Le CNC a suspendu son fonds d’aide à la création, créé pour soutenir les vidéos destinées à YouTube, TikTok et Twitch. Une décision qui fait suite à la polémique provoquée par une streameuse membre de la commission, Ultia, ayant affirmé ne pas vouloir soutenir les projets « d’extrême droite ». Face aux accusations de biais politique, le CNC lance une enquête interne et met en pause ce dispositif financier très attendu par les créateurs numériques.
Une suspension « jusqu’à nouvel ordre » : sous la pression, le Centre national du cinéma et de l’image animée a indiqué ce 8 avril mettre en pause la commission chargée du fonds d’aide à la création sur les plateformes sociales.
Doté de 2 millions d’euros en 2025 et de 3 millions en 2026 pour « soutenir la création numérique émergente », ce dispositif a été créé en 2017 sous le nom de CNC Talent. Remplacé en 2026 sous une nouvelle formule, il finance donc des vidéos destinées à YouTube, TikTok, Twitch et autres réseaux. Une intervention était prévue ce 8 avril au Frames Festival à Avignon, durant laquelle le CNC devait présenter les détails de son fonctionnement. Mais la polémique aura eu raison de cet exposé.
« Je vais saucer le projet »
Car la neutralité et l’impartialité du Centre sont aujourd’hui remises en cause, après les déclarations d’Ultia (de son vrai nom Carla Giardina), streameuse née en 1995 spécialisée dans les jeux vidéo et suivie par 300 000 personnes sur Twitch. Récemment nommée membre de la commission, elle affirmait, dans un live diffusé le 25 mars dernier, qu’elle ne voterait pas pour des projets « proposés délibérément par quelqu’un d’extrême droite » et qu’elle soutiendrait plus facilement ceux portés par des personnes qu’elle apprécie, si elle les jugeait pertinents. Ou, en ces termes : « s’il y a des projets portés par des gens que j’aime bien (…), je vais “saucer” le projet. »
Ces propos, évidemment jugés contraires aux obligations de neutralité, d’indépendance et d’impartialité imposées aux membres des commissions du CNC, ont dès le 26 mars entraîné son éviction, avant même qu’elle n’ait siégé. Le président du CNC, Gaëtan Bruel, a justifié cette mesure dans une déclaration transmise à la presse : les déclarations d’Ultia constituaient une « méconnaissance grave » des règles déontologiques.
Une vidéo de son intervention a ensuite circulé massivement sur X (ex-Twitter), relançant les accusations de partialité politique du fonds.
« Je suis jury aux CNC Talent, qui est en fait un fonds d’aide monétaire aux créateurs de contenus web. »
« Si c’est un projet proposé délibérément par quelqu’un d’extrême droite, désolé, ben non, en fait ! »
« Si demain Rivenzi (ami proche d’Ultia) il poste un projet pour le… pic.twitter.com/TEY691hRyd
— TwitchGauchiste (@TwitchGauchiste) March 26, 2026
Ultia a depuis dénoncé, notamment sur Le Média le 31 mars, un cyberharcèlement dont elle a été victime et regretté la formulation de ses propos, précisant qu’elle visait surtout des contenus « racistes, sexistes, misogynes ou homophobes ».
« Panique des milieux culturels »
Dans son communiqué du 8 avril, le patron du CNC Gaëtan Bruel évoque une polémique qui « n’a cessé de croître en intensité sur les réseaux sociaux et dans certains médias », jusqu’à atteindre « un niveau d’agressivité inédit », incluant des menaces à l’encontre des membres de la commission et d’agents du centre. Face à ce contexte, la commission ne serait plus en mesure de délibérer « sereinement » sur les projets soumis.
La ministre de la Culture, Catherine Pegard, a apporté son soutien à l’institution, tout en saluant l’éviction d’Ultia comme « la bonne décision » au regard des obligations de neutralité qui s’imposent à tous les membres des commissions publiques.
La presse de gauche, elle, a rapidement protesté. Michel Guerrin, rédacteur en chef du Monde y voyant la « panique des milieux culturels face à un RN aux portes du pouvoir » et Libération dénonçant les « menaces de la droite et de l’extrême droite ».
« Copinage et entre-soi de la gauche »
Le journaliste du Figaro Ronan Planchon a poussé davantage l’enquête. Ce 9 avril, il expliquait ainsi l’existence de deux dispositifs : jusqu’à 30 000 euros pour les créateurs vidéo disposant d’au moins 10 000 abonnés, et jusqu’à 50 000 euros pour ceux de plus de 50 000, sans jamais dépasser 50 % du budget du projet.
Mais derrière, les aides semblent surtout profiter à des youtubeurs et streameurs déjà installés, loin de l’objectif affiché de découvrir de nouveaux talents. L’examen des bénéficiaires révèle un milieu très endogame où chroniqueurs, ex-membres de commissions et créateurs se croisent régulièrement… confirmant les déclarations d’Ultia. La streameuse Modiie a ainsi été membre d’un jury après avoir perçu 30 000 euros, tandis que son média Blast recevait 80 000 euros la même année.
Sans surprise, toujours selon la même source, la liste des projets aidés en 2025 montre une forte orientation militante de gauche : soutien à des médias antiracistes, séries documentaires décoloniales ou queer, comme ceux des influenceurs pro-LFI tels que Dany et Raz (ZawaProd), qui ont perçu près de 106 000 euros pour des vidéos au ton anticapitaliste et militant. À l’inverse, les projets porteurs d’une vision conservatrice ou patriotique, comme la série sur l’histoire de la marine française proposée par la chaîne Cap Hornier, ont été refusés.
Retour au réel pour les « créateurs » ?
L’organisme assure désormais vouloir rompre avec ces pratiques et se fonder sur la « qualité artistique ». Le CNC n’a pour l’instant communiqué aucune durée précise pour la pause, ni les modalités d’un éventuel réexamen de ses méthodes de fonctionnement. L’institution a également annoncé le lancement d’une enquête interne pour vérifier que les projets aidés par l’ancien fonds CNC Talent (abrogé en juin 2025) ont bien respecté les règles en vigueur. Une initiative salutaire face aux soupçons d’opacité et de biais idéologique dans la sélection des bénéficiaires.

