Une petite tête de gendre idéal et un nom aux consonances chicanos. Qui aurait pu mettre le moindre dollar sur l’agitateur des réseaux Nick Fuentes, l’une des figures les plus clivantes de la vie politico-médiatique américaine de ce début de XXIᵉ siècle ? Car à l’heure où la politique se joue bien plus sur YouTube et Rumble que dans la grande presse, le rôle d’influenceur est désormais un incontournable des campagnes électorales. Il aura fallu du temps aux politiques (notamment en France) pour le comprendre. Pourtant l’élection de Trump en 2016 a tout changé…
1,3 million de followers sur X, 600 000 sur Rumble, dont 100 000 en live. Comprendre Fuentes, c’est prendre conscience de la manière dont les franges politiques « extrêmes », autrefois confinées dans les recoins obscurs de l’Internet, ont commencé à façonner le ton et la trajectoire du conservatisme dominant aux États-Unis.
Si nous prenons un peu de hauteur, Fuentes est à la fois le produit et le reflet de son époque : une figure médiatique issue d’une génération qui se dit trahie par les canaux d’informations dominants, et aliénée par le libéralisme (et/ou le marxisme) culturel qui traverse l’Occident. Il ne manquait plus qu’une seule chose : la toute-puissance des réseaux numériques pour former de nouvelles communautés idéologiques. L’ascension de Fuentes est révélatrice de l’évolution du conservatisme américain et de la manière dont le populisme, le nationalisme et la pensée réactionnaire dite « alt-right » sont devenus les vecteurs de la rébellion conservatrice à l’ère numérique.
Une rébellion qui s’en donne les moyens : le 25 avril dernier, le Washington Post relevait que Fuentes avait récolté 900 000$ de dons de la part de 11 000 fans depuis janvier 2025.
Nicholas Fuentes, dit Nick, est né en 1998 dans la banlieue de l’Illinois. D’ascendance irlandaise, italienne et mexicaine, il est l’exemple même du « melting-pot » à l’américaine. Il a 10 ans en 2008, soit trois ans après la création de YouTube, Twitter, et quatre ans après celle de Facebook. Ayant grandi à une époque de polarisation politique et d’évolution technologique rapide, au sein d’une génération Z un peu paumée dans le marasme des guerres culturelles de l’Amérique post-11 septembre, c’est un jeune adulte quand Internet devient autre chose qu’un outil d’information. Désormais, c’est un vecteur de construction identitaire. Cela démarre « soft », dès le lycée : soutien au Parti républicain, attachement revendiqué aux valeurs traditionnelles et aversion pour les excès progressistes « woke ». Mais, polarisation oblige, les opinions se durcissent. À ses yeux, le Parti républicain traditionnel devient trop modéré, trop mondialiste, trop redevable aux mêmes forces de l’establishment. Il n’a pas 20 ans, et les choses vont aller très vite.
L’Alt-right et le pari gagnant de 2016
Avant Fuentes, tout l’écosystème de la droite alternative est en place. Une droite en rupture avec le courant conservateur classique, hérité de la Révolution Reagan, partisane du libre-marché et socialement conservatrice. L’« Alt-Right » va jouer un rôle décisif dans la première élection de Trump. Dès 2010–2012, des routards de l’activisme politique comme le fondateur du National Policy Institute, Richard Spencer, popularisent le terme et incarnent sa dimension nationaliste identitaire, tandis que le leader d’American Renaissance, Jared Taylor (actif depuis les années 1990), partisan d’une société américaine blanche homogène et fondateur de l’organisation New Century Foundation, accompagné de Peter Brimelow, fondateur du site web VDARE, structure le socle doctrinal anti-immigration.
À partir de 2015, des influenceurs comme Milo Yiannopoulos, journaliste chez Breitbart News, site de droite radicale fondé en 2007, deviennent des figures incontournables du milieu en pulvérisant le nombre de vues. Le commentateur Mike Cernovich connait le succès avec son livre Gorilla Mindset, mêlant conseils de développement personnel et critiques anti-establishment. Ce dernier amplifie massivement les thèmes anti-« politiquement correct » via les réseaux sociaux, tandis que le militant Tim Gionet se fait connaître sous le pseudo Baked Alaska, devenant une cheville ouvrière de la campagne virale de contenus pro-Trump (memes, hashtags).
Il ne manque plus qu’un Steve Bannon, dirigeant de Breitbart dès 2012 puis directeur de campagne de Trump à partir d’août 2016, au tableau. Son rôle clé de passerelle entre les communautés numériques — 4chan (/pol/), où le fameux Pepe the Frog pullule, Reddit ou Gab — et sa stratégie politique plus institutionnelle, permettent à la fameuse « guerre culturelle » gramscienne, mais de droite, de remporter une victoire que les fins analystes et journalistes, notamment en Europe, n’ont absolument pas vu venir.
America First, son émission live
En 2016, Fuentes entre à la fac. Mais il quitte les lieux moins d’une année plus tard, déclarant « avoir reçu des menaces » liées à sa participation au rassemblement suprémaciste blanc « Unite the Right » à Charlottesville, en Virginie. Il devient rapidement un commentateur sur les plateformes de streaming où il est très suivi. Il fonde ce qui allait devenir le mouvement America First, du nom de l’émission qu’il anime en direct, mélange de nationalisme de droite, de vision traditionaliste et de culture en ligne conçus pour séduire une jeunesse désenchantée. Son absence totale de filtre, son ironie, son sourire sardonique séduisent les jeunes radicaux et deviennent sa marque de fabrique, fustigeant l’immigration, le féminisme, le multiculturalisme, le « déclin de la civilisation occidentale » et bien sûr les médias. « Just joking », aime-t-il ponctuer le sourire en coin. Les médias s’en arrachent les cheveux : « les extrémistes instrumentalisent l’ironie pour répandre la haine », titrait NPR en avril 2021. Quelques jours auparavant, le jeune homme avait conseillé à un spectateur de gifler sa femme si elle « dépasse les bornes », avant de préciser plaisanter.
Dans un message publié en mai 2023 sur Telegram, Fuentes déclare : « Lorsque j’ai commencé ma carrière en 2017, j’étais considéré comme un élément toxique au sein de la droite américaine en raison de mes opinions identitaires blanches, réalistes sur le plan racial, “conscientes de la question juive”, antisionistes, autoritaires et catholiques traditionnelles. » Toxique : il ne croit pas si bien dire. Il est devenu une cible de choix pour de nombreuses associations de gauche, comme la très connue Anti-Defamation League (ADL) : son portrait publié en 2021 et régulièrement mis à jour le qualifie de suprémaciste blanc/raciste, misogyne/homophobe et antisémite en raison de ses critiques à l’égard d’Israël ou de son opposition au sionisme depuis des décennies.
Bon nombre de ses commentaires lui sont reprochés. Il est contraint de quitter le réseau Right Side Broadcasting Network (RSBN) en 2017. Ce qui ne l’empêche pas de se créer une communauté particulièrement active sur les réseaux : les Groypers. À la différence des partisans de Trump, les Groypers se considèrent comme les véritables héritiers du mouvement conservateur, rejetant à la fois la gauche libérale et la droite de l’establishment.
En bien ou en mal, l’essentiel, c’est qu’on parle de lui
Malgré une communauté très active, les virulents propos de Fuentes lui retombent sur le museau. En février 2020, sa chaîne YouTube est supprimée. Il se fait éjecter des plateformes de streaming Twitch et du site Reddit. Twitter suivra l’année suivante. Idem pour les services de commerce électronique, comme PayPal ou Patreon. Isolé, le petit Nick ? Le provocateur esquive…
Toujours en 2020, il organise la première édition de l’America First Political Action Conference (AFPAC) en Floride, grande conférence politique attirant aussi bien les influenceurs en vue que de nombreux politiciens du Parti républicain. L’évènement crée des remous au sein de ce dernier. De Paul Gosar, élu de l’Arizona, à la blogueuse Michelle Malkin, en passant par le représentant républicain de l’Iowa, Steve King ; ou encore Andrew Torba, fondateur du réseau social Gab… L’événement est un succès et fait parler, avec pas moins de quatre éditions jusqu’en 2024. Fuentes n’y va pas de main morte, tapant allégrement sur les démocrates ; mais aussi sur les républicains, critiquant à plusieurs reprises l’organisation conservatrice Turning Point USA (TPUSA) et son fondateur, feu Charlie Kirk, qu’il considère comme incompatible avec les promesses de Trump. Good or bad buzz… L’important, c’est qu’on en parle.
Jusque-là, Fuentes est un partisan indéfectible de Trump ; même si son soutien au grand barnum du Capitole en 2021 lui sera copieusement reproché. Fuentes rencontre le président, alors déchu, dans sa résidence de Mar-a-Lago en 2022. Pour de nombreux observateurs, les idées défendues par l’influenceur semblent faire leur chemin vers les sommets. Malgré une tentative d’assassinat à son domicile en décembre 2024, rien ne semble arrêter Fuentes après la réélection de Trump cette même année.
Exploser la fenêtre d’Overton
Avec une exposition de plus en plus grande et une place désormais prépondérante au sein du mouvement MAGA, Fuentes fait feu de tout bois. Il rentre vertement dans le lard de l’animateur vedette du mouvement conservateur et ancien de Fox News, Tucker Carlson ; ou ironise sur ses positions considérées « racistes » par l’ancien Murdoch’s man, le britannique Piers Morgan. L’intéressé ne cherche pas à déplacer la fenêtre d’Overton (qui désigne en sociologie le discours médiatiquement acceptable) : il cherche à l’exploser.
Raillé par d’autres influenceurs de droite comme Ben Shapiro, Nick Fuentes prend un malin plaisir à créer une tempête interne au sein du mouvement MAGA, reprochant notamment au président Trump son engagement dans le conflit avec l’Iran au nom des intérêts israéliens, qualifiant son second mandat d’« échec catastrophique ». « Trump était meilleur que les démocrates pour Israël, pour le secteur pétrolier et gazier, pour la Silicon Valley, pour Wall Street, mais… pas pour nous », déclare-t-il aussi en janvier 2026. Et quand il s’agit d’en remettre une couche, il ne se prive de rien : Ulcéré par l’alliance américano-israélienne qui entraîne Washington dans une guerre au Moyen-Orient, il fustige le 13 janvier Donald Trump avant la guerre en Iran : « Mon problème avec Trump, ce n’est pas qu’il soit Hitler ; mon problème avec Trump, c’est qu’il n’est pas Hitler. » Des propos qui tomberaient sous le coup de la loi de ce côté-ci de l’Atlantique, mais aux États-Unis, même le « hate speech » est garanti par le Premier amendement, à moins qu’il n’appelle à une action illégale immédiate.
Fuentes, un puceau sexuellement frustré ?
« Hitler est cool », avait-il d’ailleurs répété devant Piers Morgan en décembre 2025. Le croit-il ? Difficile à dire. Pour Fuentes, l’essentiel semble de choquer, briser les tabous selon lui imposés par l’ordre moral et médiatique provenant de la gauche. Presque toutes les critiques le visant échouent de facto en raison de cela.
L’interview de deux heures avec le journaliste britannique, en décembre 2025, a viré au pugilat. « Je ne m’excuse pour rien, je ne retire rien », lançait l’influenceur avant que le journaliste de 60 ans lui rétorque sur X : « Tu as vraiment besoin de te faire baiser, espèce de petit crétin plein d’illusions. » Une allusion non voilée à la virginité du jeune homme de 27 ans, admise durant cette interview. De nouveau accusé de misogynie, celui-ci a, toujours pendant cet entretien, admis sa difficulté à côtoyer le beau sexe : « Je suis attiré par les femmes. Mais je dirai que les femmes sont très difficiles à fréquenter, voilà. »
Fuentes, « plus influent que jamais »
Le journaliste Tucker Carlson l’interviewait quant à lui en octobre 2025, un entretien qui sera reproché à ce dernier. « Tout le monde va dire : “Tu es un nazi, tu es comme Fuentes” », a confié l’ancien présentateur vedette de Fox News quelques jours plus tard, expliquant sa démarche : « Je me suis dit : Fuentes ne va pas disparaître… Aujourd’hui il est plus influent que jamais. » Affirmant regretter l’avoir interviewé, Carlson a toutefois dénoncé le 2 mai dans le NY Times le relativisme ambiant, jugeant Fuentes « moins dangereux » qu’un sénateur comme Ted Cruz, agent de l’étranger et causeur de guerres.
Pas de doute : là où les influenceurs plus âgés s’appuyaient sur les think tanks et les émissions de radio, Fuentes a exploité les réseaux sociaux et les communautés en ligne pour créer un sentiment d’appartenance chez ses spectateurs. Pour ses partisans, Fuentes libère la parole, son message de renouveau culturel et de fierté nationale apporte, à les croire, de la clarté dans un monde qui semble chaotique et moralement ambigu. Il invoque le christianisme, les rôles de genre traditionnels et l’héritage occidental comme des repères moraux dans une société qu’il considère comme spirituellement en faillite.
Alors que Trump opérait au sein du système, Fuentes opère en dehors de celui-ci, s’attaquant à l’establishment même que Trump courtisait. Nick Fuentes pourrait-il un jour se lancer en politique, éventuellement au sein du Parti républicain ? À première vue, l’idée semble complètement dingue. Très (très !) controversé, banni de nombreuses plateformes et condamné par la quasi-totalité des personnalités politiques traditionnelles, Fuentes sent le soufre. Mais comme Sid Vicious en son temps, il aime ça.
L’histoire nous rappelle que les outsiders commencent souvent par être des parias avant de bouleverser l’ordre politique. Des personnalités autrefois qualifiées d’extrémistes – George Wallace dans les années 1960, Pat Buchanan dans les années 1990, et Donald Trump évidemment dans les années 2010 – ont toutes su tirer parti du ras-le-bol pour le transformer en élan politique. Fuentes, avec ses jeunes partisans, occupe un rôle similaire pour une nouvelle génération. À suivre donc…
François-Xavier Consoli
Notes
[1] amren.com
[2] The GOP Civil War Over Nick Fuentes Has Just Begun, wired.com
[3] Trump defends Tucker Carlson for interviewing white nationalist Fuentes, washingtonpost.com

