Accueil E Veille médias E Ceuta : « invasion » ou « urgence humanitaire » ? Dans les médias, la guerre des mots

Ceuta : « invasion » ou « urgence humanitaire » ? Dans les médias, la guerre des mots

1 août 2026 | Temps de lecture : 4 minutes

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Des pas­sages mas­sifs de migrants clan­des­tins à Ceu­ta aux ten­sions diplo­ma­tiques entre Madrid et Rome, la crise a immé­di­ate­ment frac­turé le com­men­taire médi­a­tique français. Human­i­taire à gauche, géopoli­tique et sécu­ri­taire au cen­tre et à droite : chaque famille d’opinion a retrou­vé dans l’enclave espag­nole sa grille de lec­ture. Revue de presse.

« Urgence », « coup de force », « inva­sion » : plus encore que les faits, le vocab­u­laire retenu a révélé les lignes de frac­ture du paysage médi­a­tique face à la ques­tion migra­toire.

L’arrivée de plus de 60 000 clan­des­tins maro­cains dans l’enclave espag­nole, qui a cul­miné le 30 juil­let, a sus­cité des inter­pré­ta­tions très contrastées.

À gauche : l’humanitaire et la culpabilité des frontières

Signe d’une ten­dance médi­a­tique pro­fonde, l’AFP a imposé le même jour une « urgence human­i­taire », titrant là avec les pro­pos de Juan Jesus Vivas, prési­dent de la ville autonome de Ceu­ta. Un titre repris du Figaro à Médi­a­part en pas­sant par Le Monde et BFM TV.

Nej­ma Brahim, jour­nal­iste pour Médi­a­part, ver­ra avant tout des migrants « vic­times des poli­tiques européennes » et un épisode illus­trant « toute la per­ver­sité de l’externalisation de la ges­tion des fron­tières ». « Une fois de plus, les fron­tières tuent », écrit-elle.

Dans Le Club de Medi­a­part — espace de con­tri­bu­tions per­son­nelles qui n’engage pas la rédac­tion —, l’essayiste Car­los Cre­spo a refusé de voir dans Ceu­ta la con­séquence du « lax­isme migra­toire » de Pedro Sánchez. Selon lui, « ce qui se joue à Ceu­ta n’est pas une défail­lance des poli­tiques migra­toires, mais une pure démon­stra­tion de force géopoli­tique ». Il accuse Rabat d’instrumentaliser la détresse humaine : « Les flux migra­toires sont ici util­isés comme des armes de guerre hybride. »

Du côté de Libéra­tion, le jour­nal­iste François-Xavier Gomez euphémise : cet « afflux de can­di­dats à l’émigration », voire « d’adolescents célébrant avec des gestes de sportifs vic­to­rieux leur arrivée » est un « moment inédit », mais aus­si un « sym­bole de la panique des droites internationales ».

Au centre : prudence multifactorielle

Le poli­to­logue Bruno Ter­trais se garde d’une expli­ca­tion unique. Son analyse croise la rumeur d’une ouver­ture de la fron­tière, la récente déci­sion de la jus­tice espag­nole, les ten­sions autour du Sahara occi­den­tal et, lui aus­si, la pos­si­ble « arse­nal­i­sa­tion » des migra­tions par le Maroc. Cette lec­ture ne nie ni l’ampleur du flux ni sa dimen­sion poli­tique, mais refuse de réduire l’événement à la seule régu­lar­i­sa­tion annon­cée par Madrid.

Sur X, Brice Cou­turi­er tranche plus bru­tale­ment : « C’est une inva­sion. Elle aura des con­séquences ter­ri­bles ». De quoi le faire pencher à droite.

À droite : « invasion » et « gaillards testostéronés »

Une for­mule à laque­lle a fait écho Sud Radio, en posant frontale­ment la ques­tion : « Ceu­ta : est-ce une inva­sion migra­toire ? » Rédac­teur en chef de Valeurs actuelles, Amau­ry Brelet y répondait sans con­ces­sion : « C’est évi­dent ! « 49 000 migrants ont débar­qué, la pop­u­la­tion locale a dou­blé ». Et d’évoquer « les hordes défer­lant sur ces enclaves » et « le chaos » avant de dénon­cer la poli­tique de régu­lar­i­sa­tion du gou­verne­ment espag­nol et la sus­pen­sion par la Cour suprême du pays, le 8 juil­let dernier, des refoule­ments immé­di­ats en cas d’arrivée à la nage.

« Ce sont des gail­lards testostéronés », « il y a une sit­u­a­tion géopoli­tique absol­u­ment intense », esti­mait de son côté le géopoli­to­logue Alexan­dre del Valle sur CNews. « Chan­tage et guerre hybride » : pour lui, la crise s’inscrit dans l’ancien con­flit ter­ri­to­r­i­al entre l’Espagne et le Maroc. Ceu­ta ne serait pas seule­ment une porte migra­toire vers l’Europe, mais un levi­er de pres­sion de Rabat sur Madrid, les enclaves de Ceu­ta et Melil­la demeu­rant revendiquées par le roy­aume chérifien.

Dans Le Figaro, l’expert Nico­las Pou­vreau-Mon­ti, directeur de l’Observatoire de l’immigration et de la démo­gra­phie (OID), dénonçait l’ignorance par Pedro Sanchez du phénomène d’« appel d’air ». « Un seul pays est en mesure d’imposer les con­séquences de ses déci­sions à l’ensemble des autres États mem­bres de la zone ». Il estime qu’une par­tie des nou­veaux arrivants cherchera à gag­n­er la pénin­sule, puis la France, trans­for­mant une crise espag­nole en prob­lème con­ti­nen­tal. Pour l’au­teur, la crise de Ceu­ta doit servir d’aver­tisse­ment car sans prise de con­science, cet épisode ne sera pas le dernier.

Olivi­er Frèrejacques

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