Trois néo-journalistes très populaires sur Internet, Hugo Décrypte, Gaspard G et Jean Massiet, étaient auditionnés le 7 avril par la commission d’enquête du Sénat sur les « zones grises » de l’information. Ces trois créateurs de contenu sur Internet ont plaidé pour une meilleure reconnaissance de leur statut et davantage d’aide financière de la part des pouvoirs publics. Au risque de faire une croix sur leur indépendance.
Sur Internet, ce sont eux les nouveaux visages de l’information. Alors que les médias traditionnels voient leur public s’éroder, des millions de Français, surtout ceux de moins de 35 ans, les suivent et les citent. Hugo Décrypte (de son vrai nom Hugo Travers) totalise 20 millions d’abonnés toutes plateformes confondues, Gaspard G (Guermonprez) en compte 1,57 million d’abonnés sur YouTube et Jean Massiet un peu plus de 260 000 sur Twitch. Ces néo-journalistes ont en quelques années, par des formats plus divertissants, transformé l’environnement médiatique et la façon dont l’information est transmise.
Pourtant, malgré leur renommée et leurs partenariats, les trois créateurs de contenus se plaignent de leur manque de moyens quand il s’agit de produire des longs formats sur Internet. Ils l’ont fait savoir aux sénateurs de la commission d’enquête sur les « zones grises de l’information » le 7 avril dernier. Des zones nées du flou entre divertissement, com’ et info’ sur les plateformes web. Une incertitude médiatique susceptible d’inciter aux manipulations internes ou externes et de fragiliser la démocratie, selon les Commissaires.
Une demande claire : plus de soutien de l’État et du CNC… au prix de leur indépendance ?
Mais à en croire les trois jeunes hommes, l’incertitude est surtout financière. Estimant que leur situation reste précaire, les trois créateurs ont formulé des demandes convergentes et urgentes à l’approche des présidentielles 2027. Ils estiment que le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée) devrait jouer un rôle beaucoup plus important, alors que son aide actuelle est jugée « très faible » au regard des sommes qu’il perçoit des plateformes numériques.
« Il n’est pas normal que le CNC exclue de son aide ceux qui font de l’information ! À un an d’une présidentielle, je ne trouve pas ça normal qu’on soit obligé d’aller se financer sur le marché privé. »
« Je vais tenter de recevoir dans mon émission Backseat les candidats à… pic.twitter.com/jY2EywqzYH
— TwitchGauchiste (@TwitchGauchiste) April 8, 2026
Jean Massiet et Gaspard Guermonprez ont particulièrement insisté sur une « anomalie » qu’ils qualifient de « scandaleuse » : Google et Meta versent chaque année 43 millions d’euros de taxe au CNC, mais celui-ci a décidé, via une commission interne, d’exclure depuis cette année les créateurs de contenu d’information de ces dispositifs d’aide.
En effet, le président du CNC a annoncé le 8 avril suspendre jusqu’à nouvel ordre le « Fonds d’aide à la création sur les plateformes sociales » (doté de 3 millions d’euros) à la suite de propos tenus par la streameuse et membre du jury Ultia, qui a affirmé ne pas vouloir soutenir les projets d’« extrême droite », qui ont suscité une vague d’indignation sur les réseaux sociaux. Le centre a évoqué des « menaces à l’encontre des membres de cette commission et d’agents du CNC », mais a toutefois cédé à la pression.
Ils plaident donc pour une réintégration rapide des créateurs d’information dans le périmètre des aides du CNC, voire pour un renforcement significatif de ces fonds. Hugo Décrypte a insisté sur l’enjeu d’accompagnement, particulièrement pour les chaînes anciennes (la sienne a plus de dix ans) qui souhaitent passer à un vrai travail d’enquête journalistique. « On a besoin d’aide sur le modèle économique, c’est difficile de nous lancer », a résumé Jean Massiet.
Au-delà du CNC, c’est un soutien plus large de l’État qui est réclamé : une politique volontariste qui reconnaisse la nouvelle économie de l’information, protège sa diversité et accompagne sa professionnalisation. Les trois intervenants ne demandent pas un traitement de faveur, mais simplement une égalité de traitement avec les médias traditionnels qui bénéficient historiquement de mécanismes de soutien public.
Cependant, mendier davantage de subventions de la part de l’État revient à renoncer à son indépendance. Hugo Décrypte et Gaspard G possèdent déjà des partenariats avec des grands médias tels que TF1 ou France Télévisions, ce qui leur impose de rester dans un cadre « mainstream » et conventionnel, donc d’éviter les questions embarrassantes ou les sujets controversés. Exemple : lorsque Gaspard Guermonprez a interviewé en avril 2025 Olivier Véran sur son rôle lors de la pandémie de Covid-19, le néo-journaliste n’a jamais « fact-checké » les affirmations de l’ex-ministre de la Santé. Quand ce dernier déclarait : « En me vaccinant, je protège les gens qui m’entourent et eux sont fragiles », le néo-journaliste ne l’a pas repris, alors même que toutes les autorités scientifiques s’accordaient sur le fait que le vaccin anti-Covid n’empêchait ni l’infection ni la transmission. L’interview dans sa globalité s’avère particulièrement lisse et consensuelle.
Le risque est qu’en s’institutionnalisant, ces jeunes journalistes cessent d’informer les Français mais servent un récit préfabriqué avec des interviews complaisantes. L’intérêt du pouvoir pour les figures prisées de la jeunesse est évident : Emmanuel Macron a déjà accordé des entretiens avec les youtubeurs McFly et Carlito dans les jardins de l’Élysée (mai 2021) et fait des pompes avec l’influenceur fitness Tbo in Shape (décembre 2025).
Des modèles économiques hybrides
Pour l’heure, les sources de revenus de ces créateurs révèlent une grande diversité, mais aussi une dépendance marquée aux mécanismes du marché numérique, avec une aide publique marginale.
Hugo Travers a expliqué durant l’audition son mode de financement : il s’agit d’un « modèle sans paywall ». Le contenu de son média Hugo Décrypte est ainsi gratuit et la monétisation repose essentiellement sur la publicité diffusée avant les vidéos et les podcasts. Des segments publicitaires incarnés mais en voix off (pour garantir la distance), où l’équipe prend directement l’argent des annonceurs, complètent les recettes. En outre, Hugo Décrypte a réalisé des partenariats avec France Télévisions permettant de produire des formats plus ambitieux. Selon le créateur de contenus aux 5 millions d’abonnés sur Instagram, l’adaptation aux plateformes est constante – mêmes sujets traités sur Instagram, TikTok et YouTube, mais avec une durée et un format calibrés – sans que les algorithmes dictent la ligne éditoriale.
De son côté, Jean Massiet, présent uniquement sur Twitch, mise fortement sur le financement participatif (environ 40 % de ses revenus). Viennent ensuite les partenariats et les publicités (30 %), les émissions sponsorisées (notamment avec des institutions comme le Conseil d’État ou des services de livraison de nourriture à domicile) et les ventes de billets pour des événements publics. La part de la publicité Twitch reste minoritaire. Au total, l’aide du CNC représente une portion « très petite » de son budget selon l’intéressé.
Jean Massiet a également évoqué le cas de Backseat, son émission phare qui réalise un chiffre d’affaires annuel d’environ 500 000 euros, principalement via la publicité et les partenariats.
Enfin à l’instar d’Hugo Travers, Gaspard Guermonprez vit aussi quasi entièrement de la monétisation YouTube et des partenariats, en particulier avec TF1. Sa chaîne YouTube produit trois à quatre grands formats d’enquête par an. L’exemple du documentaire sur OnlyFans, très instructif et documenté, est révélateur : un coût de production de 68 000 euros pour seulement 5 000 euros de résultat net. Ces chiffres illustrent la tension entre l’ambition éditoriale et la rentabilité. Tous trois soulignent la même réalité : les créateurs d’information en ligne évoluent dans une économie qui se structure rapidement – 300 000 créateurs en France, dont 150 000 de manière semi-professionnelle – mais qui reste fragile. Les revenus dépendent largement de la publicité, des partenariats et du soutien des communautés, tandis que les coûts de production (enquêtes, équipes, matériel) augmentent.
Le refus d’une étiquette : les trois créateurs des contenus en dehors des clivages traditionnels
Les trois intervenants ont insisté sur un point commun : à les croire, leur étiquette importe finalement assez peu. Hugo Décrypte (3,71 millions d’abonnés sur YouTube et 8 millions sur TikTok) refuse de se laisser enfermer dans une case… quitte à brouiller les pistes. Qu’on le qualifie de youtubeur ou de créateur de contenu, il assume simplement de produire une information grand public, accessible, sans revendiquer un label spécifique. Son équipe compte 42 collaborateurs, dont 16 journalistes titulaires de la carte de presse, ce qui ancre son travail dans une démarche professionnelle reconnue. Visiblement sa méthode entre le journalisme et l’influence fonctionne puisque, selon un rapport 2025 de l’institut Reuters en collaboration avec l’université d’Oxford sur l’étude du journalisme, l’ancien élève de Sciences Po Paris est davantage cité que Le Monde, Le Figaro et Libération réunis.
Jean Massiet se présente quant à lui comme streamer et « vulgarisateur d’actualité politique ». Il pratique un format live et interactif de 3/4h sur la plateforme de streaming Twitch dans lequel il décrypte en direct les débats parlementaires pour un public souvent éloigné de la chose politique. Mais le streamer refuse d’inviter sur son stream des personnalités classées à « l’extrême droite », faisant preuve d’un sectarisme assumé contrairement à ses deux autres confrères.
Point intéressant : Massiet s’est dit favorable au Digital Services Act (DSA) européen, qui a notamment imposé une obligation de modération aux plateformes. Il a suggéré de « contraindre les réseaux sociaux à ouvrir le capot » pour mieux comprendre et réguler les mécanismes qui impactent leur visibilité et leurs revenus. Du sectarisme au réflexe du contrôle, il ne semblerait n’y avoir qu’un pas. Heureusement, le streamer nuance son propos en affirmant que « l’ARCOM ne doit pas devenir le gendarme d’Internet ».
Gaspard Guermonprez, derrière la chaîne YouTube : Gaspard G, qui compte 1,57 million d’abonnés, adopte une posture encore plus détachée : « l’étiquette m’importe peu », « je suis un gamin d’Internet ». Pour lui, les trois intervenants exercent le même métier : celui d’informer un public large, parfois sur des sujets de « niche, historiques ou plus politiques ». Son équipe compte également des journalistes éligibles à la carte de presse.
Cette convergence dépasse les querelles sémantiques entre « journalistes traditionnels » et « créateurs ». Tous trois produisent des contenus qui vont de la vidéo courte (deux minutes) à l’interview longue (une heure, comme celle accordée par le président ukrainien Volodymyr Zelensky à Hugo Décrypte) ou à l’enquête (« la vérité derrière OnlyFans » pour Gaspard G. Ils soulignent que leur travail répond à une attente réelle : rendre l’information compréhensible pour quelqu’un qui s’y intéresse pour la première fois mais ne souhaite plus passer par les canaux traditionnels – comprendre la télévision, la radio ou les journaux écrits –.
La rupture des usages est, selon Gaspard Guermonprez, « consommée » : les Français ne reviendront pas en arrière vers une consommation médiatique linéaire et verticale.
Jean-Charles Soulier

