Dossier : Bernard Guetta, « Géopolitique », entre eurocentrisme et manichéisme

« J’y crois car je l’espère » : une position plus proche du politique que du politiste.

Bernard Guetta, né en 1951, trotskiste de jeunesse, exerce le métier de journaliste depuis le début des années 1970 et son entrée à Libération. Passé par le quotidien Le Monde (où il sera correspondant à Varsovie puis à Gdansk), il passe ensuite quatre ans à Washington dans le début des années 1980 puis deux années à Moscou à la fin de cette même décennie. Il a été rédacteur en chef de L’Expansion, du Nouvel Observateur et éditorialiste à L’Express pour ce qui concerne la presse française. Il est engagé à France Inter en 1991, notamment par le biais d’une chronique géopolitique matinale. Membre des « Young Leaders » depuis 1981, il est aujourd’hui un des éditorialistes les plus écoutés de France, puisque sa chronique est suivie chaque matin sur France Inter par environ 1.8 million auditeurs.

L’Ojim a écouté les chroniques de Bernard Guetta du 2 au 16 février 2015. Un effort louable à souligner : des cartes géographiques sont souvent mises à disposition à côté du podcast de son émission du jour.

Bernard Guetta : « Géopolitique », entre eurocentrisme et manichéisme

Bernard Guetta : « Géopolitique », entre eurocentrisme et manichéisme

Après écoute de ces podcasts, le tropisme géographique marqué surprend. La majorité des sujets abordés sont liés à l’Europe et à l’activité de l’Union Européenne. Le 2 février, c’est « la révolution grecque » qui est présentée, le 3 février l’isolement de Mme Merkel et le 4 février l’Ukraine. Lors de la seconde semaine d’écoute, c’est l’intégralité des cinq matinales qui est consacrée à l’Europe, à sa relation avec la Fédération de Russie, à la fraude fiscale et à « la promesse de Minsk ». Alors que les frontières du siècle dernier explosent au Moyen-Orient, que Boko Haram attaque l’armée tchadienne au Nigeria et que la Libye s’enfonce dans l’état de nature, Bernard Guetta préfère parler de l’Union Européenne et de son affirmation (douteuse) sur la scène diplomatique internationale (comme il l’affirme dans sa chronique du 12 février). Le 6 février, alors que Bernard Guetta décrit l’isolement politique de Mme Merkel (du fait que progressivement, c’est « la ligne économique néo-keynésienne de Hollande et de Renzi qui serait adoptée »), il conclut sa chronique de la manière suivante : « c’est un tournant politique mondial ». Même s’il n’a jamais caché son ancrage pro-Bruxelles (voir certains de ses livres et de ses conférences), il appert comme une once de faute professionnelle de se focaliser autant sur certaines parcelles de ce monde, au risque de passer à côté de situations « géopolitiques » plus dramatiques et plus significatives.

En sus de son tropisme eurocentriste, Bernard Guetta est également prisonnier de sa grille de lecture du monde. Sa chronique du 5 février sur l’État Islamique au Moyen-Orient est révélatrice. Alors que l’État Islamique entend restaurer le Califat, entité théologico-politique qui ne correspond à aucun de nos régimes politiques modernes, il plaque sur cette conception singulière sa grille de lecture composée uniquement d’États, de « communautés », d’autorités diverses et de concepts rationnels, ce qui lui permet de conclure : « l’immolation du pilote jordanien a permis de révéler aux États la cruauté de l’État Islamique ». Ce propos est inconsistant dans une émission géopolitique pour la simple et bonne raison que les deux protagonistes, aux natures différentes, ne s’opposent pas directement et ne jouent pas sur les mêmes terrains d’affrontement. Alors que l’Occident – notamment sa composante européenne – arme indirectement la ou les résistances en Irak, au Kurdistan irakien, en Syrie et en Jordanie, en utilisant somme toute des moyens conventionnels, l’État Islamique use de toutes les techniques du faible au fort capables de déstabiliser durablement un ennemi : vidéos virales sur Internet, actes cruels filmés et subversion parmi la population immigrée des États européens. Alors que Bernard Guetta utilise toutes les autorités et sommités du monde religieux pour légitimer son propos (l’Université « Al-Azhar a exprimé sa colère contre un État Islamique qu’elle qualifie de « satanique ») ; alors que l’État Islamique ne représenterait pas l’islam et que toutes les « communautés tièdes du sunnisme, du chiisme et des chrétiens » seraient vent debout contre l’État Islamique, celui-ci affirme et répète à l’envi ses instincts démesurés et son envie de restauration du Califat. Deux protagonistes qui ne peuvent se comprendre. C’est le rôle d’un éditorialiste d’expliquer pourquoi ces deux parties ne peuvent et ne pourront jamais se comprendre, au lieu de prendre fait et cause pour l’une d’entre elles.

Alors que son émission s’intitule « Géopolitique », la définition même de ce mot : « l’étude des rivalités de pouvoir(s) et/ou d’influence(s) sur un territoire donné » semble oubliée. Comme décrit dans le paragraphe précédent, Bernard Guetta souhaite davantage s’attarder sur les conclusions convergentes et les situations confortables de monopole idéologique que sur les rivalités de pouvoir et d’influence. Ainsi du 4 février, où, lorsqu’il s’intéresse à l’opportunité d’armer ou pas l’Ukraine, il conclut sa chronique : à terme, l’Ukraine deviendra un « pont entre les deux piliers du continent » et s’acheminera vers « une coopération économique mutuellement bénéfique ».

Enfin, si Bernard Guetta était un spécialiste, pourquoi avons-nous cette sensation après l’avoir écouté que ses analyses sont généralement manichéennes ? Un article d’Arrêt sur Images adresse également ce reproche à Bernard Guetta. Un spécialiste de géopolitique ne devrait-il pas réserver certaines de ses chroniques à des sujets géopolitiques délaissés, méconnus ? Un spécialiste n’est-il justement pas celui qui traduit et donne les clés pour permettre la compréhension de sujets complexes et délaissés par les journalistes communs ?

Une formule de Léon Blum, énoncée à l’antenne le 10 février, résume bien le l’état d’esprit de Bernard Guetta et de sa chronique : « j’y crois car je l’espère », une position plus proche du politique que du politiste.