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Nick Fuentes : l’alternative sulfureuse au mainstream médiatique américain

5 mai 2026 | Temps de lecture : 12 minutes

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Une petite tête de gen­dre idéal et un nom aux con­so­nances chi­canos. Qui aurait pu met­tre le moin­dre dol­lar sur l’agitateur des réseaux Nick Fuentes, l’une des fig­ures les plus cli­vantes de la vie politi­co-médi­a­tique améri­caine de ce début de XXI siè­cle ? Car à l’heure où la poli­tique se joue bien plus sur YouTube et Rum­ble que dans la grande presse, le rôle d’influenceur est désor­mais un incon­tourn­able des cam­pagnes élec­torales. Il aura fal­lu du temps aux poli­tiques (notam­ment en France) pour le com­pren­dre. Pour­tant l’élection de Trump en 2016 a tout changé…

1,3 mil­lion de fol­low­ers sur X, 600 000 sur Rum­ble, dont 100 000 en live. Com­pren­dre Fuentes, c’est pren­dre con­science de la manière dont les franges poli­tiques « extrêmes », autre­fois con­finées dans les recoins obscurs de l’In­ter­net, ont com­mencé à façon­ner le ton et la tra­jec­toire du con­ser­vatisme dom­i­nant aux États-Unis.

Si nous prenons un peu de hau­teur, Fuentes est à la fois le pro­duit et le reflet de son époque : une fig­ure médi­a­tique issue d’une généra­tion qui se dit trahie par les canaux d’informations dom­i­nants, et aliénée par le libéral­isme (et/ou le marx­isme) cul­turel qui tra­verse l’Occident. Il ne man­quait plus qu’une seule chose : la toute-puis­sance des réseaux numériques pour for­mer de nou­velles com­mu­nautés idéologiques. L’ascension de Fuentes est révéla­trice de l’évolution du con­ser­vatisme améri­cain et de la manière dont le pop­ulisme, le nation­al­isme et la pen­sée réac­tion­naire dite « alt-right » sont devenus les vecteurs de la rébel­lion con­ser­va­trice à l’ère numérique.

Une rébel­lion qui s’en donne les moyens : le 25 avril dernier, le Wash­ing­ton Post rel­e­vait que Fuentes avait récolté 900 000$ de dons de la part de 11 000 fans depuis jan­vi­er 2025.

Nicholas Fuentes, dit Nick, est né en 1998 dans la ban­lieue de l’Illinois. D’ascendance irlandaise, ital­i­enne et mex­i­caine, il est l’exemple même du « melt­ing-pot » à l’américaine. Il a 10 ans en 2008, soit trois ans après la créa­tion de YouTube, Twit­ter, et qua­tre ans après celle de Face­book. Ayant gran­di à une époque de polar­i­sa­tion poli­tique et d’évolution tech­nologique rapi­de, au sein d’une généra­tion Z un peu paumée dans le marasme des guer­res cul­turelles de l’Amérique post-11 sep­tem­bre, c’est un jeune adulte quand Inter­net devient autre chose qu’un out­il d’information. Désor­mais, c’est un vecteur de con­struc­tion iden­ti­taire. Cela démarre « soft », dès le lycée : sou­tien au Par­ti répub­li­cain, attache­ment revendiqué aux valeurs tra­di­tion­nelles et aver­sion pour les excès pro­gres­sistes « woke ». Mais, polar­i­sa­tion oblige, les opin­ions se dur­cis­sent. À ses yeux, le Par­ti répub­li­cain tra­di­tion­nel devient trop mod­éré, trop mon­di­al­iste, trop redev­able aux mêmes forces de l’estab­lish­ment. Il n’a pas 20 ans, et les choses vont aller très vite.

L’Alt-right et le pari gagnant de 2016

Avant Fuentes, tout l’écosystème de la droite alter­na­tive est en place. Une droite en rup­ture avec le courant con­ser­va­teur clas­sique, hérité de la Révo­lu­tion Rea­gan, par­ti­sane du libre-marché et sociale­ment con­ser­va­trice. L’« Alt-Right » va jouer un rôle décisif dans la pre­mière élec­tion de Trump. Dès 2010–2012, des routards de l’activisme poli­tique comme le fon­da­teur du Nation­al Pol­i­cy Insti­tute, Richard Spencer, pop­u­larisent le terme et incar­nent sa dimen­sion nation­al­iste iden­ti­taire, tan­dis que le leader d’American Renais­sance, Jared Tay­lor (act­if depuis les années 1990), par­ti­san d’une société améri­caine blanche homogène et fon­da­teur de l’organisation New Cen­tu­ry Foun­da­tion, accom­pa­g­né de Peter Brimelow, fon­da­teur du site web VDARE, struc­ture le socle doc­tri­nal anti-immigration.

À par­tir de 2015, des influ­enceurs comme Milo Yiannopou­los, jour­nal­iste chez Bre­it­bart News, site de droite rad­i­cale fondé en 2007, devi­en­nent des fig­ures incon­tourn­ables du milieu en pul­vérisant le nom­bre de vues. Le com­men­ta­teur Mike Cer­novich con­nait le suc­cès avec son livre Goril­la Mind­set, mêlant con­seils de développe­ment per­son­nel et cri­tiques anti-estab­lish­ment. Ce dernier ampli­fie mas­sive­ment les thèmes anti-« poli­tique­ment cor­rect » via les réseaux soci­aux, tan­dis que le mil­i­tant Tim Gionet se fait con­naître sous le pseu­do Baked Alas­ka, devenant une cheville ouvrière de la cam­pagne virale de con­tenus pro-Trump (memes, hashtags).

Il ne manque plus qu’un Steve Ban­non, dirigeant de Bre­it­bart dès 2012 puis directeur de cam­pagne de Trump à par­tir d’août 2016, au tableau. Son rôle clé de passerelle entre les com­mu­nautés numériques — 4chan (/pol/), où le fameux Pepe the Frog pul­lule, Red­dit ou Gab — et sa stratégie poli­tique plus insti­tu­tion­nelle, per­me­t­tent à la fameuse « guerre cul­turelle » gram­sci­enne, mais de droite, de rem­porter une vic­toire que les fins ana­lystes et jour­nal­istes, notam­ment en Europe, n’ont absol­u­ment pas vu venir.

America First, son émission live

En 2016, Fuentes entre à la fac. Mais il quitte les lieux moins d’une année plus tard, déclarant « avoir reçu des men­aces » liées à sa par­tic­i­pa­tion au rassem­ble­ment supré­maciste blanc « Unite the Right » à Char­lottesville, en Vir­ginie. Il devient rapi­de­ment un com­men­ta­teur sur les plate­formes de stream­ing où il est très suivi. Il fonde ce qui allait devenir le mou­ve­ment Amer­i­ca First, du nom de l’émission qu’il ani­me en direct, mélange de nation­al­isme de droite, de vision tra­di­tion­al­iste et de cul­ture en ligne conçus pour séduire une jeunesse désen­chan­tée. Son absence totale de fil­tre, son ironie, son sourire sar­donique séduisent les jeunes rad­i­caux et devi­en­nent sa mar­que de fab­rique, fustigeant l’immigration, le fémin­isme, le mul­ti­cul­tur­al­isme, le « déclin de la civil­i­sa­tion occi­den­tale » et bien sûr les médias. « Just jok­ing », aime-t-il ponctuer le sourire en coin. Les médias s’en arrachent les cheveux : « les extrémistes instru­men­talisent l’ironie pour répan­dre la haine », titrait NPR en avril 2021. Quelques jours aupar­a­vant, le jeune homme avait con­seil­lé à un spec­ta­teur de gifler sa femme si elle « dépasse les bornes », avant de pré­cis­er plaisanter.

Dans un mes­sage pub­lié en mai 2023 sur Telegram, Fuentes déclare : « Lorsque j’ai com­mencé ma car­rière en 2017, j’étais con­sid­éré comme un élé­ment tox­ique au sein de la droite améri­caine en rai­son de mes opin­ions iden­ti­taires blanch­es, réal­istes sur le plan racial, “con­scientes de la ques­tion juive”, anti­sion­istes, autori­taires et catholiques tra­di­tion­nelles. » Tox­ique : il ne croit pas si bien dire. Il est devenu une cible de choix pour de nom­breuses asso­ci­a­tions de gauche, comme la très con­nue Anti-Defama­tion League (ADL) : son por­trait pub­lié en 2021 et régulière­ment mis à jour le qual­i­fie de supré­maciste blanc/raciste, misogyne/homophobe et anti­sémite en rai­son de ses cri­tiques à l’é­gard d’Is­raël ou de son oppo­si­tion au sion­isme depuis des décennies.

Bon nom­bre de ses com­men­taires lui sont reprochés. Il est con­traint de quit­ter le réseau Right Side Broad­cast­ing Net­work (RSBN) en 2017. Ce qui ne l’empêche pas de se créer une com­mu­nauté par­ti­c­ulière­ment active sur les réseaux : les Groypers. À la dif­férence des par­ti­sans de Trump, les Groypers se con­sid­èrent comme les véri­ta­bles héri­tiers du mou­ve­ment con­ser­va­teur, reje­tant à la fois la gauche libérale et la droite de l’establishment.

En bien ou en mal, l’essentiel, c’est qu’on parle de lui

Mal­gré une com­mu­nauté très active, les vir­u­lents pro­pos de Fuentes lui retombent sur le muse­au. En févri­er 2020, sa chaîne YouTube est sup­primée. Il se fait éjecter des plate­formes de stream­ing Twitch et du site Red­dit. Twit­ter suiv­ra l’année suiv­ante. Idem pour les ser­vices de com­merce élec­tron­ique, comme Pay­Pal ou Patre­on. Isolé, le petit Nick ? Le provo­ca­teur esquive…

Tou­jours en 2020, il organ­ise la pre­mière édi­tion de l’America First Polit­i­cal Action Con­fer­ence (AFPAC) en Floride, grande con­férence poli­tique atti­rant aus­si bien les influ­enceurs en vue que de nom­breux politi­ciens du Par­ti répub­li­cain. L’évènement crée des remous au sein de ce dernier. De Paul Gosar, élu de l’Ari­zona, à la blogueuse Michelle Malkin, en pas­sant par le représen­tant répub­li­cain de l’Iowa, Steve King ; ou encore Andrew Tor­ba, fon­da­teur du réseau social Gab… L’événe­ment est un suc­cès et fait par­ler, avec pas moins de qua­tre édi­tions jusqu’en 2024. Fuentes n’y va pas de main morte, tapant allé­gre­ment sur les démoc­rates ; mais aus­si sur les répub­li­cains, cri­ti­quant à plusieurs repris­es l’organisation con­ser­va­trice Turn­ing Point USA (TPUSA) et son fon­da­teur, feu Char­lie Kirk, qu’il con­sid­ère comme incom­pat­i­ble avec les promess­es de Trump. Good or bad buzz… L’important, c’est qu’on en parle.

Jusque-là, Fuentes est un par­ti­san indé­fectible de Trump ; même si son sou­tien au grand bar­num du Capi­tole en 2021 lui sera copieuse­ment reproché. Fuentes ren­con­tre le prési­dent, alors déchu, dans sa rési­dence de Mar-a-Lago en 2022. Pour de nom­breux obser­va­teurs, les idées défendues par l’influenceur sem­blent faire leur chemin vers les som­mets. Mal­gré une ten­ta­tive d’assassinat à son domi­cile en décem­bre 2024, rien ne sem­ble arrêter Fuentes après la réélec­tion de Trump cette même année.

Exploser la fenêtre d’Overton

Avec une expo­si­tion de plus en plus grande et une place désor­mais prépondérante au sein du mou­ve­ment MAGA, Fuentes fait feu de tout bois. Il ren­tre verte­ment dans le lard de l’animateur vedette du mou­ve­ment con­ser­va­teur et ancien de Fox News, Tuck­er Carl­son ; ou iro­nise sur ses posi­tions con­sid­érées « racistes » par l’ancien Murdoch’s man, le bri­tan­nique Piers Mor­gan. L’intéressé ne cherche pas à déplac­er la fenêtre d’Overton (qui désigne en soci­olo­gie le dis­cours médi­a­tique­ment accept­able) : il cherche à l’exploser.

Rail­lé par d’autres influ­enceurs de droite comme Ben Shapiro, Nick Fuentes prend un malin plaisir à créer une tem­pête interne au sein du mou­ve­ment MAGA, reprochant notam­ment au prési­dent Trump son engage­ment dans le con­flit avec l’Iran au nom des intérêts israéliens, qual­i­fi­ant son sec­ond man­dat d’« échec cat­a­strophique ». « Trump était meilleur que les démoc­rates pour Israël, pour le secteur pétroli­er et gazier, pour la Sil­i­con Val­ley, pour Wall Street, mais… pas pour nous », déclare-t-il aus­si en jan­vi­er 2026. Et quand il s’agit d’en remet­tre une couche, il ne se prive de rien : Ulcéré par l’alliance améri­cano-israéli­enne qui entraîne Wash­ing­ton dans une guerre au Moyen-Ori­ent, il fustige le 13 jan­vi­er Don­ald Trump avant la guerre en Iran : « Mon prob­lème avec Trump, ce n’est pas qu’il soit Hitler ; mon prob­lème avec Trump, c’est qu’il n’est pas Hitler. » Des pro­pos qui tomberaient sous le coup de la loi de ce côté-ci de l’Atlantique, mais aux États-Unis, même le « hate speech » est garan­ti par le Pre­mier amende­ment, à moins qu’il n’appelle à une action illé­gale immédiate.

Fuentes, un puceau sexuellement frustré ?

« Hitler est cool », avait-il d’ailleurs répété devant Piers Mor­gan en décem­bre 2025. Le croit-il ? Dif­fi­cile à dire. Pour Fuentes, l’essentiel sem­ble de cho­quer, bris­er les tabous selon lui imposés par l’ordre moral et médi­a­tique provenant de la gauche. Presque toutes les cri­tiques le visant échouent de fac­to en rai­son de cela.

L’interview de deux heures avec le jour­nal­iste bri­tan­nique, en décem­bre 2025, a viré au pugi­lat. « Je ne m’excuse pour rien, je ne retire rien », lançait l’influenceur avant que le jour­nal­iste de 60 ans lui rétorque sur X : « Tu as vrai­ment besoin de te faire bais­er, espèce de petit crétin plein d’il­lu­sions. » Une allu­sion non voilée à la vir­ginité du jeune homme de 27 ans, admise durant cette inter­view. De nou­veau accusé de misog­y­nie, celui-ci a, tou­jours pen­dant cet entre­tien, admis sa dif­fi­culté à côtoy­er le beau sexe : « Je suis attiré par les femmes. Mais je dirai que les femmes sont très dif­fi­ciles à fréquenter, voilà. »

Fuentes, « plus influent que jamais »

Le jour­nal­iste Tuck­er Carl­son l’interviewait quant à lui en octo­bre 2025, un entre­tien qui sera reproché à ce dernier. « Tout le monde va dire : “Tu es un nazi, tu es comme Fuentes” », a con­fié l’ancien présen­ta­teur vedette de Fox News quelques jours plus tard, expli­quant sa démarche : « Je me suis dit : Fuentes ne va pas dis­paraître… Aujour­d’hui il est plus influ­ent que jamais. » Affir­mant regret­ter l’avoir inter­viewé, Carl­son a toute­fois dénon­cé le 2 mai dans le NY Times le rel­a­tivisme ambiant, jugeant Fuentes « moins dan­gereux » qu’un séna­teur comme Ted Cruz, agent de l’étranger et causeur de guerres.

Pas de doute : là où les influ­enceurs plus âgés s’appuyaient sur les think tanks et les émis­sions de radio, Fuentes a exploité les réseaux soci­aux et les com­mu­nautés en ligne pour créer un sen­ti­ment d’appartenance chez ses spec­ta­teurs. Pour ses par­ti­sans, Fuentes libère la parole, son mes­sage de renou­veau cul­turel et de fierté nationale apporte, à les croire, de la clarté dans un monde qui sem­ble chao­tique et morale­ment ambigu. Il invoque le chris­tian­isme, les rôles de genre tra­di­tion­nels et l’héritage occi­den­tal comme des repères moraux dans une société qu’il con­sid­ère comme spir­ituelle­ment en faillite.

Alors que Trump opérait au sein du sys­tème, Fuentes opère en dehors de celui-ci, s’attaquant à l’establishment même que Trump cour­ti­sait. Nick Fuentes pour­rait-il un jour se lancer en poli­tique, éventuelle­ment au sein du Par­ti répub­li­cain ? À pre­mière vue, l’idée sem­ble com­plète­ment dingue. Très (très !) con­tro­ver­sé, ban­ni de nom­breuses plate­formes et con­damné par la qua­si-total­ité des per­son­nal­ités poli­tiques tra­di­tion­nelles, Fuentes sent le soufre. Mais comme Sid Vicious en son temps, il aime ça.

L’histoire nous rap­pelle que les out­siders com­men­cent sou­vent par être des parias avant de boule­vers­er l’ordre poli­tique. Des per­son­nal­ités autre­fois qual­i­fiées d’extrémistes – George Wal­lace dans les années 1960, Pat Buchanan dans les années 1990, et Don­ald Trump évidem­ment dans les années 2010 – ont toutes su tir­er par­ti du ras-le-bol pour le trans­former en élan poli­tique. Fuentes, avec ses jeunes par­ti­sans, occupe un rôle sim­i­laire pour une nou­velle généra­tion. À suiv­re donc…

François-Xavier Con­soli

Notes

[1] amren.com
[2] The GOP Civ­il War Over Nick Fuentes Has Just Begun, wired.com
[3] Trump defends Tuck­er Carl­son for inter­view­ing white nation­al­ist Fuentes, washingtonpost.com

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