Dubaï va-t-il redevenir le paradis des influenceurs VIP ? C’est la question qui revient avec insistance après le cauchemar vécu dans les premiers jours qui ont suivi les bombardements iraniens sur les Émirats arabes unis (et dans d’autres pays de la région).
Tout le monde a suivi la panique qui s’était emparée des influenceurs et influenceuses installés à Dubaï, avec les scènes de guerre qu’ils ont eux-mêmes tenues à filmer, comme un ultime spectacle laissé pour la postérité.
Si beaucoup d’entre eux ont pu être rapatriés (en France et ailleurs), dans des conditions chaotiques propres à une situation de guerre, les moins chanceux − dont certains risquent des poursuites dans leurs pays respectifs − continuent à suivre les événements sur place et à filmer les détonations lointaines et les colonnes de fumée au-dessus de la Palm Jumeirah et du front de mer de Dubaï, sans jamais y avoir été vraiment préparés.
Influenceurs sous influence
Après quelques jours de répit, à la suite de l’annonce de l’arrêt des frappes par l’armée iranienne, les raids ont vite repris, et avec eux les cris d’alarme. Avant que des injonctions fermes ne soient données pour tout filtrer.
Cela a déjà permis aux plus futés d’entre eux de trouver un bon filon dans leur métier d’influenceur, à mi-chemin entre le journalisme et la mise en scène.
Comment les médias arabes, émiratis notamment, ont-ils commenté cette mésaventure des influenceurs ?
Pris au dépourvu, les médias et autorités émiratis ont d’abord tout fait pour minimiser l’événement, en tentant de donner une image plus rassurante de leur « eldorado », visé par les missiles iraniens. Les principales plateformes médiatiques, jadis présentées comme les plus libérales du monde arabe, ont observé un black-out total sur la fuite des influenceurs, des hommes d’affaires et d’autres personnalités fortunées.
« Je n’ai pas peur à Dubaï »
C’est le cas de Sky News Arabia et de Dubaï TV, réduits à relayer la propagande officielle. Cette dernière continue de diffuser sur sa page Instagram et d’autres réseaux sociaux un message sous forme de tendance : « Je n’ai pas peur à Dubaï ».
Des créateurs de contenus et des influenceurs étrangers reprennent en chœur des messages d’assurance du genre : « Nous n’avons pas peur à Dubaï, parce que nous savons qui nous protège. » (sic).
Des médias internationaux se sont intéressés à cette opération de communication. Dans un compte rendu, le Financial Times cite des prises de parole de résidents et de personnalités comme Isabel Oakeshott et Pavel Durov, qui compare la sécurité de Dubaï à celle de certaines villes occidentales.
Le journal rappelle que Dubaï s’est imposé comme « capitale des influenceurs » depuis la période du Covid-19, attirant divers profils (crypto, finance) « grâce au soleil, aux avantages fiscaux et à des restrictions levées plus vite qu’ailleurs ». Un paradis fiscal transformé en enfer.
Allant dans le même sens, Sky News Arabia compile des réactions de célébrités et d’influenceurs vivant aux Émirats arabes unis après les premières frappes iraniennes. Certains racontent une « nuit effrayante » passée à l’abri avec leurs familles, mais tous les témoignages s’accordent sur une chose : leur gratitude envers les autorités locales pour « les mesures de protection » qui auraient été mises en place.
Menacés de prison ou d’expulsion
Ce mot d’ordre est resté de mise depuis les premiers jours, alors que la menace plane toujours sur le ciel de la monarchie − comme sur le reste de la péninsule arabique.
Les accointances de nombreux médias arabes, libanais notamment, avec le régime émirati ont également contribué à détourner quelque peu les regards.
Pour la presse pro-qatarie, en revanche, la manœuvre est cousue de fil blanc, et l’occasion est trop belle pour porter l’estocade à la monarchie rivale. Très actif sur ce terrain de la contre-propagande, le site Arabi21, basé en Turquie, relaie un reportage attribué à la radio britannique LBC.
Celle-ci affirme que des influenceurs et célébrités à Dubaï subiraient des pressions pour diffuser des messages louant la riposte de l’armée émiratie après des tirs de missiles iraniens, avec menace de prison ou d’expulsion pour ceux qui se hasarderaient à partager des informations ou des images décrivant l’ampleur des attaques.
Les autorités émiraties ont d’ailleurs annoncé, le 15 mars, la comparution « en référé » de 25 personnes de diverses nationalités pour « diffusion de contenus diffamatoires sur les plateformes numériques » et « atteinte à la sécurité et à la stabilité » du pays.
Même angle d’attaque choisi par Al-Quds Al-Arabi, quotidien panarabe paraissant à Londres, pour démonter la campagne lancée par les Émiratis sur les réseaux sociaux, où des influenceurs « plongés dans leur petit business » se voyaient soudain convertis, malgré eux, en instruments du soft power de leurs bienfaiteurs.
Doublement vulnérables
Ce journal rappelle le cadre de licences obligatoires pour les contenus promotionnels et met en regard les discours d’agences de marketing (qui évoquent un sentiment réel de sécurité) avec ceux d’ONG et de défenseurs des droits numériques dénonçant des narratifs « orientés » qui rendent difficile la vérification de l’impact réel de la crise sur le terrain.
Pourquoi les influenceurs établis à Dubaï sont-ils passés en quelques heures de messages d’angoisse à un discours très rassurant vantant la sécurité et l’efficacité des défenses aériennes ?
Pour le site Breaking News Arabia, ce revirement résume et révèle l’extrême vulnérabilité, juridique et économique, de cette catégorie de créateurs de contenus qui, pendant longtemps, se croyaient à l’abri.
Mussa A.

