Une semaine de fureur : l’affaire « Bagayoko contre CNews » a tout éclipsé dans le paysage médiatique français. La quasi-totalité des rédactions a crié à la « déferlante raciste », déformant une simple maladresse en crime oratoire pour viser la chaîne de Vincent Bolloré.
Cette semaine, il fallait vivre dans une tribu primitive pour manquer l’affaire. Le clash « Bagayoko contre CNews » a même, certains jours, davantage attiré les regards médiatiques que la guerre en Iran.
Les médias insistent sur une campagne raciste visant Bally Bagayoko
Au cœur de la polémique bien sûr : une « déferlante raciste », « orchestrée par CNews ». selon les termes de L’Humanité et La Vie.
Selon BFMTV, qui couvre ce 4 avril la manifestation de soutien à Saint-Denis (93) à Bally Bagayoko, pas de doute : le maire de Saint-Denis « subit depuis son élection une campagne de haine », ce que 20 Minutes et La Croix confirment. Il est pour L’Express « victime de racisme », et pour le Huffington Post d’une « cabale intense ».
Il est vrai que, premier maire LFI de France, symbole de la « Nouvelle France » que Jean-Luc Mélenchon appelle de ses vœux, Bally Bagayoko concentre depuis le 22 mars dernier les tirs de la droite médiatique française, notamment de CNews. Un fait que Le Nouvel Obs décrit avec une grande objectivité, y voyant une élection qui « horripile l’extrême droite », puisque celle-ci « glorifie le passé royaliste et catholique de Saint-Denis ».
Des propos maladroits tronqués
À l’origine du tsunami médiatique, les propos du psychologue Jean Doridot, tenus le vendredi 27 mars vers 22h30 sur CNews. Répondant à l’animateur Olivier de Kéranflech sur l’action du nouveau maire de Saint-Denis, l’invité se lance dans une tirade qui va mettre le feu aux poudres : « Nous (donc l’ensemble des êtres humains, y compris les personnes présentes sur le plateau, NdlR) sommes des mammifères sociaux, de la famille des grands singes. Et par conséquent, dans toute collectivité, dans toute tribu (…), il y a un chef qui a pour mission d’installer son autorité.»
Les réactions ne tardent pas, Kéranflech réagissant même après la pause publicitaire. Une heure plus tard, le compte Twitter « Alerte Infos », qui compte 830 000 abonnés, diffuse l’extrait d’une minute avec un commentaire lapidaire : « Le nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, a été comparé à un singe sur CNews. » Une vidéo qui sera vue en une semaine près de cinq millions de fois.
🇫🇷📺 Le nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, a été comparé à un singe sur CNEWS.pic.twitter.com/R9DLaYCASK
— AlertesInfos (@AlertesInfos) March 27, 2026
Le lendemain matin, les réactions des élus insoumis fusent, notamment Mathilde Panot dès 7h01. L’élue annonce saisir l’ARCOM face « à ce racisme crasse et décomplexé ». L’emballement médiatique était lancé, accéléré par la récupération des mouvances insoumise et antiracistes. La plupart des politiques et observateurs ont retenu trois mots, puis réduit Bally Bagayoko à sa couleur de peau, et retenu que CNews comparait un Noir à un singe. Au passage, France Info rappelle qu’elle est « la chaîne du milliardaire conservateur Vincent Bolloré. Précision dont on affuble rarement Le Monde, journal du milliardaire Xavier Niel.
Comme si cela ne suffisait pas, le philosophe Michel Onfray évoqua à son tour, le 28 mars à 13h sur CNews, dans l’émission de Laurence Ferrari, Bally Bagayoko et son autoritarisme, le jugeant « très tribal » : « Mais on n’est pas dans une tribu primitive comme les décrit Darwin en disant : vous avez le mâle dominant qui est là, qui décide et qui dit : “Toi, tu auras à manger, toi tu n’auras pas à manger. Moi j’aurai les femelles, toi tu n’auras pas les femelles. Nous allons attaquer, nous n’allons pas attaquer la tribu d’en face ou je ne sais quoi.” » Et Onfray d’enfoncer : « Ça, ça va bien, il y a des milliers d’années que c’était comme ça, mais c’est plus du tout comme ça maintenant. »
Peut-on parler anthropologie quand on parle d’un Noir ? Non
Selon L’Express, le 4 avril, « un “philosophe” devrait savoir raisonner, et se raisonner ; Michel Onfray ne devrait pas assimiler un maire LFI, d’origine malienne, à un “mâle dominant” de “tribu primitive” ». Plus encore, « un psychologue devrait savoir analyser, s’autoanalyser aussi ; pourquoi donc Jean Doridot a‑t-il ressenti le besoin de rappeler que “nous sommes des mammifères sociaux et de la famille des grands singes”, pour décrypter l’installation de Bally Bagayoko à la mairie de Saint-Denis ? »
Doridot avait beau parler à la première personne du pluriel et Onfray n’évoquer nulle part les origines du maire, peu importe : toute analyse anthropologique est refusée à des médias ou des intellectuels classés à droite. Bien qu’elle soit en vogue dans les mouvances dites antiracistes. Au diable donc la liberté d’expression.
CNews se défend
Une semaine plus tard, la fureur médiatique n’est pas retombée : vendredi 3 avril, Libération et France info évoquent des « attaques racistes », L’Humanité un « racisme éhonté », un autre article de Libération « un flot ininterrompu de propos racistes », « une comparaison ignominieuse » et que BFM TV, La Croix, 20 Minutes, et Sud-Ouest affirment : « des liens ont été faits entre Bally Bagayoko et “la famille des grands singes”, et une attitude de “mâle dominant” lui a été reprochée. » Une phrase fausse donc, puisque le lien a été établi entre l’ensemble des êtres humains et la famille des grands singes. France Info rapporte également que « il est tour à tour comparé à un mammifère de “la famille des grands singes” ».
Le 30 avril, CNews a tenté de se défendre, contestant dans un communiqué « que de quelconques propos racistes aient été tenus ». Le 3 avril au soir, la chaîne diffusait un reportage de 13 minutes réalisé par l’agence Genton Productions pour dénoncer « la cabale médiatique » reposant sur des « procédés de manipulation ».
Le chroniqueur et sociologue Mathieu Bock-Côté y fustige des propos arrachés de leur contexte. Il y voit un « travail de propagandistes » qui « consiste à assimiler au racisme leurs adversaires, même s’ils ne sont pas racistes ». Et cela en vue de créer un « halo d’infréquentabilité », poursuit-il. Et de conclure : « c’est un mécanisme de fabrication du paria ».
Le reportage s’attaque aussi à la mobilisation de France Inter et de l’audiovisuel public, qui écarte dans sa couverture tout emploi du conditionnel, faisant du racisme un fait avéré.
🛑 Ce soir sur @CNEWS à 20h
📷 𝑨𝑪𝑪𝑼𝑺𝑨𝑻𝑰𝑶𝑵𝑺 𝑫𝑬 𝑹𝑨𝑪𝑰𝑺𝑴𝑬 : 𝑳𝑨 𝑭𝑨𝑩𝑹𝑰𝑸𝑼𝑬 𝑫𝑬 𝑳’𝑰𝑵𝑻𝑶𝑿
🚨 une enquête inédite dans #HDPros2WE présentée par @deval_eliot
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— CNEWS (@CNEWS) April 3, 2026
L’AFP intervient à son tour
CNews tentera surtout de riposter face à LFI en couvrant le placement en garde à vue de l’eurodéputée LFI Rima Hassan le 2 avril, dans le cadre d’une enquête du pôle national de lutte contre la haine en ligne pour « apologie du terrorisme commise en ligne ».
Mais le 2 avril aussi, au micro de la très influente AFP et dans le format « uncut » (« sans coupe »), Bally Bagayoko assénait : « Est-ce que nous sommes obligés d’avoir une offre médiatique avec des chaînes racistes comme CNews et d’autres ? Moi je dis que non ». Et d’ajouter : « L’ARCOM pourrait être plus sévère », évoquant ouvertement une suspension du média.
Si vous n’êtes pas au rassemblement politisé de LFI, vous êtes racistes
Enfin, un rassemblement se tenait à la mairie de Saint-Denis le samedi 4 avril. Rassemblement auquel participaient certaines personnalités comme Assa Traoré, décrite par Sud-Ouest et France Info comme « la militante de la lutte contre les violences policières ». France Info explique que Bally Bagayoko « espère un sursaut citoyen » après avoir été « visé par des propos racistes sur la chaîne CNews. »
Ce rassemblement est considéré par certains médias comme un « espoir d’un retour de la lutte antiraciste dans le débat public », où tous se retrouvent « dans une unité retrouvée », selon Le Monde. Même si 20 Minutes note que « plusieurs partis devraient briller par leur absence ». Le Huffington Post fait le même reproche au gouvernement et glisse que « une marche contre le racisme ne fait plus le plein chez les politiques. » Pour le Huffington Post, c’est parce que le gouvernement a « largement diabolisé » LFI et que Bruno Retailleau, patron des LR, « juge la formation mélenchoniste plus dangereuse que les partis d’extrême droite ».
Cette affaire aura, semble-t-il, permis à LFI de revenir dans les bonnes grâces médiatiques, moins de deux mois après le meurtre de Quentin Deranque. D’ailleurs, la même semaine, la formation de Jean-Luc Mélenchon est aussi parvenue à imposer médiatiquement le retour du cofondateur de la Jeune Garde, Raphaël Arnault.
Adélaïde Motte

