Observatoire du journalisme (OJIM)

Ceuta : « invasion » ou « urgence humanitaire » ? Dans les médias, la guerre des mots

Olivier Frèrejacques 1 août 2026 Temps de lecture : 4 min
Illustration : capture d'écran vidéo FARO TV (retouchée)

Des passages massifs de migrants clandestins à Ceuta aux tensions diplomatiques entre Madrid et Rome, la crise a immédiatement fracturé le commentaire médiatique français. Humanitaire à gauche, géopolitique et sécuritaire au centre et à droite : chaque famille d’opinion a retrouvé dans l’enclave espagnole sa grille de lecture. Revue de presse.

« Urgence », « coup de force », « invasion » : plus encore que les faits, le vocabulaire retenu a révélé les lignes de fracture du paysage médiatique face à la question migratoire.

L’arrivée de plus de 60 000 clandestins marocains dans l’enclave espagnole, qui a culminé le 30 juillet, a suscité des interprétations très contrastées.

À gauche : l’humanitaire et la culpabilité des frontières

Signe d’une tendance médiatique profonde, l’AFP a imposé le même jour une « urgence humanitaire », titrant là avec les propos de Juan Jesus Vivas, président de la ville autonome de Ceuta. Un titre repris du Figaro à Médiapart en passant par Le Monde et BFMTV.

Nejma Brahim, journaliste pour Médiapart, verra avant tout des migrants « victimes des politiques européennes » et un épisode illustrant « toute la perversité de l’externalisation de la gestion des frontières ». « Une fois de plus, les frontières tuent », écrit-elle.

Dans Le Club de Mediapart — espace de contributions personnelles qui n’engage pas la rédaction —, l’essayiste Carlos Crespo a refusé de voir dans Ceuta la conséquence du « laxisme migratoire » de Pedro Sánchez. Selon lui, « ce qui se joue à Ceuta n’est pas une défaillance des politiques migratoires, mais une pure démonstration de force géopolitique ». Il accuse Rabat d’instrumentaliser la détresse humaine : « Les flux migratoires sont ici utilisés comme des armes de guerre hybride. »

Du côté de Libération, le journaliste François-Xavier Gomez euphémise : cet « afflux de candidats à l’émigration », voire « d’adolescents célébrant avec des gestes de sportifs victorieux leur arrivée » est un « moment inédit », mais aussi un « symbole de la panique des droites internationales ».

Au centre : prudence multifactorielle

Le politologue Bruno Tertrais se garde d’une explication unique. Son analyse croise la rumeur d’une ouverture de la frontière, la récente décision de la justice espagnole, les tensions autour du Sahara occidental et, lui aussi, la possible « arsenalisation » des migrations par le Maroc. Cette lecture ne nie ni l’ampleur du flux ni sa dimension politique, mais refuse de réduire l’événement à la seule régularisation annoncée par Madrid.

Sur X, Brice Couturier tranche plus brutalement : « C’est une invasion. Elle aura des conséquences terribles ». De quoi le faire pencher à droite.

À droite : « invasion » et « gaillards testostéronés »

Une formule à laquelle a fait écho Sud Radio, en posant frontalement la question : « Ceuta : est-ce une invasion migratoire ? » Rédacteur en chef de Valeurs actuelles, Amaury Brelet y répondait sans concession : « C’est évident ! « 49 000 migrants ont débarqué, la population locale a doublé ». Et d’évoquer « les hordes déferlant sur ces enclaves » et « le chaos » avant de dénoncer la politique de régularisation du gouvernement espagnol et la suspension par la Cour suprême du pays, le 8 juillet dernier, des refoulements immédiats en cas d’arrivée à la nage.

« Ce sont des gaillards testostéronés », « il y a une situation géopolitique absolument intense », estimait de son côté le géopolitologue Alexandre del Valle sur CNews. « Chantage et guerre hybride » : pour lui, la crise s’inscrit dans l’ancien conflit territorial entre l’Espagne et le Maroc. Ceuta ne serait pas seulement une porte migratoire vers l’Europe, mais un levier de pression de Rabat sur Madrid, les enclaves de Ceuta et Melilla demeurant revendiquées par le royaume chérifien.

Dans Le Figaro, l’expert Nicolas Pouvreau-Monti, directeur de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID), dénonçait l’ignorance par Pedro Sanchez du phénomène d’« appel d’air ». « Un seul pays est en mesure d’imposer les conséquences de ses décisions à l’ensemble des autres États membres de la zone ». Il estime qu’une partie des nouveaux arrivants cherchera à gagner la péninsule, puis la France, transformant une crise espagnole en problème continental. Pour l’auteur, la crise de Ceuta doit servir d’avertissement car sans prise de conscience, cet épisode ne sera pas le dernier.

L'auteur
Olivier Frèrejacques
Olivier Frèrejacques

Olivier Frèrejacques est journaliste et rédacteur en chef adjoint à TV Libertés. Il dirige aussi la revue Liberté Politique. Il est également président de l'association Village Karenni.

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