Le Monde accélère sa mue numérique et recentre sa rédaction sur le web. Objectif de la direction après plus d’un an de concertation interne : faire du site internet le cœur battant de la production éditoriale, en déléguant l’édition papier à une structure dédiée.
Pour le quotidien du soir, c’est un tournant. Dès juin prochain, l’équipe dédiée au papier sera réduite à 25 personnes. On en connaît désormais les patrons : elle sera en effet placée sous la houlette de cinq rédacteurs en chef dont Guillaume Fraissard (anciennement en charge de la culture) et Gabriel Richalot (ex-chef des sports), prendra en charge le bouclage du quotidien papier. Ils seront épaulés par Enora Ollivier (ex-adjointe « temps réel ») et Philippe Ricard (ex-diplomatie). La coordination matinale à 10 h 30 sera assurée depuis Los Angeles par Laurent Borredon, profitant du décalage horaire pour les permanences de nuit.
Les 570 journalistes, dont la journée était autrefois rythmée par la fabrication de l’édition papier, pourront ainsi se concentrer sur le numérique. Les deux conférences de rédaction quotidiennes (fin de matinée et fin d’après-midi) restent maintenues. Ce virage s’appuie sur l’évolution amorcée dès 2015 avec La Matinale.
Des revenus numériques majoritaires pour la première fois
La décision intervient alors que, pour la première fois en 2025, le chiffre d’affaires numérique a dépassé celui du papier (52 % contre 48 %). Le quotidien revendique 602 000 abonnés web (670 000 en incluant le print), loin devant Le Figaro (315 000).
Cette refonte traduit une adaptation aux usages des lecteurs et une volonté d’accélérer sur le terrain des abonnements numériques. Car ces derniers sont au cœur de sa stratégie, via le choix du « paywall » systématique.
Rappelons toutefois que Le Monde était en 2023 le premier bénéficiaire des aides à la presse, avec 18,99 millions d’euros sur les 194 millions accordés chaque année par le ministère de la Culture, comme le révélait la lettre en septembre 2024. Les chiffres récents restent à voir, mais la bonne santé financière du quotidien (sa revendication d’être à l’équilibre) doit être relativisée.
La stratégie du Monde a été affinée via une tournée d’étude à New York (New York Times, Wall Street Journal), Londres (Guardian, Financial Times) et par des échanges avec The Globe and Mail, El País ou La Repubblica qui ont nourri leur réflexion.
Un « hub[1] de pilotage numérique 24h » a déjà été activé la semaine dernière en lien avec Simon Auffret (rédacteur en chef temps réel). Il a permis au site d’atteindre un record de 20,8 millions de visites lors du premier tour des municipales, devançant France Info. Un second hub « temps moyen » (sujets à 2 jours‑2 mois) suivra.
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Côté direction, des mouvements accompagnent le changement : Grégoire Allix part diriger le bureau de Los Angeles ; Benoît Hopquin devient directeur adjoint chargé des grands reporters, en remplacement de Philippe Broussard, prix Albert Londres 1993 qui prend sa retraite. Cette semaine, Sylvie Kauffmann, ancienne directrice de la rédaction, a fêté son pot de départ tout en conservant sa chronique géopolitique.
Une tendance qui touche d’autres rédactions françaises
Bien sûr, la réorganisation majeure du Monde reflète une tendance qui gagne aujourd’hui plusieurs titres de la presse française, contraints de s’adapter à la baisse persistante des ventes imprimées.
Le Figaro a ainsi vu, en 2025, ses recettes numériques atteindre la parité avec celles du papier et a réorienté en profondeur ses processus de production pour donner la priorité au web.
L’Équipe, de son côté, poursuit un plan stratégique ambitieux lancé en 2025 sous l’impulsion de son directeur général, avec l’objectif affiché de faire passer le nombre d’abonnés en ligne de 210 000 à 500 000 d’ici 2030 ; cette mutation passe par une refonte des organisations et des priorités éditoriales, même si elle suscite des interrogations et des crispations au sein de la rédaction.
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Quant au Dauphiné Libéré, le quotidien régional a accéléré son passage en mode « web first » : toute l’équipe de journalistes a été formée aux formats multimédias, la vidéo est devenue un axe fort de développement, et le site comme l’application concentrent désormais l’essentiel des efforts pour capter une audience en forte croissance. Ces évolutions parallèles montrent que, au-delà des spécificités de chaque titre, la presse hexagonale s’engage massivement dans une adaptation de ses rythmes et de ses ressources au profit du numérique et de la fidélisation des abonnés en ligne.
Jean-Charles Soulier
Notes
- Un « hub » est une structure légère (quelques personnes en rotation) composée typiquement d’un directeur adjoint, d’un chef d’édition, d’un home editor (responsable de la page d’accueil et du choix des sujets mis en avant) et d’un home editor visuel (qui gère images, vidéos, mise en page web). ↑

