un contrepouvoir.

J.P. : Pour con­clure, la neu­tral­ité jour­nal­is­tique existe-t-elle encore ?

E.C. : L’authenticité et la neu­tral­ité sont deux choses dif­férentes. Les jeunes jour­nal­istes met­tent davan­tage en avant l’authenticité. C’est un change­ment notable. Mais la neu­tral­ité reste une exi­gence dif­fi­cile : le choix d’un angle intro­duit déjà un biais. Par ailleurs, le pub­lic ne recherche pas tou­jours la neu­tral­ité, mais sou­vent la con­fir­ma­tion de ses pro­pres opin­ions. Cela explique le développe­ment des médias d’opinion.

J.P. : Mon­sieur Chan­ot, mer­ci d’avoir été avec nous. Nous vous souhaitons bon courage à la tête de l’OJIM et espérons vous revoir prochaine­ment sur OMERTA.

Retrou­vez cet entre­tien sur YouTube (“Manip­u­la­tion de l’opinon publique ?”, Bon­jour OMERTA, 03/04/2026)

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