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31 mars 2026 | Temps de lecture : 10 minutes
Portrait

Rémy Buisine

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Du smartphone des manifs à la direction de l’information de Brut

Rémy Bui­sine incar­ne l’une des tra­jec­toires les plus emblé­ma­tiques du jour­nal­isme à l’ère des réseaux soci­aux. Auto­di­dacte venu de la com­mu­ni­ca­tion, il s’est imposé en quelques années comme fig­ure du direct et vis­age de Brut, jusqu’à en pren­dre la tête de l’information en 2026. Une ascen­sion ful­gu­rante, à la croisée du reportage, de l’influence et d’un posi­tion­nement revendiqué comme neu­tre, mais qui interroge.

Sa famille

Rémy Bui­sine est né le 27 novem­bre 1990 à Seclin, dans le Nord, et a gran­di à Lan­das, entre Lille et Valen­ci­ennes. Le Monde le présente comme « le petit dernier d’un père ouvri­er mécani­cien et d’une mère au foy­er », en pré­cisant que sa famille n’était « pas du tout poli­tisée ». Cette orig­ine mod­este est impor­tante dans sa légende per­son­nelle : elle nour­rit le réc­it d’une ascen­sion par le tra­vail, le flair et la maîtrise des nou­veaux usages médi­a­tiques, plutôt que par les fil­ières sco­laires ou les réseaux parisiens traditionnels.

Formation scolaire et universitaire

Son par­cours sco­laire ne ressem­ble en rien à celui d’un pro­duit clas­sique des écoles de jour­nal­isme. Plusieurs sources con­cor­dent sur ses dif­fi­cultés sco­laires et sur une ori­en­ta­tion loin des fil­ières pres­tigieuses. Diplômé d’un BEP vente, il rêvait du jour­nal­isme dès 7 ans, mais cette ambi­tion a sou­vent été refroi­die par ses résul­tats sco­laires. Son iden­tité publique s’est en par­tie con­stru­ite sur cette his­toire : celle d’un auto­di­dacte ayant for­cé les portes d’un méti­er très cod­i­fié au moment où la numéri­sa­tion ouvrait des portes jusqu’alors fermées.

Parcours professionnel

Avant d’être jour­nal­iste, Rémy Bui­sine a d’abord été un homme de com­mu­ni­ca­tion. C’est un point cen­tral. D’abord comme un « com­mu­ni­ty man­ag­er “pas mil­i­tant” », chargé alors de la présence en ligne de radios musi­cales parisi­ennes. Avant cela il avait déjà créé de petites activ­ités autour des réseaux soci­aux et tra­vail­lé dans la com­mu­ni­ca­tion de foot­balleurs pro­fes­sion­nels. Autrement dit, avant de racon­ter l’actualité, Bui­sine a appris à fab­ri­quer de l’audience, à capter l’attention et à ani­mer une communauté.

Sa pre­mière notoriété vient de Periscope. En 2016, il cou­vre en direct les man­i­fes­ta­tions d’extrême gauche de Nuit debout avec un smart­phone, un dis­posi­tif léger et une présence con­tin­ue sur le ter­rain avec peu de com­men­taires mais des silences par­lant sur l’envers du décor de ces agapes parisi­ennes qui ont été le théâtre de vio­lences.

Street­Press, le 17 jan­vi­er 2017, par­le d’un jour­nal­iste « partout », « équipé de son smart­phone », qui « dif­fuse et com­mente en direct ». L’article ajoute qu’il a « dévelop­pé une forme de jour­nal­isme mod­erne », calqué sur l’info con­tin­ue, mais avec une part plus per­son­nelle et plus incar­née. Cette péri­ode est celle de l’invention de sa mar­que pro­pre : du flux, de l’immersion, du direct, une parole calme au milieu du tumulte, et une présence qui sem­ble plus proche du pub­lic que celle des jour­nal­istes traditionnels.

La reven­di­ca­tion de neu­tral­ité de Rémy Bui­sine s’accompagne pour­tant d’un choix de ter­rain très situé : man­i­fes­ta­tions con­tre la loi tra­vail, Nuit debout, puis plus tard : les « gilets jaunes » qu’il cou­vre de manière effi­cace et hon­nête, les mobil­i­sa­tions con­tre la réforme des retraites, con­tre les vio­lences poli­cières, con­tre les évac­u­a­tions de campe­ments. Mis à part la par­en­thèse Gilets jaunes, tous ces évène­ments peu­vent être éti­quetés de gauche sans trop sus­citer de contestation.

Son regard se veut non par­ti­san, mais son jour­nal­isme se déploie presque tou­jours dans des espaces de con­flict­ual­ité sociale où la ques­tion du point de vue ne peut être totale­ment évacuée.

Cette ascen­sion est objec­tive­ment remar­quable. Le Parisien écrivait le 12 décem­bre 2020 que Rémy Bui­sine s’était imposé comme « l’un des vis­ages du média » Brut, grâce à des directs devenus « une mar­que de fabrique ».

L’inventeur d’un style… et d’une confusion des genres

Le suc­cès de Rémy Bui­sine tient à une inno­va­tion réelle. Il a com­pris avant beau­coup d’autres que les plate­formes pou­vaient devenir des ter­rains jour­nal­is­tiques à part entière. Dans une inter­view relayée en mars 2023, il résume sa philoso­phie par cette for­mule : « Le live détru­it le mur qui sépare habituelle­ment le jour­nal­iste télé des spec­ta­teurs. » Cette phrase est essen­tielle. Elle dit ce qu’il a apporté : une forme d’horizontalité, d’échange, de prox­im­ité, presque de com­pagnon­nage avec son pub­lic. Mais elle dit aus­si le glisse­ment de son style : le jour­nal­iste n’est plus seule­ment médi­a­teur ; il devient présence, per­son­nage, lien com­mu­nau­taire. La méth­ode, si elle a ses avan­tages, a aus­si le défaut du manque cuisant de recul.

C’est ici que réap­pa­raît la zone grise entre jour­nal­isme et com­mu­ni­ca­tion. Bui­sine vient de la com­mu­ni­ca­tion web ; il a appris à « activ­er » une com­mu­nauté avant d’entrer dans la presse ; et sa manière de tra­vailler repose sur l’incarnation, la fidéli­sa­tion et la rela­tion qua­si affec­tive avec une audi­ence jeune. Son tal­ent est évi­dent. Mais il repose sur des réflex­es qui ne relèvent pas seule­ment du reportage clas­sique : présence à l’écran, inter­ac­tion con­stante, per­son­nal­i­sa­tion de l’information, logique de flux, adap­ta­tion con­tin­ue aux codes de plate­forme. Son par­cours racon­te donc aus­si quelque chose du brouil­lage con­tem­po­rain entre informer, engager et retenir. Un brouil­lage sur lequel un média comme Brut surfe allè­gre­ment, jouant la rup­ture dans les codes mais se trou­vant dans les petits papiers de l’Élysée.

Violences policières et consécration médiatique

La car­rière de Rémy Bui­sine s’est aus­si con­stru­ite dans l’épreuve physique. Il a été inter­pel­lé en jan­vi­er 2020 alors qu’il cou­vrait une man­i­fes­ta­tion con­tre la réforme des retraites, puis visé à plusieurs repris­es par des policiers en 2020 et 2023. Le Monde rap­pelle, dans son por­trait du 3 décem­bre 2020, qu’il fait par­tie de ceux qui ont « révélé les vio­lences poli­cières grâce à leurs vidéos en direct ». Ce rôle lui a don­né un statut par­ti­c­uli­er : celui d’un jour­nal­iste de ter­rain recon­nu par une par­tie du pub­lic pour sa con­stance, et par­fois sanc­tu­ar­isé par sa pro­pre communauté.

Mais cette expo­si­tion l’a aus­si propul­sé plus haut. Quelques jours après les séquences très com­men­tées de novem­bre 2020, Rémy Bui­sine fai­sait par­tie des inter­vieweurs d’Emmanuel Macron sur Brut. Là encore, le par­cours est sai­sis­sant : du direct de manif au face-à-face avec le chef de l’État.

Convictions politiques : neutralité proclamée, tropisme évident

Rémy Bui­sine se dit non mil­i­tant. Il l’a dit très tôt, dans Le Monde du 4 avril 2016 : « Je ne suis pas mil­i­tant. » Il répète régulière­ment qu’il n’est « pas là pour dire ce [qu’il] pense des choses », mais pour « les rap­porter ». Cette posi­tion mérite d’être prise au sérieux : rien ne per­met de l’inscrire claire­ment dans une chapelle par­ti­sane. Pour autant, sa neu­tral­ité ne doit pas être sur­in­ter­prétée comme une absence de tro­pisme. Ses pro­pres for­mu­la­tions, dans plusieurs entre­tiens, mon­trent une sen­si­bil­ité récur­rente aux « luttes sociales », à « ceux qui ont peu la parole », mais par­mi ceux qui n’ont pas la parole, il a une forte ten­dance à choisir ceux de gauche…

Ce qu’il gagne

Rémy Bui­sine n’a jamais ren­du pub­lic son niveau de rémunéra­tion. En 2017, Le Parisien indi­quait déjà qu’il « refu­sait de dire com­bi­en il gagne », la ques­tion étant jugée « sen­si­ble » au sein de la rédac­tion de Brut. À défaut de don­nées pré­cis­es, on peut toute­fois situer sa rémunéra­tion dans les stan­dards du secteur : entre 4 000 et 6 000 euros brut men­su­els pour un poste de direc­tion édi­to­ri­ale dans un média national.

Prix et récompense

Prési­dent du jury des Prix EMI (Assis­es du jour­nal­isme, 2023)

Ils l’ont dit

« Il invente un for­mat jour­nal­is­tique – ni plus ni moins », en pro­posant une immer­sion longue et con­tin­ue dans les événe­ments. Libéra­tion, 2016

« Com­mu­ni­ty man­ag­er “pas mil­i­tant” », issu du web et util­isant les réseaux soci­aux pour cou­vrir l’actualité autrement. Le Monde, 4 avril 2016

« Une forme de jour­nal­isme mod­erne », capa­ble de capter l’actualité « au plus près » et de mobilis­er une large audi­ence en direct. Street­Press, 17 jan­vi­er 2017

« Le pro­pre du jour­nal­isme est de faire des choix […] d’apporter la con­tra­dic­tion », ce que le direct en con­tinu ne per­met pas tou­jours. Libéra­tion, 16 décem­bre 2018

« Les gilets jaunes […] plébisci­tent Rémy Bui­sine », appré­cié pour ses directs sans mon­tage et sa prox­im­ité avec les man­i­fes­tants. Le Parisien, 9 jan­vi­er 2019

« L’absence de fil­tre, de mon­tage et d’intermédiaire autorise une prise de parole directe des citoyens […] mais elle n’est pas sans pos­er ques­tion. » Libéra­tion, 16 décem­bre 2018

Il l’a dit

« Je fais le méti­er de ma vie. » Le Monde, 3 décem­bre 2020

« Depuis qua­tre ans, je me con­sacre à 100 % au boulot. Je vis seul, je n’ai pas d’enfants, c’est mon mode de vie. » Le Monde, 3 décem­bre 2020

« Les événe­ments de rue, c’est ce qui est le plus acces­si­ble quand on tra­vaille sans rédac­tion […] j’aime don­ner la parole à ceux qui l’ont peu. » Le Monde, 3 décem­bre 2020

« Je ne suis pas mil­i­tant […] je suis venu pour relater ce qu’il se passe et pour com­pren­dre moi-même ce mou­ve­ment. » Le Monde, 4 avril 2016

« Je ne suis pas là pour dire ce que je pense des choses, je suis là pour les rap­porter, sans par­ti pris. » La revue des médias, INA, le 24 mars 2023

« Le live détru­it le mur qui sépare habituelle­ment le jour­nal­iste télé des spec­ta­teurs. » La revue des médias, INA, le 24 mars 2023

Sa nébuleuse

Pour com­pren­dre Rémy Bui­sine, il faut le replac­er dans son écosys­tème. Il n’est plus un franc-tireur au smart­phone ; il est le directeur de l’information de Brut, média désor­mais inté­gré au groupe CMA CGM. Dans un doc­u­ment du CESE de mars 2024, Brut était présen­té comme une rédac­tion de « 150 salariés », dont « les deux tiers sont des jour­nal­istes et des spé­cial­istes de la post-production ».
On est loin de l’image du pur out­sider. Et l’évolution récente du média ren­force encore ce con­traste : à mesure qu’il garde les codes visuels de la prox­im­ité et du direct, Brut s’inscrit dans un ensem­ble indus­triel puissant.

Cette ambiguïté se retrou­ve dans le rap­port au pou­voir. Le Nou­v­el Obs rel­e­vait le 13 févri­er 2026 les cri­tiques de reporters accrédités à l’Élysée, qui obser­vaient le « traite­ment priv­ilégié » dont béné­ficierait Brut lors de cer­tains déplace­ments d’Emmanuel Macron. C’est donc comme une pièce maîtresse d’un média devenu impor­tant qu’il faut envis­ager Rémy Bui­sine, à qui il ne pour­ra pas être fait de procès en népotisme.

Le cas Rémy Bui­sine racon­te beau­coup plus qu’une réus­site indi­vidu­elle. Son his­toire est celle d’une pro­mo­tion sociale réelle, presque romanesque, d’un auto­di­dacte passé des réseaux soci­aux locaux à la direc­tion de l’information d’un grand média numérique. C’est aus­si l’histoire d’une muta­tion du jour­nal­isme : moins ver­ti­cal, plus incar­né, plus immer­sif, plus dépen­dant des plate­formes et à leurs codes. Enfin, c’est l’histoire d’une ambiguïté jamais totale­ment lev­ée : ancien com­mu­ni­cant devenu reporter, jour­nal­iste se dis­ant neu­tre mais qui est au mieux un peu moins partisan.

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