La commission d’enquête sur la neutralité du service public audiovisuel a de nouveau reçu ce 7 avril Martin Adjari, président de l’ARCOM, et Bruno Lasserre, vice-président honoraire du Conseil d’État. Une audition décisive, parmi les dernières, au cours de laquelle l’Autorité publique a dû justifier son action sur le terrain sensible de l’impartialité et de la neutralité du service public.
Une « responsabilité particulière », a tenu à rappeler d’emblée Jérémie Patrier-Leitus ce 7 avril. Selon le président de la commission d’enquête sur la neutralité du service public du secteur audiovisuel, l’ARCOM doit « garantir l’indépendance et l’impartialité du secteur public du secteur audiovisuel », à l’heure où « 62 % des Français considèrent qu’il faut se méfier de ce que disent les médias ».
La commission recevait donc Martin Adjari, le président de l’ARCOM, et Bruno Lasserre, vice-président du Conseil d’État, ce mardi 7 avril. Une audition d’autant plus importante qu’elle est l’une des dernières.
Justification ou contrition : l’ARCOM s’explique
Sous les projecteurs quand elle prend une décision polémique, l’ARCOM a toutefois de multiples casquettes… et pouvoirs. En propos liminaire, Martin Ajdari a rappelé les missions de l’organisme qu’il préside : garantie de la liberté de communication dans les espaces numériques, protection de la création et ses financements, lutte contre le piratage, protection de la jeunesse, haine en ligne et lutte contre la désinformation, accès des personnes handicapées aux sites internet des services publics, etc.
140 000 saisines en 2023–2025
Mais c’est bien sûr sur la pluralité au sein des médias qu’Adjari était attendu… et qu’il faudra attendre. Car si des progrès sur ce front ont, selon lui, été faits et sont encore à faire, il a souligné attendre les conclusions d’une mission qu’il a confiée au haut fonctionnaire Bruno Lasserre, prévues pour la fin mai. Une patate chaude qui sera plusieurs fois renvoyée à ce dernier durant l’audition.
Adjari a tenu à relativiser l’autorité de l’institution. Ainsi a‑t-il admis que le traitement des saisines « a[vait] fait l’objet de débats au sein de la commission », avant de préciser que la commission agissait « généralement sur saisine et non sur auto-saisine ». Car selon lui, « agir sur auto-saisine conditionnerait que nous surveillons tout, ce qui n’est ni souhaitable, ni possible ». Il a indiqué accueillir les saisines extérieures, avec 140 000 saisines en 2023–25, sur lesquelles l’ARCOM était intervenue dans près de 20 % des cas. Les sanctions ne peuvent être prononcées que par un rapporteur indépendant saisi par la direction générale de l’ARCOM, et non le collège, « qui ne peut s’exprimer sur les séquences suscitant un émoi vif ».
Définir l’impartialité ?
De son côté, M. Bruno Lasserre, vice-président honoraire du Conseil d’État qui s’est vu confier, au mois de novembre, une mission sur l’impartialité dans l’audiovisuel public, a précisé les contours de ses travaux. Il a indiqué poursuivre deux objectifs : la définition de l’impartialité en droit et la tentative de formuler des propositions pour que les organisations en cause dans l’audiovisuel public et le régulateur puissent sanctionner les atteintes à l’impartialité. « Il s’agit de clarifier une notion investie en 1989 (introduction dans le droit) et de proposer de l’améliorer », a‑t-il indiqué avant de souligner qu’il s’appuierait sur une double étude commandée par l’ARCOM destinée à mesurer de manière qualitative la vision qu’avaient les Français de l’impartialité et leur ressenti à cet égard.
Soulignant que la notion d’impartialité était absente du corpus documentaire du registre juridique, il a reconnu qu’il y avait une difficulté à définir l’impartialité par rapport à la neutralité ou au pluralisme, toutes ces notions étant susceptibles de se rejoindre. Or, la plupart des pays européens connaissent cette notion d’impartialité et Lasserre entend proposer une définition la plus complète possible et honnête dans ce rapport. « Cela peut être une boussole utile et un guide pratique pour les individus, les journalistes », a‑t-il souligné.
Mais aussi l’ARCOM :
« Il me semble que le régulateur ne doit pas être que le régulateur des incidents, mais celui des processus. […] L’impartialité est un idéal, c’est une quête de tous les instants et une tension permanente. […] C’est un idéal valorisant. […] C’est un appel à l’exemplarité ».

Né le 11 décembre 1968 à Paris (57 ans), Martin Adjari est un haut fonctionnaire français spécialiste des médias et de la culture. Diplômé de l’ESCP Business School, de Sciences Po Paris et ancien élève de l’ENA (promotion René Char, 1995), il est depuis février 2025 président de l’ARCOM. Il était avant cela DG adjoint de l’Opéra de Paris (2020–2025), DG délégué puis SG de France Télévisions (2010–2014), DG délégué de Radio France (2004–2009). Photo : Didier Plowy / Ministère de la Culture (Licence CC BY-SA 3.0 FR)
Neutralité : Charles Alloncle à la manœuvre
Des propos sur la neutralité et l’impartialité repris au bond par le rapporteur Charles Alloncle. Soulignant que les instances de l’audiovisuel public interrogées (notamment France Télévisions…) avaient admis à l’occasion des précédentes auditions que les journalistes pouvaient s’exprimer à leur gré hors antenne au nom de la liberté d’expression, le député a souligné le risque de contrevenir au devoir d’impartialité tel qu’il est défini dans la loi. Adjari et Lasserre ont répondu qu’il appartiendrait à la mission d’éclaircir ce point, reconnaissant la nécessité de prendre position sur les propos tenus hors antenne par les journalistes (notamment sur les réseaux sociaux).
Des personnalités comme Cécile Duflot, Éric Dupond-Moretti ou Daniel Cohn-Bendit, ne voient pas leur temps de parole décompté, contrairement à Philippe de Villiers, considéré lui comme personnalité politique par l’ARCOM.
Interrogé sur les règles de catégorisation des… pic.twitter.com/BTTtqu6NoR
— Charles Alloncle (@CHAlloncle) April 8, 2026
La catégorisation politique par l’ARCOM des « personnalités politiques » a aussi scandalisé l’élu UDR, celle-ci conduisant à décompter le temps d’antenne de Philippe de Villiers sur CNews mais non celui de Cécile Duflot ou d’Eric Dupont-Moretti, non considérés comme tels « La classification se fait sous le contrôle du Conseil d’État […] il y a une jurisprudence assez fournie », s’est défendu Martin Ajdari, en indiquant qu’une contestation pouvait être formulée au Conseil d’État en cas de désaccord. Rejetant aux calendes grecques tout cadrage, il a prévenu qu’un guide méthodologique devait être fourni, sans préciser la date à laquelle il serait délivré.
Également questionné sur l’absence de précisions de certains parcours politiques de personnes interrogées en qualité d’expert dans des reportages sur les antennes du service public, Ajdari a admis : « Il nous arrive d’écrire à France Télévisions pour leur signaler que tel ou tel élément du parcours aurait dû être précisé. » La casuistique aura ainsi souvent justifié l’absence de règles claires à ce sujet.
France TV : les nominations opaques ?
Les modalités de nomination des dirigeants de France Télévisions ont par ailleurs attiré le regard de Charles Alloncle. Depuis 2013 et la loi sur l’indépendance de l’audiovisuel public, les auditions se font en effet à huis clos, devant un collège non élu de neuf membres. Le député UDR a souligné que face à Delphine Ernotte, l’ancien président de la République avait décommandé deux noms et qu’Olivier Schrameck, récemment interrogé, aurait renoncé à répondre à ses questions sur la disparition de certains PV relatifs à sa nomination. Et Alloncle de s’interroger sur les pressions survenues.
« La procédure mise en place [était] ouverte, avec plusieurs candidats et les différents candidats [étaient] évalués », a défendu Adjari. Celui-ci ajoutant que le Conseil constitutionnel avait pensé que le huis clos garantissait l’absence d’influence dans la nomination. « Pourquoi y a‑t-il une telle opacité ? » : visiblement déçu par cette réponse, le député Alloncle a reproché à l’ARCOM de ne pas lui avoir transmis les PV et les documents relatifs à la nomination de Delphine Ernotte en 2015, 2020, 2025. S’en est suivi un vaste quiproquo où l’Assemblée nationale, par la voix de ses administrateurs, a indiqué avoir demandé de tels documents en décembre, alors même que l’ARCOM soutient n’en avoir reçu la demande que la veille.
Quoi qu’il en soit, M. Alloncle a reproché la nomination d’une telle présidente alors même que la soutenabilité financière faisait partie des critères de choix du nouveau PDG de France TV et que la Cour des comptes avait pourtant bien noté la situation critique de l’entreprise en matière financière. Martin Ajdari a souligné que la décision motivée était publique et pouvait être consultée… et que la situation financière critique de France Télévisions tenait surtout de la dramatique expérience avortée de la plateforme de streaming Salto.
Le licenciement d’une femme enceinte
De manière plus anecdotique, Charles Alloncle est revenu sur des polémiques récentes. Sur la comparaison, par Nathalie Saint-Cricq, d’Éric Ciotti en « Benito » [Mussolini] en mars dernier, l’ARCOM a plaidé les trois mois de délai d’instruction pour sa prise de décision… sans répondre à la question.
Par ailleurs, le député Alloncle sur les conditions de travail à France Télévisions. Il a ainsi évoqué un licenciement (à l’encontre d’une femme enceinte de six mois ayant dénoncé des cas d’agressions sexuelles) survenu alors que M. Ajdari était directeur de France Télévisions. Le différend aurait été réglé par un protocole d’accord monnayé de 50 000 euros contre le silence de l’employée. Le président de l’ARCOM a indiqué ne pas se souvenir de tels faits, que de tels protocoles et conflits du travail étaient fréquents. L’élu a alors indiqué que le protocole avait été signé par ses soins, prenant visiblement au dépourvu le président de la commission qui ne semblait pas être au courant de l’existence d’un tel document.
🔴 Madame J., ancienne employée de France TV Studios (ex-MFP), a été licenciée du jour au lendemain en 2010, alors qu’elle était enceinte de 6 mois, malgré des témoignages de ses collègues attestant de son sérieux et de son professionnalisme.
En réalité, elle a été licenciée… pic.twitter.com/IoEgiDauo3
— Charles Alloncle (@CHAlloncle) April 7, 2026
Charles Alloncle s’est aussi étonné que l’ARCOM ait produit « un rapport sur la diversité dans les médias » établissant des classifications selon la couleur de peau qui estimait qu’on décomptait près 15 % des personnes non blanches dans les médias » ou que « dans les programmes d’animation, 35 % des personnes dans des activités marginales ou illégales étaient perçues comme non blanches. » « Comment expliquer que l’ARCOM puisse catégoriser ces personnes en fonction des orientations sexuelles, de leur couleur de peau ? », a demandé le rapporteur à Adjari, visiblement gêné. « Cette question mériterait mieux qu’un tel cadre », a‑t-il répondu tout en arguant que la loi prévoyait que l’Autorité rende compte de la diversité.

