Les médias, poursuite de la guerre par d’autres moyens. Le conflit dévastateur du Moyen-Orient et ses retombées continuent d’envenimer les relations, déjà délétères, entre l’Arabie saoudite et son protégé de toujours, les Émirats arabes unis.
À l’origine, la discorde était géopolitique. Le premier grand clash entre les deux pays a eu lieu en janvier dernier, au Yémen. Malgré leur alliance contre les Houthis, des rivalités sous-jacentes existaient depuis des années : divergences sur la stratégie, influence régionale, contrôle des territoires et ressources. En décembre 2025, les Saoudiens ont brusquement stoppé les opérations militaires, jugées abusives, des troupes déployées dans ce pays par les Émirats, frappant notamment une livraison d’armes. Abou Dabi annonce dans la foulée le retrait de ses troupes, rompant de fait l’alliance. Les ruptures se sont cumulées avec l’annonce par ces derniers d’un retrait, fin avril, cette fois de l’Opep, réputée chasse gardée des Saoudiens.
Ce bras de fer n’a pas manqué de se ressentir sur le terrain des médias et des réseaux sociaux, terrain où les deux pays sont déjà très aguerris.
La guerre du narratif
Il faut dire aussi que l’un des émirats, Dubaï, durement touché dans son image de marque par les frappes iraniennes de février et mars, était plus motivé par une riposte qui puisse non seulement redorer son blason, mais aussi l’aider à s’affranchir de cette tutelle qu’il ne supporte plus.
Prenant les devants de cette guerre annoncée, l’Office des médias du gouvernement émirati a pris l’initiative d’organiser, le 27 avril dernier, à Dubaï même, la première édition du « Gulf Creators Forum », réunissant plus de 1 000 créateurs, influenceurs et professionnels des médias venus des pays du Golfe. Flairant un piège, les Saoudiens ont boycotté l’événement.
Officiellement consacré à la problématique du « narratif médiatique » – un concept qui domine les débats arabes depuis le début de cette guerre – et à la promotion des talents, l’événement semble surtout perçu comme une opération d’« embrigadement politique » au service d’Abu Dhabi, dans un contexte de tensions croissantes entre Mohammed ben Salmane (MBS) et Mohammed ben Zayed (MBZ).
« Moucherons électroniques »
Face à cette offensive émiratie, les influenceurs saoudiens ne se sont pas fait prier pour tenter de discréditer l’idée même du forum. Tous les coups sont permis, allant jusqu’à traiter le régime d’Abou Dhabi de « force de destruction » (au Soudan et ailleurs), une accusation qu’on avait l’habitude d’entendre de la bouche des anti-normalisation, des pro-qataris pour la plupart. Exemple de ce passage d’une émission de débat sur Al-Jazeera, repris au lendemain du forum de Dubaï par le journaliste saoudien Turki Shalhoub, où le régime émirati est accusé d’être « le plus grand soutien du terrorisme ».
En retour, des dizaines d’influenceurs se sont passé le mot pour défendre « l’honneur » de l’Arabie saoudite : « Ne pas laisser cette occasion passer sans répondre aux provocations ». Le 27 avril, l’influenceur saoudien Hamad jugeait « indécent » que son pays soit accusé de financement de terrorisme ou de propagation de la haine (sic), et que ses compatriotes soient réduits à des « moucherons électroniques ».
Dans le même sillage, Abdelzahra Althebhawy a décrit le forum comme une tribune anti-saoudienne par excellence, où, pour la première fois, les Émirats arabes unis accueillaient sur leur sol des opposants saoudiens pour leur donner la parole. D’habitude, les dissidents de la monarchie wahhabite trouvent refuge dans des pays hostiles comme la Turquie ou l’Irak de Saddam Hussein.
« Aujourd’hui, les Émirats répètent contre l’Arabie saoudite ce qu’ils ont fait avec l’Irak. Se rendent-ils seulement compte de la gravité de ce qu’ils font ? », s’insurgeait, pour sa part, le journaliste saoudien Saleh Al-Fahid.
Le basculement vers les nouveaux médias
La guerre politico-médiatique entre les deux frères ennemis est encore loin de trouver son épilogue. Dernier quiproquo en date : fin avril, une cinquantaine de journalistes ont été licenciés de la chaîne à capitaux saoudiens Al-Arabiya (autrefois basée à Dubaï et récemment rapatriée), soupçonnés d’être « inféodés » à leur premier pays d’accueil. Une nouvelle forme de maccarthysme règne aujourd’hui dans la région.
Cette « hécatombe » n’a été que vaguement commentée, preuve que les médias traditionnels ont grandement cédé face aux médias alternatifs et autres podcasts qui les supplantent en termes d’audience, de confiance et d’influence.
Quand on sait que six podcasteurs du monde arabe cumulent à eux seuls 47 millions d’abonnés toutes plateformes confondues et 3,9 milliards de vues sur YouTube, on se rend compte à quel point le champ informationnel arabe a basculé en faveur de ces nouveaux médias. Les plus influents ou les plus suivis sont le Saoudien Abdulrahman Abumalih, les Égyptiens Moataz Matar, Youssef Hussein (Joe), Osama Gaweesh et Ahmed El-Ghandour, et enfin l’Émirati Anas Bukhash.
À titre de comparaison, là où la presse écrite ne touche que 5 à 8 millions de lecteurs mensuels et les chaînes TV satellitaires 20 à 30 millions de téléspectateurs, le podcast atteignait déjà en 2024 40 à 60 millions d’auditeurs mensuels selon un rapport du Dubaï Press Club de 2024.
À noter aussi que le taux de confiance accordé aux podcasts dans la région atteignait 62% selon le rapport 2024 « Where Are Global Podcasts Listeners » publié par YouGov, devant les sites d’information (49%), les chaînes d’État (48%) et la presse écrite (41%), ce qui témoigne d’un transfert de légitimité éditoriale au profit de créateurs indépendants.
La région la plus consommatrice de podcasts
La région Moyen-Orient/Afrique reste en tête des zones les plus consommatrices de podcasts, avec l’Arabie saoudite et les EAU parmi les tout premiers pays selon YouGov en 2025.
Le paysage du podcast arabe est aujourd’hui dominé par les pays du Golfe, suivis de l’Égypte. Selon les données YouGov, 60 % des Saoudiens, 52 % des Égyptiens et 57 % des Émiratis déclarent écouter régulièrement des podcasts. En valeur absolue, l’Arabie saoudite compte environ 16–18 millions d’auditeurs réguliers, contre environ 5–6 millions aux Émirats arabes unis.
Les données disponibles confirment que la région MENA connaît une croissance rapide du podcast, avec une forte concentration dans le Golfe.
StateGlobe, dans son rapport de mars 2026, estime que le marché du podcast en Arabie saoudite a généré 450 millions de dollars de revenus en 2024 et pourrait atteindre 2,5656 milliards en 2030, soit un taux de croissance annuel composé de 33,6% entre 2025 et 2030.
Les Égyptiens restent les plus influents
L’exemple le plus illustratif, et à la fois le plus explosif, de ce boom des podcasts et de la création numérique au Moyen-Orient est celui de l’Égyptien Osama Gaweesh qui a réussi à engranger, durant la guerre d’Iran, 122 millions de vues TikTok en un seul mois.
Cet influenceur, analyste des questions géopolitiques, est tellement redouté que son compte TikTok a pour la deuxième fois été bloqué cette semaine, à la suite de signalements attribués à des comptes émiratis, Gaweesh s’appliquant à torpiller les EAU dans ses vidéos. Sans être un pro-iranien invétéré, il séduit un très large public par un sens de synthèse et un style qui tranche avec le ronron des médias mainstream.
D’autres Égyptiens cartonnent en ce moment. Youssef Hussein dit Joe, qui a lancé sa chaine YouTube avant d’animer une émission sur Al-ArabyTV est suivi par 4,5 millions sur YouTube et 2,1 millions sur X. Avec son style sarcastique, il ne cesse d’élargir son audience qui s’étend à tous les pays arabes.
Son compatriote, Moataz Matar, connu pour son opposition au régime d’Al-Sissi, compte près de 5 millions d’abonnés sur YouTube et plus de 13 millions sur Facebook.
Le Qatar à la traîne
Dans cette grande guerre médiatique, le Qatar reste curieusement à la traîne. En misant vraisemblablement tout son soft power médiatique sur la chaîne d’information en continu Al-Jazeera (et d’autres médias d’État), cet émirat n’a pas laissé émerger les formats numériques comme le podcast.
Est-ce dû à son faible auditoire arabophone – le pays compte 2,9 millions d’habitants dont 85% d’expatriés ? Tentant de rattraper le retard en la matière, Doha a conclu en 2025 un partenariat avec iHeartMedia, l’un des leaders mondiaux de l’industrie du podcast. Mais les résultats tardent à venir !
Mussa A.

