Maxime Saada, en remet une couche. Il a annoncé refuser de travailler avec les signataires de la tribune publiée la semaine passée dans Libé qui visait « l’emprise du groupe Bolloré » sur le monde de la culture en général et sur le cinéma en particulier. Une déclaration qui durcit le bras de fer avec la gauche culturelle.
« Au pouvoir dans un an, nous démantèlerons l’empire Bolloré », tempêtait ce 18 mai sur X la députée insoumise Mathilde Panot. Une exigence de démantèlement reprise en boucle par les élus mélenchonistes depuis les propos du patron de Canal+.
Car ce 17 mai, lors du traditionnel « brunch des producteurs » organisé par Canal+ au Festival de Cannes, Maxime Saada déclarait ne plus vouloir travailler avec les quelques 600 signataires de la tribune anti-Bolloré publiée quelques jours plus tôt dans Libération. Le drame !
« J’ai vécu cette pétition comme une injustice vis-à-vis des équipes Canal qui s’attachent à défendre l’indépendance de Canal+, et dans toute la diversité de ses choix », a‑t-il affirmé, selon des propos repris par l’AFP. Et d’ajouter : « Et en conséquence, je ne travaillerai plus, je ne souhaite plus que Canal travaille avec les gens qui ont signé cette pétition. »
L’ancien membre du cabinet de conseil McKinsey & Company, devenu directeur général du groupe Canal+ en 2017, puis président de Studiocanal l’année suivante, est donc venu ajouter du sel dans la plaie ouverte par son patron (car actionnaire ultime) Vincent Bolloré, dans sa volonté de prise de contrôle d’UGC d’ici 2028. Ce dernier est l’actionnaire de référence du groupe Vivendi, qui détient Canal+ à 34% depuis septembre 2025, et envisage un contrôle total dans les deux prochaines années.
La déclaration de Saada a bien sûr été immédiatement interprétée comme l’instauration d’une « liste noire » potentielle dans un secteur où Canal+ occupe une position quasi incontournable.
Goebbels et Bolloré
La bataille culturelle ne se limite plus aux médias : après CNews et Europe 1, le groupe Bolloré étend désormais son influence au cinéma. Une stratégie assumée d’hégémonie idéologique.#Bolloré #Médias #Cinéma #Culture #Politiquehttps://t.co/QdtBWuhpb4
— Laurent Joffrin (@JoffrinLaurent) May 18, 2026
Bolloré : « l’hégémonie idéologique » ?
Le journaliste Laurent Joffrin en a profité pour comparer Vincent Bolloré à… Joseph Goebbels : « La bataille culturelle ne se limite plus aux médias : après CNews et Europe 1, le groupe Bolloré étend désormais son influence au cinéma. Une stratégie assumée d’hégémonie idéologique », résumait-il sur X ce 18 mai, un propos qu’il a étayé dans un édito publié sur son nouveau média, librejournal.fr.
Au-delà du conflit politique autour de Bolloré et de l’indépendance culturelle, cette affaire met en lumière une tension fondamentale du système français de financement des films : un cinéma largement soutenu par des mécanismes hybrides public-privé, où un acteur comme Canal+ joue un rôle d’architecte financier majeur. Le « modèle français » repose en effet sur une combinaison unique : obligation d’investissement des diffuseurs et soutien du CNC.
Une censure en toc pour des censeurs de fer ?
Canal+ a investi, en 2024 puis 2025, entre 135 et 155 millions d’euros dans les films d’initiative française selon les périmètres retenus (préachats, coproductions), dont environ 140 M€ en préachats cinéma seuls (le cœur du financement des films). Ceci faisant du groupe de Vincent Bolloré le premier financeur individuel du cinéma français, devant le CNC (100 millions) et France Télévisions (env. 70 millions d’euros).
Jusqu’ici, tout allait bien, le financeur payait la production des mêmes films (de qualité douteuse), assurant au passage la rente des professionnels de la profession. Mais l’indignation collective, dans la foulée des indignations ayant visé CNews ou Grasset, l’élite cinématographique a‑t-elle signé sa perte ?
“J’ai un certain sentiment de gâchis” commente le président du CNC, après la “réaction à chaud” de Maxime Saada, patron de Canal+, à la tribune de 600 professionnels du cinéma dénonçant une mainmise de Vincent Bolloré.
Gaëtan Bruel était au micro de @Ben_Duhamel ➡️… pic.twitter.com/EcLMKnmCqF
— France Inter (@franceinter) May 18, 2026
Chose intéressante, Gaëtan Bruel, président du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), tentait de relativiser les choses ce 18 mai au micro de France Inter, déplorant le focus à l’extrême des médias sur les propos polémiques de Saada.
Les tenants du système veulent le préserver
« J’ai un certain sentiment de gâchis », a‑t-il commenté, regrettant la réaction de ce dernier, jugeant qu’elle « aggrave les clivages au lieu de rassembler », le « droit à la critique » étant selon lui fondamental. Mais selon lui, « la défense claire et nette du CNC par le patron de Canal+ devrait justement intéresser ceux qui s’inquiètent du positionnement de Canal dans le contexte politique actuel ». Et de rappeler que le groupe Canal avait financé des films comme « L’histoire de Souleymane », film éminemment de gauche.
À Cannes le même jour, le producteur Alain Attal, aux manettes du film Garance, appelait à « essayer de contourner » cette déclaration « à chaud » de Saada « créant une sorte de liste noire ». « On a trois entités qui financent le cinéma français, tout cela est en train de tanguer, il faut faire gaffe de ne pas foutre en l’air cet équilibre », poursuivait-il, regrettant « un bras de fer relou » et des « menaces par des forces politiques qui trouvent notre système un peu woke et mal foutu ! »
Suite à l’annonce de Canal +, indiquant ne plus souhaiter travailler avec les 600 signataires d’une tribune mettant en cause Vincent Bolloré, l’équipe du film “Garance” s’est exprimée sur le sujet. Voici l’intégralité de leur réponse. #Cannes2026 pic.twitter.com/4o0bo1SbI5
— Brut FR (@brutofficiel) May 18, 2026
L’hypocrisie de la gauche culturelle (encore) révélée
C’est vrai, à droite, on veut en finir avec l’hypocrisie : « Les mutins de Panurge veulent toujours le beurre, l’argent du beurre et la palme d’or de la bonne conscience », dénonçait le 15 mai sur Europe 1 la journaliste Eugénie Bastié : « Non seulement ils considèrent que l’argent du contribuable leur appartient, mais ils veulent désormais régenter les capitaux privés. » Et de conclure : « À Cannes, comme partout où règne la gauche mondaine, la révolution est un dîner de gala. »
Alors, le gala sera-t-il brusquement interrompu avec la mise au ban des 600 signataires ? Affaire à suivre. Cela dit, un arrêt des financements d’un individu copieusement qualifié de « fasciste » ne devrait-il pas, au fond, soulager les consciences des professionnels en question ?
François-Xavier Consoli

