Du smartphone des manifs à la direction de l’information de Brut
Rémy Buisine incarne l’une des trajectoires les plus emblématiques du journalisme à l’ère des réseaux sociaux. Autodidacte venu de la communication, il s’est imposé en quelques années comme figure du direct et visage de Brut, jusqu’à en prendre la tête de l’information en 2026. Une ascension fulgurante, à la croisée du reportage, de l’influence et d’un positionnement revendiqué comme neutre, mais qui interroge.
Sa famille
Rémy Buisine est né le 27 novembre 1990 à Seclin, dans le Nord, et a grandi à Landas, entre Lille et Valenciennes. Le Monde le présente comme « le petit dernier d’un père ouvrier mécanicien et d’une mère au foyer », en précisant que sa famille n’était « pas du tout politisée ». Cette origine modeste est importante dans sa légende personnelle : elle nourrit le récit d’une ascension par le travail, le flair et la maîtrise des nouveaux usages médiatiques, plutôt que par les filières scolaires ou les réseaux parisiens traditionnels.
Formation scolaire et universitaire
Son parcours scolaire ne ressemble en rien à celui d’un produit classique des écoles de journalisme. Plusieurs sources concordent sur ses difficultés scolaires et sur une orientation loin des filières prestigieuses. Diplômé d’un BEP vente, il rêvait du journalisme dès 7 ans, mais cette ambition a souvent été refroidie par ses résultats scolaires. Son identité publique s’est en partie construite sur cette histoire : celle d’un autodidacte ayant forcé les portes d’un métier très codifié au moment où la numérisation ouvrait des portes jusqu’alors fermées.
Parcours professionnel
Avant d’être journaliste, Rémy Buisine a d’abord été un homme de communication. C’est un point central. D’abord comme un « community manager “pas militant” », chargé alors de la présence en ligne de radios musicales parisiennes. Avant cela il avait déjà créé de petites activités autour des réseaux sociaux et travaillé dans la communication de footballeurs professionnels. Autrement dit, avant de raconter l’actualité, Buisine a appris à fabriquer de l’audience, à capter l’attention et à animer une communauté.
Sa première notoriété vient de Periscope. En 2016, il couvre en direct les manifestations d’extrême gauche de Nuit debout avec un smartphone, un dispositif léger et une présence continue sur le terrain avec peu de commentaires mais des silences parlant sur l’envers du décor de ces agapes parisiennes qui ont été le théâtre de violences.
StreetPress, le 17 janvier 2017, parle d’un journaliste « partout », « équipé de son smartphone », qui « diffuse et commente en direct ». L’article ajoute qu’il a « développé une forme de journalisme moderne », calqué sur l’info continue, mais avec une part plus personnelle et plus incarnée. Cette période est celle de l’invention de sa marque propre : du flux, de l’immersion, du direct, une parole calme au milieu du tumulte, et une présence qui semble plus proche du public que celle des journalistes traditionnels.
La revendication de neutralité de Rémy Buisine s’accompagne pourtant d’un choix de terrain très situé : manifestations contre la loi travail, Nuit debout, puis plus tard : les « gilets jaunes » qu’il couvre de manière efficace et honnête, les mobilisations contre la réforme des retraites, contre les violences policières, contre les évacuations de campements. Mis à part la parenthèse Gilets jaunes, tous ces évènements peuvent être étiquetés de gauche sans trop susciter de contestation.
Son regard se veut non partisan, mais son journalisme se déploie presque toujours dans des espaces de conflictualité sociale où la question du point de vue ne peut être totalement évacuée.
Cette ascension est objectivement remarquable. Le Parisien écrivait le 12 décembre 2020 que Rémy Buisine s’était imposé comme « l’un des visages du média » Brut, grâce à des directs devenus « une marque de fabrique ».
L’inventeur d’un style… et d’une confusion des genres
Le succès de Rémy Buisine tient à une innovation réelle. Il a compris avant beaucoup d’autres que les plateformes pouvaient devenir des terrains journalistiques à part entière. Dans une interview relayée en mars 2023, il résume sa philosophie par cette formule : « Le live détruit le mur qui sépare habituellement le journaliste télé des spectateurs. » Cette phrase est essentielle. Elle dit ce qu’il a apporté : une forme d’horizontalité, d’échange, de proximité, presque de compagnonnage avec son public. Mais elle dit aussi le glissement de son style : le journaliste n’est plus seulement médiateur ; il devient présence, personnage, lien communautaire. La méthode, si elle a ses avantages, a aussi le défaut du manque cuisant de recul.
C’est ici que réapparaît la zone grise entre journalisme et communication. Buisine vient de la communication web ; il a appris à « activer » une communauté avant d’entrer dans la presse ; et sa manière de travailler repose sur l’incarnation, la fidélisation et la relation quasi affective avec une audience jeune. Son talent est évident. Mais il repose sur des réflexes qui ne relèvent pas seulement du reportage classique : présence à l’écran, interaction constante, personnalisation de l’information, logique de flux, adaptation continue aux codes de plateforme. Son parcours raconte donc aussi quelque chose du brouillage contemporain entre informer, engager et retenir. Un brouillage sur lequel un média comme Brut surfe allègrement, jouant la rupture dans les codes mais se trouvant dans les petits papiers de l’Élysée.
Violences policières et consécration médiatique
La carrière de Rémy Buisine s’est aussi construite dans l’épreuve physique. Il a été interpellé en janvier 2020 alors qu’il couvrait une manifestation contre la réforme des retraites, puis visé à plusieurs reprises par des policiers en 2020 et 2023. Le Monde rappelle, dans son portrait du 3 décembre 2020, qu’il fait partie de ceux qui ont « révélé les violences policières grâce à leurs vidéos en direct ». Ce rôle lui a donné un statut particulier : celui d’un journaliste de terrain reconnu par une partie du public pour sa constance, et parfois sanctuarisé par sa propre communauté.
Mais cette exposition l’a aussi propulsé plus haut. Quelques jours après les séquences très commentées de novembre 2020, Rémy Buisine faisait partie des intervieweurs d’Emmanuel Macron sur Brut. Là encore, le parcours est saisissant : du direct de manif au face-à-face avec le chef de l’État.
Convictions politiques : neutralité proclamée, tropisme évident
Rémy Buisine se dit non militant. Il l’a dit très tôt, dans Le Monde du 4 avril 2016 : « Je ne suis pas militant. » Il répète régulièrement qu’il n’est « pas là pour dire ce [qu’il] pense des choses », mais pour « les rapporter ». Cette position mérite d’être prise au sérieux : rien ne permet de l’inscrire clairement dans une chapelle partisane. Pour autant, sa neutralité ne doit pas être surinterprétée comme une absence de tropisme. Ses propres formulations, dans plusieurs entretiens, montrent une sensibilité récurrente aux « luttes sociales », à « ceux qui ont peu la parole », mais parmi ceux qui n’ont pas la parole, il a une forte tendance à choisir ceux de gauche…
Ce qu’il gagne
Rémy Buisine n’a jamais rendu public son niveau de rémunération. En 2017, Le Parisien indiquait déjà qu’il « refusait de dire combien il gagne », la question étant jugée « sensible » au sein de la rédaction de Brut. À défaut de données précises, on peut toutefois situer sa rémunération dans les standards du secteur : entre 4 000 et 6 000 euros brut mensuels pour un poste de direction éditoriale dans un média national.
Prix et récompense
Président du jury des Prix EMI (Assises du journalisme, 2023)
Ils l’ont dit
« Il invente un format journalistique – ni plus ni moins », en proposant une immersion longue et continue dans les événements. Libération, 2016
« Community manager “pas militant” », issu du web et utilisant les réseaux sociaux pour couvrir l’actualité autrement. Le Monde, 4 avril 2016
« Une forme de journalisme moderne », capable de capter l’actualité « au plus près » et de mobiliser une large audience en direct. StreetPress, 17 janvier 2017
« Le propre du journalisme est de faire des choix […] d’apporter la contradiction », ce que le direct en continu ne permet pas toujours. Libération, 16 décembre 2018
« Les gilets jaunes […] plébiscitent Rémy Buisine », apprécié pour ses directs sans montage et sa proximité avec les manifestants. Le Parisien, 9 janvier 2019
« L’absence de filtre, de montage et d’intermédiaire autorise une prise de parole directe des citoyens […] mais elle n’est pas sans poser question. » Libération, 16 décembre 2018
Il l’a dit
« Je fais le métier de ma vie. » Le Monde, 3 décembre 2020
« Depuis quatre ans, je me consacre à 100 % au boulot. Je vis seul, je n’ai pas d’enfants, c’est mon mode de vie. » Le Monde, 3 décembre 2020
« Les événements de rue, c’est ce qui est le plus accessible quand on travaille sans rédaction […] j’aime donner la parole à ceux qui l’ont peu. » Le Monde, 3 décembre 2020
« Je ne suis pas militant […] je suis venu pour relater ce qu’il se passe et pour comprendre moi-même ce mouvement. » Le Monde, 4 avril 2016
« Je ne suis pas là pour dire ce que je pense des choses, je suis là pour les rapporter, sans parti pris. » La revue des médias, INA, le 24 mars 2023
« Le live détruit le mur qui sépare habituellement le journaliste télé des spectateurs. » La revue des médias, INA, le 24 mars 2023
Sa nébuleuse
Pour comprendre Rémy Buisine, il faut le replacer dans son écosystème. Il n’est plus un franc-tireur au smartphone ; il est le directeur de l’information de Brut, média désormais intégré au groupe CMA CGM. Dans un document du CESE de mars 2024, Brut était présenté comme une rédaction de « 150 salariés », dont « les deux tiers sont des journalistes et des spécialistes de la post-production ».
On est loin de l’image du pur outsider. Et l’évolution récente du média renforce encore ce contraste : à mesure qu’il garde les codes visuels de la proximité et du direct, Brut s’inscrit dans un ensemble industriel puissant.
Cette ambiguïté se retrouve dans le rapport au pouvoir. Le Nouvel Obs relevait le 13 février 2026 les critiques de reporters accrédités à l’Élysée, qui observaient le « traitement privilégié » dont bénéficierait Brut lors de certains déplacements d’Emmanuel Macron. C’est donc comme une pièce maîtresse d’un média devenu important qu’il faut envisager Rémy Buisine, à qui il ne pourra pas être fait de procès en népotisme.
Le cas Rémy Buisine raconte beaucoup plus qu’une réussite individuelle. Son histoire est celle d’une promotion sociale réelle, presque romanesque, d’un autodidacte passé des réseaux sociaux locaux à la direction de l’information d’un grand média numérique. C’est aussi l’histoire d’une mutation du journalisme : moins vertical, plus incarné, plus immersif, plus dépendant des plateformes et à leurs codes. Enfin, c’est l’histoire d’une ambiguïté jamais totalement levée : ancien communicant devenu reporter, journaliste se disant neutre mais qui est au mieux un peu moins partisan.

