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Foire du Livre de Bruxelles : l’exclusion du centre libéral Jean Gol par les organisateurs provoque des vagues médiatiques

10 mars 2026 | Temps de lecture : 8 minutes

Mise à jour : L’exclusion annon­cée du Cen­tre Jean Gol de la Foire du Livre de Brux­elles a finale­ment été revue. Après plusieurs jours de polémique poli­tique et médi­a­tique, les organ­isa­teurs ont décidé de revenir sur leur déci­sion ini­tiale et d’autoriser la par­tic­i­pa­tion du lab­o­ra­toire d’idées du Mou­ve­ment réfor­ma­teur. Si le dif­férend sem­ble désor­mais réglé, l’épisode a relancé un débat plus large en Bel­gique sur la lib­erté d’expression dans les événe­ments cul­turels et sur l’application du « cor­don san­i­taire » dans l’espace médi­a­tique. Entre la rédac­tion de cet arti­cle et sa mise en ligne, la sit­u­a­tion a en effet évolué, con­duisant les organ­isa­teurs et le Cen­tre Jean Gol à trou­ver un accord.

Alors que l’édition 2026 de la Foire du Livre de Brux­elles se tien­dra à Tour & Taxis du 26 au 29 mars, l’annonce ce lun­di 2 mars de l’absence for­cée du Cen­tre Jean Gol, lab­o­ra­toire d’idées du par­ti libéral Mou­ve­ment réfor­ma­teur (MR), fait grand bruit par­mi la presse belge. Le Cen­tre Jean Gol, présent depuis plusieurs années, s’est vu cette fois-ci refuser un stand, pour des raisons de sécu­rité d’après la direc­tion de l’événement : « Après analyse de risque, le Con­seil d’ad­min­is­tra­tion de la Foire du Livre de Brux­elles a décidé de ne pas valid­er en l’é­tat la demande de par­tic­i­pa­tion », a déclaré le Con­seil d’ad­min­is­tra­tion dans un com­mu­niqué offi­ciel partagé par La Libre.

Un rejet politique

Sans en atten­dre davan­tage, le par­ti Mou­ve­ment réfor­ma­teur (MR) a immé­di­ate­ment lancé une péti­tion en ligne en vue de défendre son point de vue et son lab­o­ra­toire d’idées, sou­tenant la lib­erté d’expression. Le par­ti, qui estime que les raisons de pro­to­cole de sécu­rité invo­quées par la Foire du Livre sont fal­lac­i­euses, dénonce un rejet politique :

« Aujour­d’hui, la cen­sure revêt de nou­veaux habits : elle ne brûle plus les livres, elle évite qu’ils soient vis­i­bles ; elle ne jette plus les écrivains en prison, elle les dis­suade d’exister dans l’espace pub­lic ; elle ne s’affirme plus haut et fort, elle se glisse dans les règlements. »

Georges-Louis Bouchez, qui pré­side le MR, a de sur­croît déclaré « entamer des actions en jus­tice », d’après La Libre. Le prési­dent du par­ti a égale­ment écrit à tous ses con­frères « pour les alert­er ». « J’attends de l’ensemble des démoc­rates qu’ils se joignent à nous, car les valeurs sont uni­verselles », clame-t-il dans une déc­la­ra­tion partagée par la chaîne publique BX1.

Les libertés écornées

Dans un autre arti­cle, le média nation­al a soutenu les argu­ments du MR : « la Foire du Livre de Brux­elles écorne l’idéal de lib­erté ». L’article remet notam­ment en ques­tion les valeurs à l’origine de l’événement : « s’é­manciper, “mul­ti­pli­er son exis­tence et sa pen­sée”, “exercer son esprit cri­tique” ». Le média Sud­in­fo a égale­ment souhaité partager sa grande sur­prise : « sauf rebondisse­ment, le cen­tre Jean Gol, qui y par­ticipe depuis 2000, n’aura pas de stand cette année ! »

L‑Post défend l’interdiction

Tous les jour­naux ne se sont toute­fois pas érigés en défenseurs du MR et du cen­tre Jean Gol. Dans un arti­cle titré « La foire du livre de Brux­elles ne cédera pas aux pres­sions poli­tiques », L‑Post défend qu’« il ne s’agit pas d’une inter­dic­tion admin­is­tra­tive, ni encore moins d’une cen­sure, mais d’une déci­sion prise sur base d’une éval­u­a­tion logis­tique », « la déci­sion prise par l’ASBL Foire du livre de Brux­elles ne repose sur aucune con­sid­éra­tion idéologique. »

Tags antisémites et antifas

Le média 21News a ren­con­tré Corentin de Salle, le directeur sci­en­tifique du Cen­tre Jean Gol, en vue de décrypter ce qui a réelle­ment inquiété les organ­isa­teurs de l’événement : d’après lui, c’est avant tout « les tags anti­sémites visant Jean Gol sur les façades de la Foire l’an dernier, et les protes­ta­tions vio­lentes de groupes antifas à Liège précédées par la pro­fa­na­tion anti­sémite de la tombe de Jean Gol, ancien prési­dent du Par­ti libéral ». La rédac­tion du Soir regrette pour d’autres raisons la déci­sion, déplo­rant finale­ment « une lam­en­ta­ble foire d’empoigne qui sert jusqu’i­ci la vic­tim­i­sa­tion du par­ti libéral bien plus que le débat d’idées, qui devrait être la pre­mière préoc­cu­pa­tion ».

La police se défausse

Sur le plan de l’origine de la déci­sion d’exclusion, le Con­seil d’administration de la Foire du Livre et le Con­seil de police de la zone se rejet­tent la balle. Le prési­dent de l’événement « évoque un “avis réservé” inter­venu à l’issue d’une réu­nion avec la police le 4 févri­er dernier ». D’après 21News, « cette réu­nion aurait mis en évi­dence un risque élevé de per­tur­ba­tions, au point que la police n’aurait pas envis­agé de main­tenir un dis­posi­tif ren­for­cé en per­ma­nence der­rière le stand du Cen­tre Jean Gol ». Pour autant, le prési­dent du Con­seil de police de la zone « con­teste toute­fois cette présen­ta­tion », assur­ant « qu’aucun avis négatif n’a été remis et qu’il n’a signé aucun avis négatif », tou­jours selon 21News. « Il n’y a pas eu d’opposition poli­cière au stand du Cen­tre Jean Gol », tranche pour sa part Le Soir.

Le cordon sanitaire en question

Cette déci­sion d’exclusion des idées du MR à la Foire du Livre ouvre à une réflex­ion plus glob­ale sur le cor­don san­i­taire médi­a­tique belge. Dans son con­cept ini­tial, le cor­don san­i­taire médi­a­tique vise à exclure les per­son­nal­ités et mes­sages classés d’extrême droite dans tous les médias – ce qui est déjà une atteinte lib­er­ti­cide mais ne con­cerne nor­male­ment pas le MR, libéral. Telle est la ques­tion : « Récem­ment, il a été dis­cuté […] s’il fal­lait ou non appli­quer le cor­don san­i­taire au Mou­ve­ment réfor­ma­teur (car­tel élec­toral regroupant d’une part les libéraux et d’autre part les con­ser­va­teurs catholiques) » partage l’OJIM dans un autre arti­cle. « Autrement dit, tout ce qui est à droite du Par­ti social­iste belge fran­coph­o­ne est cen­suré a pri­ori. » Ain­si, le cor­don san­i­taire n’exclut pas d’offrir une cou­ver­ture médi­a­tique nuancée par les jour­nal­istes, mais empêche d’inviter ou de relay­er les per­son­nal­ités touchées. Toute­fois, aujourd’hui, la per­ti­nence actuelle du cor­don est remise en ques­tion, y com­pris à gauche. Le prési­dent du PS a lancé dans cet objec­tif une ren­con­tre, tou­jours « dans un objec­tif com­mun de faire bar­rage à l’ex­trême droite et à ses idées », d’après La Libre.

His­torique­ment, alors qu’en 1988, les par­tis iden­ti­taires mon­tent en influ­ence, la Radiotélévi­sion belge de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles prend la déci­sion de « ne pas inviter de représen­tants des par­tis d’ex­trême droite dans des émis­sions de débats, ni dans les inter­views en direct des émis­sions d’information », racon­te Simon-Pierre De Coster, ancien employé de la RTBF, pour France Cul­ture.

Un conseil de déontologie journalistique wallon stalinien

Dans les médias, le cor­don san­i­taire s’applique de manière stricte. 21News en a fait les frais après avoir retran­scrit en inté­gral­ité le dis­cours de J.D. Vance lors de la Con­férence de Munich sur la sécu­rité de 2025. Le Con­seil de déon­tolo­gie jour­nal­is­tique (CDJ) s’est alors érigé con­tre cette dif­fu­sion dans un com­mu­niqué repris par 7 sur 7, en réac­tion à une plainte : « Le média a lais­sé l’intéressé déploy­er ses élé­ments de lan­gage et sa com­mu­ni­ca­tion, sans dis­tance et sans réac­tion, de telle sorte que tout ou par­tie du pub­lic pou­vait con­sid­ér­er que plusieurs élé­ments avancés dans le dis­cours — pour­tant con­tred­its par les faits ou racistes — étaient con­formes à la réal­ité et légitimes, au risque de ren­dre le pub­lic hos­tile au fonc­tion­nement des démoc­ra­ties européennes ou d’inciter au racisme, à la dis­crim­i­na­tion, à la haine ou à la vio­lence envers les migrants. »

Pour Alain Des­tex­he, séna­teur hon­o­raire belge, il s’agit d’un acte de cen­sure nette inclus dans une ten­dance plus large de « dérive vers un régime autori­taire qui avance masqué der­rière la rhé­torique antifas­ciste et son corol­laire le cor­don san­i­taire ». L’ex-secrétaire général de Médecins Sans Fron­tières partage son opin­ion dans les lignes du Figaro : « cette cen­sure est d’autant plus choquante qu’elle émane des jour­nal­istes eux-mêmes, qui devraient être les pre­miers à défendre la lib­erté d’expression, mais qui se trans­for­ment en zélés com­mis­saires poli­tiques ». La sit­u­a­tion a égale­ment touché les per­son­nal­ités français­es : « Éric Zem­mour, Jor­dan Bardel­la, mais aus­si Car­o­line Fourest, Raphaël Enthoven, Mar­guerite Stern ou encore Math­ieu Bock-Côté ont tous vu leurs con­férences en Bel­gique empêchées, annulées ou déplacées sous la men­ace physique. »

Un exemple à ne pas suivre

À tra­vers ces dif­férents évène­ments, « la Bel­gique, encore une fois, nous exhibe de quelle manière piétin­er nos lib­ertés, quel chemin ne pas suiv­re », selon les mots de Math­ieu Bock-Côté sur CNews. La mul­ti­plic­ité des ini­tia­tives récentes pour faire taire les opin­ions libérales et con­ser­va­tri­ces remet finale­ment en ques­tion la per­ti­nence du cor­don san­i­taire tel qu’appliqué aujourd’hui : si son principe orig­inel est déjà con­testé, son inter­pré­ta­tion récente au-delà des garde-fous pour­rait présen­ter des dan­gers en ter­mes de plu­ral­ité, de lib­erté d’expression et de déon­tolo­gie journalistique.

Adrien Cerisi­er