Le groupe macroniste à l’Assemblée a annoncé le 16 avril le retrait de la proposition de loi Yadan visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme ». Les craintes d’une atteinte à la liberté d’expression et d’information s’étaient accumulées.
Cela faisait longtemps qu’il était dans les tuyaux et qu’il menaçait l’exercice du journaliste et la liberté de la presse. Déposé en novembre 2024, le projet de loi Yadan a été adopté en commission des Lois le 20 janvier dernier. Il a été retiré in extremis de son examen dans l’hémicycle ce 16 avril par les députés macronistes. Gabriel Attal a annoncé le dépôt d’un projet de loi pour la semaine du 22 juin pour contourner l’« obstruction » de La France insoumise. La menace ne semble donc pour l’heure pas totalement écartée.
Lutter contre les « formes renouvelées de l’antisémitisme » et la « haine obsessionnelle » à l’égard de l’État hébreu : le projet de loi visait à modifier l’article 421‑2‑5 du code pénal sur l’apologie du terrorisme et à amender la loi de 1881 sur la liberté de la presse. Son auteur est la députée Renaissance des Français de l’étranger Caroline Yadan, dont la circonscription inclut Israël. L’élue de 57 ans, qui se dit « militante », fut un temps chargée du pôle antisémitisme de la LICRA. Elle a rejoint La République en Marche en 2017.
Son texte entend renforcer la répression contre l’apologie et la provocation au terrorisme, mais aussi les appels à « la destruction d’un État reconnu par la République française » et certaines formes de relativisation de la Shoah. Il prévoit de punir jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende les propos « même implicites » ou ceux « minorant ou banalisant les actes de façon outrancière ».
Un virage pour la gauche ?
Or, pour ses détracteurs, parmi lesquels des journalistes, ce texte fait peser un risque majeur sur le débat public. Bien sûr, la mouvance pro-palestinienne s’est emparée de cette cause. Une pétition citoyenne « Non à la loi Yadan », mise en ligne le 18 février sur le site de l’Assemblée, a d’ailleurs dépassé les 700 000 signatures. Elle demandait un débat public. Or, mercredi 15 avril, la commission des lois l’a pourtant classée sans suite (30 voix contre 21), jugeant qu’elle faisait doublon avec l’examen du texte lui-même.
Mais cette mobilisation d’ultragauche n’invalide en rien le bien-fondé des critiques et des inquiétudes. Au mieux les observateurs avisés pourront-ils s’amuser d’un virage voire d’une fracture au sein de l’antiracisme, la gauche ayant jusque-là constamment soutenu l’élaboration d’un arsenal législatif encadrant l’expression depuis les lois Pleven (1972) et Gayssot (1990).
« Avec la loi Yadan, la liberté d’expression devient une liberté surveillée sous bracelet électronique », dénonçait le 14 avril dans L’Humanité le juge antiterroriste Marc Trevidic, fustigeant un texte ouvrant la porte à toutes les dérives.
Avant cela, le Conseil d’État avait émis des réserves, le 22 mai 2025. La haute juridiction administrative, sans remettre en cause l’augmentation d’actes antisémites dans le pays depuis le 7 octobre, a rappelé la liberté de communication des pensées et des opinions (art. 11 de la Déclaration de 1789), estimant qu’elle ne pouvait être restreinte qu’à la condition que les atteintes soient « nécessaires, adaptées et proportionnées à l’objectif poursuivi ». Aussi la loi pénale doit-elle être « claire, intelligible et précise » pour écarter tout risque d’arbitraire. La proposition a depuis été modifiée par Caroline Yadan.
Un risque d’autocensure dans les rédactions
Pourtant, des arguments analogues sont aujourd’hui soulevés par Reporters sans frontières : « les définitions larges et imprécises des incriminations de la proposition de loi Yadan inquiètent », a ainsi déclaré le 7 avril Thibaut Bruttin, DG de RSF. Les notions de « provocation implicite » ou de « banalisation outrancière » s’avèrent particulièrement floues.
« Rien, en l’état, n’empêcherait qu’un journaliste soit assimilé à l’auteur des propos incriminés qu’il rapporte », estime Bruttin. Le texte fait selon lui poser « un risque majeur d’effet dissuasif sur le traitement journalistique de sujets sensibles », conduisant à de « l’autocensure ».
Un éditorial ou une analyse sur la rhétorique d’un groupe terroriste pourrait-il être considéré comme une complicité implicite ? Une comparaison historique ou un soutien explicite à la cause palestinienne serait-il interprété comme une « négation » de l’existence d’Israël ? Une critique de l’État hébreu, souvent qualifié de « nazi » dans les mouvances pro-palestiniennes, pourrait-elle peu à peu être assimilée à un appel à sa disparition ?
Une chose semble déjà sûre : sans aller jusqu’à ces perspectives, un tel texte pousserait les médias à une prudence excessive. Craignant des poursuites, des rédactions pourraient renoncer à couvrir certains sujets sensibles ou à relayer certaines opinions. Les médias couvrant le Proche-Orient, déjà sous pression, surtout sur le terrain où leurs reporters sont souvent tués, risquent une autocensure généralisée. L’information pluraliste sur le conflit s’en trouverait appauvrie.

