Rarement un licenciement de journaliste n’a suscité autant de bruit que celui dont a été victime le chroniqueur et correspondant parisien du grand quotidien québécois Le Devoir.
Le 17 décembre 2025, le journaliste et chroniqueur Christian Rioux annonce publiquement que la direction du Devoir a mis fin à sa collaboration, qui durait depuis 1995. Une décision qu’il présente comme un « congédiement ». Dans une autre intervention, il explique que, depuis le dernier changement de direction, il n’était « pas dans les grâces de la nouvelle équipe », et décrit une série de frictions (choix de sujets, réécritures, validation).
Wokisme et guerre culturelle
La raison invoquée par la nouvelle direction, selon le journaliste : « mauvais rapports avec les correcteurs », qu’il se plaira de qualifier de « censeurs ».
Il dénonce également la mise en place d’un « groupe de « fact checking » qu’il assimile aussi à un « comité de censure », et dont la tâche se limiterait à surveiller des sujets ayant trait à des thématiques aussi sensibles que l’islam, l’immigration ou le genre.
À l’antenne, le journaliste proscrit accuse la rédaction d’être « obsédée par des débats de “guerre culturelle” », et d’adopter l’idéologie du wokisme « au détriment du Québec ».
Dans sa riposte publiée sous forme de « mise au point », la direction du Devoir se défend de toute « censure » contre son ancien chroniqueur vedette. Elle affirme que la décision de licenciement n’est pas liée à ses opinions, mais à « un contexte où des échanges respectueux et un fonctionnement harmonieux de la rédaction n’étaient plus possibles ».
Cette histoire a provoqué une onde de choc au Québec, et réveillé des sensibilités idéologiques longtemps aseptisées. Car au-delà de l’affaire Christian Rioux, c’est toute la problématique de la liberté de la presse qui se pose avec acuité dans cette partie francophone du Canada.
« La liberté de la presse en déclin »
Le chroniqueur Mathieu Bock-Côté, parmi les soutiens les plus visibles, affirme sur X que Christian Rioux incarnait un « souci du pluralisme » face à une rédaction qui fait sienne le « néoprogressisme » comme nouvelle ligne éditoriale.
Donnant corps à cet élan de solidarité avec Christian Rioux, une lettre ouverte a été signée par 420 personnalités exigeant des explications sur le congédiement du journaliste chroniqueur.
Parmi les signataires, on trouve des figures connues au Québec, telles que le scénariste Denys Arcand, l’homme d’affaires Louis Bernard, la journaliste et écrivaine Djemila Benhabib ou encore le constitutionnaliste Henri Brun.
Des noms connus sur la scène canadienne à l’image de Nadia El-Mabrouk (universitaire), Bernard Émond (cinéaste), Julius H. Grey (avocat), Marie-Andrée Lamontagne (écrivaine et journaliste) ou encore Gérald Larose (universitaire et syndicaliste) figurent aussi parmi les pétitionnaires.
Interrogé par Ojim, Julius H. Grey ne mâche pas ses mots : « La liberté d’expression est en déclin dans notre société. C’est pourquoi j’ai signé la lettre ouverte, bien que je ne sois pas normalement d’accord avec les positions politiques de Christian Rioux. »
Les politiques divisés
Dans le même esprit, l’auteur-compositeur Pierre-Luc Brillant sur son compte X : « J’y ai ajouté mon nom. Il en va du pluralisme et de la liberté de débattre. » La revue mensuelle L’Action nationale estime, pour sa part, que « ce qui préoccupe n’est donc pas le départ de Christian Rioux, mais ce qu’il révèle ». « En l’absence d’un manquement clairement établi, cette décision alimente le sentiment que l’inconfort intellectuel est désormais perçu comme un risque à éliminer », écrit ce périodique édité par la Ligue d’action nationale.
Cette initiative lancée par des personnalités en faveur de Christian Rioux a également suscité des réactions hostiles, notamment dans les milieux de gauche. Exemple de ce commentaire ulcéré publié par Marie-Elaine Guay, chroniqueuse et critique littéraire : « Mine de rien, c’est une cartographie de 400 noms de l’extrême droite fascisante québécoise qui nous est offerte sur un plateau d’argent ! »
Même stigmatisation reprise par Gaspard Skoda, membre du parti souverainiste Parti du Québec (OQ, centre-gauche) :
« L’extrême droite fascisante du Québec : Denys Arcand, Tirad Badawi, Louis Bernard, Djemila Benhabib, Pierre-Luc Brillant, Henri Brun, Nadia El-Mabrouk, Bernard Émond, Julius H. Grey, Marie-Andrée Lamontagne, Gérald Larose, Philip Resnick et 400 autres signataires… »
Des tirades qui traduisent un profond schisme politique au Québec, mais occultent le véritable enjeu, celui de l’avenir de la liberté de la presse dans cette région du Canada.
Mussa A.


