À la rentrée 2027, Sciences Po formera 30 spécialistes de « l’intégrité de l’information ». Derrière le renseignement en sources ouvertes et la lutte contre les ingérences se dessine une filière de certification du vrai, conçue avec les institutions, les médias et les experts qui se fréquentent déjà et veulent désormais assurer leur reproduction.
Sciences Po a annoncé le 10 juillet dernier un master en deux ans, « Investigations, Analyse et Intégrité de l’information ». Trois semestres de cours, un semestre de stage ou d’apprentissage, et une promesse modeste : fabriquer des « ingénieurs de la démocratie », le tout sous la houlette de son École de journalisme.
Commissaire de la vérité ou agent de certification médiatique ?
Un diplôme d’ores et déjà annoncé « d’utilité publique » par l’école de la rue Saint-Guillaume. Le programme mêlera l’OSINT — pour Open Source Intelligence, ou renseignement en sources ouvertes —, l’intelligence artificielle, l’analyse de la viralité et les « stratégies de défense et riposte informationnelle ». Il ne bénéficie pas encore de la reconnaissance de la CPNEJ (Commission paritaire nationale de l’emploi des journalistes). Sciences Po n’explique pas encore ce qu’apporte ce master par rapport à un autre.
Pour l’heure, les débouchés restent flous : « les diplômés de ce cursus seront des experts d’un nouveau genre ». Sciences Po veut croire que « les profils sont déjà recherchés par les employeurs, dans les médias et hors médias, dans les entreprises privées et les administrations publiques ».
Trente gardiens du vrai, dûment homologués
C’est sûr, on retrouve déjà autour du berceau France Télévisions, VIGINUM, Politico, NewsGuard ou Bloom, dans un casting très américain. Philippe Corbé, directeur de l’information de France Télévisions, cité dans la brochure en ligne, assure qu’« il est précieux d’avoir de jeunes journalistes formés à ces questions ».
Visiblement, les institutions qui s’alarment de la désinformation ont contribué à dessiner la formation de ceux qui viendront ensuite l’identifier et, pourquoi pas, définir le périmètre du dicible et de l’indicible.
Sélection interne, externe… et facture germanopratine
Le master sera accessible à partir de bac + 3. Les étudiants inscrits à Sciences Po passeront par la procédure interne d’orientation. Les candidats extérieurs suivront une procédure française ou internationale selon leur diplôme. L’établissement promet des profils divers, mais exige un « excellent dossier académique ».
Les tarifs 2027–2028 ne sont pas encore publiés. Au barème 2026–2027, un master coûte de 0 à 20 640 euros par an pour les foyers fiscaux européens, et 20 640 euros pour les non-Européens : jusqu’à 41 280 euros sur deux ans si le plafond restait inchangé.
Ce master n’annonce aucun quota. Il s’inscrit néanmoins dans une école qui a supprimé les écrits d’admission au bachelor au profit du dossier et de l’oral, tout en développant les conventions d’éducation prioritaire et les quotas de boursiers. Une sélection plus « holistique », à l’américaine, qui n’a pas aboli l’entre-soi : une étude interne relevait encore 80 % d’admis issus des catégories supérieures dans la voie générale. Côté sensibilité politique, l’école pencherait à plus de 70 % à gauche : en 2022, 55 % des étudiants avaient voté au premier tour en faveur de Jean-Luc Mélenchon et 21 % en faveur d’Emmanuel Macron.
Médias alternatifs, réseaux sociaux et médias du groupe Bolloré ont brisé le monopole culturel de l’ancien monde médiatique. Le rapport Alloncle sur l’audiovisuel public a fait l’effet d’un tremblement de terre en posant la question de la neutralité et du financement, suscitant des inquiétudes dans l’Olympe du politiquement correct…
Quand le pluralisme surgit, l’entre-soi ouvre un master.
Une institution experte en crises ?
On se rappellera toutefois que Sciences Po, qui entend défendre l’intégrité du discours démocratique, éprouve quelques difficultés à garantir la sienne. En 2012, la Cour des comptes publiait « Une forte ambition, une gestion défaillante » sur l’ère Richard Descoings, mort dans des circonstances troubles après avoir loué les services, à New York, de deux « escort-boys ».
Celui qui lui a succédé, Frédéric Mion, a démissionné en 2021 après l’affaire Olivier Duhamel, président de la Fondation nationale des sciences politiques, qui s’est avéré être un violeur incestueux. Mathias Vicherat, un proche de Sibyle Veil, a quitté ses fonctions en 2024 avant d’être condamné en première instance pour violences conjugales, décision dont son avocat avait annoncé faire appel.
Olivier Frèrejacques


