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Commission sur l’audiovisuel public : Alloncle passe l’ARCOM à la moulinette

9 avril 2026 | Temps de lecture : 9 minutes

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La com­mis­sion d’enquête sur la neu­tral­ité du ser­vice pub­lic audio­vi­suel a de nou­veau reçu ce 7 avril Mar­tin Adjari, prési­dent de l’ARCOM, et Bruno Lasserre, vice-prési­dent hon­o­raire du Con­seil d’État. Une audi­tion déci­sive, par­mi les dernières, au cours de laque­lle l’Autorité publique a dû jus­ti­fi­er son action sur le ter­rain sen­si­ble de l’impartialité et de la neu­tral­ité du ser­vice public.

Une « respon­s­abil­ité par­ti­c­ulière », a tenu à rap­pel­er d’emblée Jérémie Patri­er-Lei­tus ce 7 avril. Selon le prési­dent de la com­mis­sion d’enquête sur la neu­tral­ité du ser­vice pub­lic du secteur audio­vi­suel, l’ARCOM doit « garan­tir l’indépendance et l’impartialité du secteur pub­lic du secteur audio­vi­suel », à l’heure où « 62 % des Français con­sid­èrent qu’il faut se méfi­er de ce que dis­ent les médias ».

La com­mis­sion rece­vait donc Mar­tin Adjari, le prési­dent de l’AR­COM, et Bruno Lasserre, vice-prési­dent du Con­seil d’É­tat, ce mar­di 7 avril. Une audi­tion d’autant plus impor­tante qu’elle est l’une des dernières.

Justification ou contrition : l’ARCOM s’explique

Sous les pro­jecteurs quand elle prend une déci­sion polémique, l’ARCOM a toute­fois de mul­ti­ples cas­quettes… et pou­voirs. En pro­pos lim­i­naire, Mar­tin Ajdari a rap­pelé les mis­sions de l’or­gan­isme qu’il pré­side : garantie de la lib­erté de com­mu­ni­ca­tion dans les espaces numériques, pro­tec­tion de la créa­tion et ses finance­ments, lutte con­tre le piratage, pro­tec­tion de la jeunesse, haine en ligne et lutte con­tre la dés­in­for­ma­tion, accès des per­son­nes hand­i­capées aux sites inter­net des ser­vices publics, etc.

140 000 saisines en 2023–2025

Mais c’est bien sûr sur la plu­ral­ité au sein des médias qu’Adjari était atten­du… et qu’il fau­dra atten­dre. Car si des pro­grès sur ce front ont, selon lui, été faits et sont encore à faire, il a souligné atten­dre les con­clu­sions d’une mis­sion qu’il a con­fiée au haut fonc­tion­naire Bruno Lasserre, prévues pour la fin mai. Une patate chaude qui sera plusieurs fois ren­voyée à ce dernier durant l’audition.

Adjari a tenu à rel­a­tivis­er l’autorité de l’institution. Ain­si a‑t-il admis que le traite­ment des saisines « a[vait] fait l’objet de débats au sein de la com­mis­sion », avant de pré­cis­er que la com­mis­sion agis­sait « générale­ment sur sai­sine et non sur auto-sai­sine ». Car selon lui, « agir sur auto-sai­sine con­di­tion­nerait que nous sur­veil­lons tout, ce qui n’est ni souhaitable, ni pos­si­ble ». Il a indiqué accueil­lir les saisines extérieures, avec 140 000 saisines en 2023–25, sur lesquelles l’AR­COM était inter­v­enue dans près de 20 % des cas. Les sanc­tions ne peu­vent être pronon­cées que par un rap­por­teur indépen­dant saisi par la direc­tion générale de l’ARCOM, et non le col­lège, « qui ne peut s’exprimer sur les séquences sus­ci­tant un émoi vif ».

Définir l’impartialité ?

De son côté, M. Bruno Lasserre, vice-prési­dent hon­o­raire du Con­seil d’État qui s’est vu con­fi­er, au mois de novem­bre, une mis­sion sur l’im­par­tial­ité dans l’au­dio­vi­suel pub­lic, a pré­cisé les con­tours de ses travaux. Il a indiqué pour­suiv­re deux objec­tifs : la déf­i­ni­tion de l’im­par­tial­ité en droit et la ten­ta­tive de for­muler des propo­si­tions pour que les organ­i­sa­tions en cause dans l’audiovisuel pub­lic et le régu­la­teur puis­sent sanc­tion­ner les atteintes à l’impartialité. « Il s’agit de clar­i­fi­er une notion investie en 1989 (intro­duc­tion dans le droit) et de pro­pos­er de l’améliorer », a‑t-il indiqué avant de soulign­er qu’il s’ap­puierait sur une dou­ble étude com­mandée par l’ARCOM des­tinée à mesur­er de manière qual­i­ta­tive la vision qu’avaient les Français de l’impartialité et leur ressen­ti à cet égard.

Soulig­nant que la notion d’im­par­tial­ité était absente du cor­pus doc­u­men­taire du reg­istre juridique, il a recon­nu qu’il y avait une dif­fi­culté à définir l’impartialité par rap­port à la neu­tral­ité ou au plu­ral­isme, toutes ces notions étant sus­cep­ti­bles de se rejoin­dre. Or, la plu­part des pays européens con­nais­sent cette notion d’impartialité et Lasserre entend pro­pos­er une déf­i­ni­tion la plus com­plète pos­si­ble et hon­nête dans ce rap­port. « Cela peut être une bous­sole utile et un guide pra­tique pour les indi­vidus, les jour­nal­istes », a‑t-il souligné.

Mais aus­si l’ARCOM :

« Il me sem­ble que le régu­la­teur ne doit pas être que le régu­la­teur des inci­dents, mais celui des proces­sus. […] L’impartialité est un idéal, c’est une quête de tous les instants et une ten­sion per­ma­nente. […] C’est un idéal val­orisant. […] C’est un appel à l’exemplarité ».

Né le 11 décembre 1968 à Paris (57 ans), Martin Adjari est un haut fonctionnaire français spécialiste des médias et de la culture. Diplômé de l’ESCP Business School, de Sciences Po Paris et ancien élève de l’ENA (promotion René Char, 1995), il est depuis février 2025 président de l’ARCOM. Il était avant cela DG adjoint de l’Opéra de Paris (2020-2025), DG délégué puis SG de France Télévisions (2010-2014), DG délégué de Radio France (2004-2009). Photo : Didier Plowy / Ministère de la Culture (Licence CC BY-SA 3.0 FR)

Né le 11 décem­bre 1968 à Paris (57 ans), Mar­tin Adjari est un haut fonc­tion­naire français spé­cial­iste des médias et de la cul­ture. Diplômé de l’ESCP Busi­ness School, de Sci­ences Po Paris et ancien élève de l’ENA (pro­mo­tion René Char, 1995), il est depuis févri­er 2025 prési­dent de l’ARCOM. Il était avant cela DG adjoint de l’Opéra de Paris (2020–2025), DG délégué puis SG de France Télévi­sions (2010–2014), DG délégué de Radio France (2004–2009). Pho­to : Didi­er Plowy / Min­istère de la Cul­ture (Licence CC BY-SA 3.0 FR)

Neutralité : Charles Alloncle à la manœuvre

Des pro­pos sur la neu­tral­ité et l’impartialité repris au bond par le rap­por­teur Charles Allon­cle. Soulig­nant que les instances de l’au­dio­vi­suel pub­lic inter­rogées (notam­ment France Télévi­sions…) avaient admis à l’oc­ca­sion des précé­dentes audi­tions que les jour­nal­istes pou­vaient s’ex­primer à leur gré hors antenne au nom de la lib­erté d’ex­pres­sion, le député a souligné le risque de con­trevenir au devoir d’im­par­tial­ité tel qu’il est défi­ni dans la loi. Adjari et Lasserre ont répon­du qu’il appar­tiendrait à la mis­sion d’é­clair­cir ce point, recon­nais­sant la néces­sité de pren­dre posi­tion sur les pro­pos tenus hors antenne par les jour­nal­istes (notam­ment sur les réseaux sociaux).

La caté­gori­sa­tion poli­tique par l’AR­COM des « per­son­nal­ités poli­tiques » a aus­si scan­dal­isé l’élu UDR, celle-ci con­duisant à décompter le temps d’antenne de Philippe de Vil­liers sur CNews mais non celui de Cécile Duflot ou d’Eric Dupont-Moret­ti, non con­sid­érés comme tels « La clas­si­fi­ca­tion se fait sous le con­trôle du Con­seil d’É­tat […] il y a une jurispru­dence assez fournie », s’est défendu Mar­tin Ajdari, en indi­quant qu’une con­tes­ta­tion pou­vait être for­mulée au Con­seil d’É­tat en cas de désac­cord. Reje­tant aux cal­en­des grec­ques tout cadrage, il a prévenu qu’un guide méthodologique devait être fourni, sans pré­cis­er la date à laque­lle il serait délivré.

Égale­ment ques­tion­né sur l’ab­sence de pré­ci­sions de cer­tains par­cours poli­tiques de per­son­nes inter­rogées en qual­ité d’ex­pert dans des reportages sur les antennes du ser­vice pub­lic, Ajdari a admis : « Il nous arrive d’écrire à France Télévi­sions pour leur sig­naler que tel ou tel élé­ment du par­cours aurait dû être pré­cisé. » La casu­is­tique aura ain­si sou­vent jus­ti­fié l’ab­sence de règles claires à ce sujet.

France TV : les nominations opaques ?

Les modal­ités de nom­i­na­tion des dirigeants de France Télévi­sions ont par ailleurs attiré le regard de Charles Allon­cle. Depuis 2013 et la loi sur l’indépendance de l’audiovisuel pub­lic, les audi­tions se font en effet à huis clos, devant un col­lège non élu de neuf mem­bres. Le député UDR a souligné que face à Del­phine Ernotte, l’ancien prési­dent de la République avait décom­mandé deux noms et qu’Olivier Schrameck, récem­ment inter­rogé, aurait renon­cé à répon­dre à ses ques­tions sur la dis­pari­tion de cer­tains PV relat­ifs à sa nom­i­na­tion. Et Allon­cle de s’interroger sur les pres­sions survenues.

« La procé­dure mise en place [était] ouverte, avec plusieurs can­di­dats et les dif­férents can­di­dats [étaient] éval­ués », a défendu Adjari. Celui-ci ajoutant que le Con­seil con­sti­tu­tion­nel avait pen­sé que le huis clos garan­tis­sait l’absence d’influence dans la nom­i­na­tion. « Pourquoi y a‑t-il une telle opac­ité ? » : vis­i­ble­ment déçu par cette réponse, le député Allon­cle a reproché à l’AR­COM de ne pas lui avoir trans­mis les PV et les doc­u­ments relat­ifs à la nom­i­na­tion de Del­phine Ernotte en 2015, 2020, 2025. S’en est suivi un vaste quipro­quo où l’Assem­blée nationale, par la voix de ses admin­is­tra­teurs, a indiqué avoir demandé de tels doc­u­ments en décem­bre, alors même que l’AR­COM sou­tient n’en avoir reçu la demande que la veille.

Quoi qu’il en soit, M. Allon­cle a reproché la nom­i­na­tion d’une telle prési­dente alors même que la souten­abil­ité finan­cière fai­sait par­tie des critères de choix du nou­veau PDG de France TV et que la Cour des comptes avait pour­tant bien noté la sit­u­a­tion cri­tique de l’en­tre­prise en matière finan­cière. Mar­tin Ajdari a souligné que la déci­sion motivée était publique et pou­vait être con­sultée… et que la sit­u­a­tion finan­cière cri­tique de France Télévi­sions tenait surtout de la dra­ma­tique expéri­ence avortée de la plate­forme de stream­ing Salto.

Le licenciement d’une femme enceinte

De manière plus anec­do­tique, Charles Allon­cle est revenu sur des polémiques récentes. Sur la com­para­i­son, par Nathalie Saint-Cricq, d’Éric Ciot­ti en « Ben­i­to » [Mus­soli­ni] en mars dernier, l’AR­COM a plaidé les trois mois de délai d’in­struc­tion pour sa prise de déci­sion… sans répon­dre à la question.

Par ailleurs, le député Allon­cle sur les con­di­tions de tra­vail à France Télévi­sions. Il a ain­si évo­qué un licen­ciement (à l’en­con­tre d’une femme enceinte de six mois ayant dénon­cé des cas d’agressions sex­uelles) sur­venu alors que M. Ajdari était directeur de France Télévi­sions. Le dif­férend aurait été réglé par un pro­to­cole d’ac­cord mon­nayé de 50 000 euros con­tre le silence de l’employée. Le prési­dent de l’AR­COM a indiqué ne pas se sou­venir de tels faits, que de tels pro­to­coles et con­flits du tra­vail étaient fréquents. L’élu a alors indiqué que le pro­to­cole avait été signé par ses soins, prenant vis­i­ble­ment au dépourvu le prési­dent de la com­mis­sion qui ne sem­blait pas être au courant de l’ex­is­tence d’un tel document.

Charles Allon­cle s’est aus­si éton­né que l’AR­COM ait pro­duit « un rap­port sur la diver­sité dans les médias » étab­lis­sant des clas­si­fi­ca­tions selon la couleur de peau qui esti­mait qu’on décomp­tait près 15 % des per­son­nes non blanch­es dans les médias » ou que « dans les pro­grammes d’an­i­ma­tion, 35 % des per­son­nes dans des activ­ités mar­ginales ou illé­gales étaient perçues comme non blanch­es. » « Com­ment expli­quer que l’AR­COM puisse caté­goris­er ces per­son­nes en fonc­tion des ori­en­ta­tions sex­uelles, de leur couleur de peau ? », a demandé le rap­por­teur à Adjari, vis­i­ble­ment gêné. « Cette ques­tion mérit­erait mieux qu’un tel cadre », a‑t-il répon­du tout en arguant que la loi prévoy­ait que l’Au­torité rende compte de la diversité.

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