Alors que de nombreuses tensions internationales persistent, le rôle des médias et de l’information est primordial : Julie Péron a interrogé Édouard Chanot dans la matinale d’OMERTA.
Julie Péron : L’opinion publique est en éternelle mutation. Pour commencer, le monde est-il plus instable ou notre perception a‑t-elle changé, façonnée par les médias ?
Édouard Chanot : Objectivement, le monde est plus instable. On ne peut pas minimiser les crises actuelles, en Ukraine depuis quatre ans ou l’Iran qui a explosé depuis un mois. Ces crises vont façonner les rapports de puissance pour la décennie à venir. Mais vous avez raison de souligner que notre perception est orientée (a minima) par un storytelling médiatique. Les journalistes choisissent les angles au quotidien, les médias choisissent les informations à traiter, selon leur ligne éditoriale. Prenez l’Ukraine, par exemple. Un drone qui s’écrase en Pologne sera peut-être surévalué par rapport à d’autres faits du conflit.
Si vous regardez l’actu française, l’audiovisuel public ou les médias de la gauche radicale ont largement couvert les propos sur CNews d’un psychologue, Monsieur Doridot, qui a eu la maladresse d’évoquer l’autorité du nouveau maire de Saint-Denis, Monsieur Bagayoko, en évoquant les réflexes de tribus primitives et ajoutant : « Nous sommes des descendants des grands singes » [à la première personne du pluriel]. Cela a suffi à mettre le feu aux poudres. Cela montre que notre perception peut être façonnée par les médias et même par une campagne médiatique.
J.P. : Sommes-nous face à une multiplication des conflits ou à une hypervisibilité de ces conflits ?
E.C. : Il y a une hypervisibilité de certains conflits. Évidemment, on parle tous les jours de l’Iran, sauf si l’affaire Bagayoko masque, dans certains médias, ce conflit. Mais prenez par exemple le conflit du Yémen, qui dure depuis 2014 et n’est d’ailleurs pas totalement terminé. Il a eu des répercussions immédiates sur le conflit actuel puisqu’il a renforcé la puissance de l’Iran. Ce conflit a été largement minoré pendant une décennie, même s’il a fait 300 000 morts selon certaines estimations. Souvent, certaines causes sont totalement masquées. Si vous prenez encore l’Ukraine, le conflit du Donbass a été minoré ou traité de manière partiale par les médias occidentaux avant que le conflit d’ampleur n’éclate en février 2022. On peut d’ailleurs se poser la question : le conflit d’Ukraine, tragique, aurait-il vraiment eu lieu si celui du Donbass avait été compris en Occident ? C’est une question qui mérite d’être posée.
J.P. : Vous avez évoqué le fait que certaines crises étaient plus médiatisées que d’autres. Peut-on aussi parler d’un traitement en continu des guerres qui contribuerait à banaliser la violence et à réduire notre capacité d’empathie ?
E.C. : Oui. C’est le jeu, si l’on veut, pour jouer l’avocat du diable. On passe d’une émotion à une autre. Les médias cherchent un public, et le public cherche une information, avec un mélange de curiosité et de recherche d’émotion. En conséquence, on est progressivement anesthésié. Les médias veulent déclencher des réactions : on pourrait parler du « syndrome du cri au loup ». Tout est urgent, tout est présenté comme urgent. Au final, on ne sait plus ce qui l’est réellement.
Du côté du public, cela s’apparente à une surstimulation comparable à celle des plateformes de streaming (Netflix, Amazon Prime, etc.). On parle de « binge watching » ou de « doom scrolling », lorsque l’on consulte frénétiquement son téléphone à la recherche d’émotion ou de dopamine. On est captivé, parfois au moment où l’on est le plus vulnérable, en fin de journée, fatigué. C’est ainsi que certains messages peuvent s’imposer. Et les médias savent en tirer parti.
« Les études montrent que les deux tiers de l’opinion ne font plus confiance aux médias principaux. Pourtant, les gens veulent toujours s’informer. Le paradoxe n’est qu’apparent : le public attend un traitement différent de l’information. »
J.P. : Si l’on fait le bilan de ce que nous venons d’aborder, peut-on parler d’une saturation médiatique qui finit par anesthésier l’opinion publique ?
E.C. : Le public a déjà commencé à réagir. Il existe un sentiment de « ras-le-bol » généralisé. Lors de micro-trottoirs, on entend souvent : « Je ne veux pas répondre aux médias », « Je n’y crois plus ». Les études montrent que les deux tiers de l’opinion ne font plus confiance aux médias principaux. Pourtant, les gens veulent toujours s’informer. Le paradoxe n’est qu’apparent : le public attend un traitement différent de l’information. C’est ce qui explique l’émergence de médias alternatifs, comme OMERTA ou TVL.
J.P. : Les grands médias traditionnels structurent-ils encore l’opinion ou assiste-t-on à un basculement vers des médias indépendants ?
E.C. : Le JT de TF1 rassemblait 10 millions de téléspectateurs il y a quinze ans. Aujourd’hui, c’est environ 5 millions. Le journal de 20 h n’est plus la grand-messe informationnelle des Français. Le rendez-vous familial a disparu. Le public s’émancipe des grands médias. Même chose pour la presse écrite : l’identité de « lecteur » fidèle s’est effacée.
Le public s’informe désormais auprès de plusieurs sources. L’accès gratuit à l’information via Internet a changé la donne. Le pluralisme s’est renforcé depuis les années 2010, ce qui constitue un élément nouveau.
« Les médias se présentaient comme un contrepouvoir. Mais ils sont devenus un pouvoir, voire des relais du pouvoir. »
J.P. : Pourquoi le public se tourne-t-il vers des médias comme OMERTA ou TV Libertés ?
E.C. : Il y a une promesse trahie. Les médias se présentaient comme un contrepouvoir, mais ils sont devenus un pouvoir, voire des relais du pouvoir. Cela s’est vu lors de certaines élections. Le public rejette également la posture moralisatrice.
Les médias alternatifs répondent à une attente : laisser davantage s’exprimer les invités. La pensée critique nécessite du temps et de l’attention, contrairement aux formats courts et continus. Des formats longs, comme ceux proposés par Thinkerview, ont rencontré un succès pour cette raison.
J.P. : Les liens entre médias, pouvoir politique et intérêts économiques influencent-ils le traitement de l’information ?
E.C. : Le modèle repose aujourd’hui sur l’argent public ou de grandes fortunes. Křetínský, Saadé, Dassault, Bolloré… La fin du modèle économique de la presse papier a entraîné une dépendance accrue. Les médias sont souvent financés à perte. Ce n’est pas du mécénat : le retour sur investissement, c’est l’influence.
« Le public souhaite comprendre les biais, les parcours et les engagements. Il est nécessaire d’exercer un regard critique sur les journalistes. »
J.P. : Vous êtes le nouveau directeur de l’Observatoire du journalisme. Quel est son rôle ?
E.C. : L’OJIM existe depuis 13 ans. Sa mission est d’observer ceux qui informent. Le public souhaite comprendre les biais, les parcours et les engagements. Il est nécessaire d’exercer un regard critique sur les journalistes.
J.P. : Est-ce une ARCOM parallèle ?
E.C. : Les moyens ne sont pas comparables, mais l’ambition est d’incarner un contrepouvoir.
J.P. : Pour conclure, la neutralité journalistique existe-t-elle encore ?
E.C. : L’authenticité et la neutralité sont deux choses différentes. Les jeunes journalistes mettent davantage en avant l’authenticité. C’est un changement notable. Mais la neutralité reste une exigence difficile : le choix d’un angle introduit déjà un biais. Par ailleurs, le public ne recherche pas toujours la neutralité, mais souvent la confirmation de ses propres opinions. Cela explique le développement des médias d’opinion.
J.P. : Monsieur Chanot, merci d’avoir été avec nous. Nous vous souhaitons bon courage à la tête de l’OJIM et espérons vous revoir prochainement sur OMERTA.
Retrouvez cet entretien sur YouTube (“Manipulation de l’opinon publique ?”, Bonjour OMERTA, 03/04/2026)

