L’annonce des résultats du second tour des élections municipales a donné lieu à des scènes marquantes de maires sortants chahutés et humiliés par les vainqueurs du jour. Ce fut notamment le cas à Mantes-la-Jolie, au Blanc-Mesnil, à Vaulx-en-Velin ou à Creil. Retour sur la manière dont ces informations ont circulé.
C’est par le biais des réseaux sociaux que l’information a été initialement divulguée. Tandis que dimanche soir, le 22 mars dernier, les plateaux TV examinaient les résultats, plusieurs vidéos montrant insultes, invectives et intimidations à l’encontre des maires sortants étaient diffusées sur les réseaux et engendraient tout naturellement quantité de réactions.
Les réseaux sociaux comme révélateurs
Bien entendu, il convient de toujours prendre un minimum de recul face au choc des images. Ces scènes constituent cependant des marqueurs et montrent une rupture, avec un avant et un après. Ce que les réseaux dévoilent, c’est que dans quelques territoires, nous n’avons plus affaire à des soirées électorales plus ou moins tendues, mais à la fin d’une certaine tradition républicaine, à la fin du respect élémentaire des élus, et à la célébration d’une forme de conquête à caractère communautaire.
Ce n’est pas la première fois que les réseaux sociaux jouent un rôle de révélateur, en donnant à voir de manière très crue la réalité de certains événements. Déjà par exemple, lors du triomphe du PSG en Champions League le 31 mai dernier, les réseaux avaient montré des scènes de pillage, des razzias, avaient dit certains. Sur le moment, les médias avaient évoqué quelques débordements de supporters plus ou moins alcoolisés, mais ils avaient dû revenir sur les faits et rectifier le tir les jours suivants, à la lumière de ce que les réseaux avaient dévoilé.
Les médias du groupe Bolloré au relais
Dès le lundi matin, les médias du groupe Bolloré s’étaient emparés du sujet. Les différents plateaux de CNews commentaient et analysaient longuement ce qui s’était passé dans ces communes, avec des équipes présentes sur le terrain. Et dans la durée : mardi, Pascal Praud dénoncera dans un son édit un « déferlement de haine », puis, mercredi, « il n’y a pas de nouvelle France, mais manifestement il y a de nouveaux Français ». Europe 1 et le JDD se retrouvaient sur la même longueur d’onde.
Ces premières médiatisations ont agi comme un catalyseur, une caisse de résonance. Si bien que d’autres médias, notamment Le Figaro, BFM, RMC, TF1, Sud Radio, LCI, ont repris à leur tour les événements du dimanche soir, sans cacher leur perplexité devant des faits inédits.
À titre d’exemple, citons Ruth Elkrief qui a signé sur LCI un « parti pris » bien construit, avec des images des 4 villes les plus agitées.
Extraits :
« On a dépassé les limites… Il faut affirmer que ces spectacles sont inacceptables, ils salissent la République… La démocratie, ce n’est pas la guerre, il n’y a pas de territoire qui appartiendrait aux uns ou aux autres, il ne s’agit pas d’une conquête militaire, et je crains que ceux qui pratiquent déjà parfois la brutalisation de la vie politique à l’assemblée aient montré qu’ils continueraient dans les mairies qu’ils ont conquises ».
Et la journaliste de conclure sans ambages :
« Alors on attend que les nouveaux élus condamnent solennellement ces dérapages… Pour l’instant ce n’est pas fait, plusieurs personnalités se sont indignées, mais qu’attendent les autres, ceux de LFI, ceux du PS, les écologistes… »
France 2 tout en relativisme
A contrario, de nombreux médias ont totalement passé sous silence ces événements ; et d’autres ont minimisé à leur manière ce qui ne cadrait pas avec leur narratif habituel.
Pour le service public, il devenait difficile d’esquiver un sujet qui enflait depuis 2 jours. France 2 a donc abordé la question mardi soir dans le JT de Léa Salamé. Le reportage est présenté de façon quelque peu prétentieuse comme la synthèse révélée : « Que s’est-il vraiment passé ? L’œil du 20H a vérifié ».
Le reportage montre effectivement les insultes et les humiliations ; il faut dire qu’il eût été difficile de les passer sous silence tant elles apparaissent de manière évidente dans les vidéos postées sur les réseaux. Par ailleurs, la parole est donnée à Raphaël Cognet, maire sortant de Mantes-la-Jolie.
Mais il contient aussi plusieurs éléments qui visent à relativiser les faits. Il est ainsi question de « vidéos qui font polémique » et qui « ont été postées en ligne et repérées par des comptes d’extrême droite », ainsi que de politiques comme Bruno Retailleau qui « pointe un coupable » (ses posts sur X visent l’extrême gauche).
Le reportage relève qu’à Mantes-la-Jolie « l’assistance n’est pas très respectueuse », un euphémisme de « L’œil du 20H » qui fait sourire. Il est ensuite expliqué que si le maire sortant du Blanc-Mesnil est violemment invectivé, c’est parce qu’il a contesté les résultats devant la foule. Et pour conclure, le mot de la fin est donné au nouveau maire Demba Traoré qui « a multiplié les appels au calme », et qui dit regretter les débordements, tout en les expliquant par les provocations et la campagne diffamatoire de son adversaire.
Le Monde tout en complaisance
Dans un article en ligne et dans son édition datée de mercredi, Le Monde traite des faits au Blanc-Mesnil d’une manière partiale. De plus, ce qui s’est passé dans les autres villes n’est absolument pas abordé, comme si les événements du Blanc-Mesnil étaient isolés.
Le nouveau maire D. Traoré y est décrit comme « marié », « ancien capitaine de l’équipe de football et acteur associatif de la ville », « manager spécialiste de la lutte contre le blanchiment chez BNP Paribas » et « chef de file d’une liste citoyenne de centre-gauche ».
Quant au maire sortant LR T. Meignen, qui sera exfiltré sous escorte policière, il est fascisé et vilipendé, car appartenant à « une droite proche du parti d’Éric Zemmour », « qui était resté aux commandes malgré son mandat parlementaire et sa vie partagée entre sa chambre au Blanc-Mesnil et son appartement du 16ᵉ arrondissement ».
Précisons qu’à aucun moment, ni France 2 ni Le Monde ne se posent la moindre question sur ce que ces événements pourraient représenter en termes de basculement de valeurs démocratiques et républicaines.
Et finalement le président et le ministre
Selon des informations rapportées par Le Figaro le 26 mars, Emmanuel Macron est intervenu en conseil des ministres pour déclarer qu’« il n’y a pas de sédition possible dans les communes de la République ». « Sédition » : un mot lourd de sens. Libération y verra le 27 mars une saillie à la remorque de CNews et du RN, dénonçant « l’extrême droite, partisane et médiatique » avant de tenter une inversion accusatoire, fustigeant une tendance qui « s’assume en cheffe d’orchestre de ces attaques visant les nouveaux élus ». Nicolas Massol publiera le 24 mars un billet évoquant les insultes des élus de droite.
Dans le prolongement de la parole présidentielle, Laurent Nuñez déclarera mercredi devant l’Assemblée nationale que les élections « se sont bien déroulées en termes d’organisation mais la campagne a parfois été très dure, très difficile et nous enregistrons au ministère de l’Intérieur, à date, plus de 120 faits judiciarisés ». Le ministre a condamné « très très fermement » ces « vidéos d’intimidation », « ce n’est pas ça la France, ce n’est pas ça la démocratie ».
Dans cette séquence, les réseaux sociaux ont agi comme la preuve en images, délivrée instantanément, devant laquelle les autres médias sont invités à se positionner. Sans cet aiguillon, il est très probable que l’information délivrée, et peut-être même la parole ministérielle, eût été différente.
Malgré cela, bon nombre de médias ne se sont pas distingués par une volonté d’information et de clairvoyance sur les enjeux de cette nouvelle donne. Il est ainsi permis de se demander comment seront traités l’action et les résultats des nouvelles municipalités à dominante LFI. Pour suivre ces sujets, il conviendra probablement de bien choisir ses sources d’informations.
Francesco Bargolino

