The Joe Rogan Experience. Non, ce n’est pas le titre d’un album psychédélique. Mais le nom du podcast le plus écouté des États-Unis. Derrière le micro ? Un certain Joe Rogan (vous l’aurez compris), figure de proue des « podcast-bros » pro-Trump. Figure majeure de l’écosystème numérique de l’alt-right au pays de l’oncle Sam, Rogan demeure l’une des chevilles ouvrières du mouvement MAGA. Sa promotion du candidat, puis président républicain, est tout sauf un secret. Mais, tout comme Nick Fuentes, autre figure du mouvement, Rogan n’en demeure pas moins un critique de plus en plus acerbe de Donald Trump.
Ils font désormais la pluie et le beau temps du commentaire politique dans le pays. Et compte tenu de leurs audiences, les podcasteurs ont de quoi faire rêver les médias de grands chemins. Selon une enquête menée par Edison Research, The Joe Rogan Experience est l’émission la plus écoutée par les auditeurs hebdomadaires aux États-Unis au premier trimestre 2026. Et le phénomène n’a rien de récent, Rogan ayant fait ses premiers pas sur YouTube en 2009. Avec plus de 20 millions d’abonnés sur sa chaîne, une quinzaine de millions de followers sur Spotify (sans même parler des réseaux X ou Instagram), l’audience de Joe Rogan est absolument gigantesque, considérable. Bien loin des petites PME françaises des réseaux…
Du commentateur politique (Jordan Peterson), en passant par les musiciens (Kayne West, Roger Waters), les acteurs (Mel Gibson), les réalisateurs (Quentin Tarantino), les patrons de la Silicon Valley (Elon Musk) et bien sûr les politiques (Bernie Sanders, JD Vance), Joe Rogan reçoit beaucoup, beaucoup de monde. Pour le seul passage de Donald Trump, alors en pleine campagne électorale en 2024, les compteurs YouTube affichent plus de 62 millions de vues. Cette interview de près de trois heures a donné l’occasion au candidat de l’époque, Donald Trump, de cibler les jeunes électeurs masculins indécis quelques semaines avant qu’ils ne se rendent aux urnes pour l’élire une deuxième fois. Des auditeurs de choix pour Rogan, influenceur dont le parcours est littéralement « taillé » pour le show.
De l’octogone au micro
Rogan, né en 1967, passe son enfance à Newark, dans le New Jersey. De son propre aveu, la figure du père violent l’a beaucoup marqué. Après le divorce de ses parents, il se met aux arts martiaux durant l’adolescence. Il remporte le championnat de taekwondo full-contact du Massachusetts, dont il conservera le titre durant quatre années consécutives. Il prêche aujourd’hui pour le jiujitsu brésilien, dont il est ceinture noire.
Durant les années 1980, il assiste au Live on the Sunset Strip du comédien Richard Pryor. Une révélation. Rogan se lance dans le stand-up à Boston à la fin des années 1980. Cultivant un ton résolument provocateur, Rogan devient acteur en décrochant un rôle dans la sitcom éphémère Hardball dans les années 1990. Par la suite, Rogan a fait sa première apparition dans une émission de l’Ultimate Fighting Championship (UFC) en tant qu’intervieweur en coulisses durant des combats de MMA. En 2001, Rogan devient l’animateur de l’émission de téléréalité hyper compétitive, Fear Factor, tout en poursuivant sa carrière d’acteur. Rogan se lie d’amitié avec le président de l’UFC, Dana White. Ce dernier lui propose un poste de commentateur technique durant les années 2000. Son enthousiasme charismatique lui vaut une affection de la part de millions de fans.
À l’orée des années 2010, Rogan se lance dans le podcast avec son show éponyme, incarnant à la perfection l’idée d’« infotainment », combinant information et divertissement, incarnant ce rôle hybride d’influenceur, humoriste, commentateur sportif et politique. Mais à la différence d’un Entertainment Tonight ou d’un The Oprah Winfrey Show, nous ne sommes plus sur des chaînes de TV, mais sur internet. Ce n’est pas le premier certes, mais il va ramasser la mise ! Le succès est énorme. En 2020, Rogan signe un contrat de licence pluriannuel avec Spotify, d’une valeur estimée à 200 millions de dollars, l’un des plus importants accords de licence dans le secteur du podcast.
Sans détour, Rogan balance des scuds, revendiquant le sacro-saint premier amendement et des positions libertariennes sans concessions. En véritable électron libre, il critique vertement la participation des athlètes transgenres aux sports professionnels… tout en défendant le mariage homosexuel ; se voit accuser de diffuser de fausses informations durant le COVID, tout en se faisant l’avocat des drogues psychédéliques. Véritable boutefeu, résolument incorrect, s’en prenant même aux invités en face de lui, Rogan revendique ce ton d’ignorant désinvolte, notamment à propos du vaccin contre le COVID : « Je ne suis pas médecin. Je suis un putain d’imbécile. Je ne suis pas une source d’information fiable, même à mes propres yeux. » Et de conclure : « Mais j’essaie au moins d’être honnête dans ce que je dis. » L’ignorant sincère qui ne ferme pas sa gueule : les Américains ont les animateurs qu’ils méritent… et apprécient.
Une honnêteté revendiquée certes. Mais qui n’est pas sans conséquences. Spotify a d’ailleurs supprimé de nombreux épisodes de ses podcasts, jugés racistes et/ou déplacés. Malgré un soutien affiché au président républicain Donald Trump, Rogan, toujours « honnête », est de plus en plus critique avec ce dernier depuis la guerre en Iran.
« Je n’arrive pas à croire qu’on soit entrés en guerre »
Dans la grande famille des « podcast-bros », ils sont de plus en plus nombreux à critiquer la politique de Trump. Voire à lui tourner le dos.
Durant l’un de ses épisodes, diffusé début avril 2026, Rogan recevait Theo Von, humoriste et animateur du podcast « This Past Weekend with Theo Von », autre podcasteur monstre ayant reçu Trump, Rogan n’y est pas allé de main morte :
« Je suis perplexe. Je n’arrive pas à croire qu’on soit entrés en guerre », « Quand on a commencé à bombarder l’Iran, je me suis dit : “Ça ne peut pas être vrai” », « En théorie, ils essaient d’arrêter les terroristes ».
Et d’ajouter : « C’est complètement dingue, quand on est soi-même ces putains de terroristes. Si on veut les arrêter, il faut se mettre devant un putain de miroir et commencer par là… »
Rogan et Von, proches du mouvement MAGA, tout comme Nick Fuentes, ont largement contribué à la réélection de Trump. La guerre menée par le président américain en Iran est en train de retourner contre lui sa faction la plus fidèle.
« C’est une période effrayante, parce que certains sont prêts à faire exploser des gens avec des putains de drones et de missiles », dénonçait Rogan début avril 2026. Et d’ajouter : « L’idée que la seule façon de résoudre les problèmes soit de larguer des bombes sur les gens, c’est… c’est tellement dingue que ce soit la solution en 2026. »
Et tout comme son comparse podcasteur (quoique plus sulfureux) Nick Fuentes, Joe Rogan ne s’est pas privé d’y voir l’implication d’Israël dans ce conflit. Interrogé par un invité sur la raison pour laquelle les États-Unis sont entrés en guerre contre l’Iran, il lâche : « Je ne sais pas. Je pense que c’est à cause d’Israël, si je devais émettre une hypothèse. » Et d’enchérir : « Netanyahu n’a cessé de se rendre à la Maison Blanche. Pensez-vous que ce soit une coïncidence si Netanyahu n’a cessé de se rendre à la Maison Blanche, et qu’ensuite, ils aient fini par céder et se soient mis à bombarder ? »
Guerre en Iran, fichiers Epstein, politique migratoire… Au sein de son propre camp MAGA, le président américain connaît une inflation de griefs. Les podcasteurs de plus en plus critiques, pourtant chevilles ouvrières de ses victoires électorales, seront-ils les artisans de sa chute politique ?
François-Xavier Consoli

